Eh bien on ne l'attendait plus, voici enfin le chapitre sur l'année 1916 !
Il va sans dire que j'aimerais que ce travail aille plus vite, mais ce n'est pas facile à gérer en ce moment.
L'historique devient ici un peu plus intéressant, on trouve notamment plus de noms de marins, et pas seulement d'officiers !
Bonne lecture.
VII LES OPERATIONS DE L'ANNEE 1916
En 1916, un certain nombre de pièces fixes installées en 1915 restent en batterie en Champagne, en Lorraine et en Alsace. De nouvelles pièces sont successivement mises en batterie dans les mêmes secteurs au cours de l'année. Toutes sont très peu utilisées et font surtout des tirs de représailles et de la contre batterie sur les pièces de gros calibre ennemies.
La plus grande partie de la formation est engagée dans les deux opérations importantes de l'année : la défense de Verdun et l'offensive de dégagement entreprise dans la Somme.
Le 1er groupe (capitaine de vaisseau GRANDCLEMENT puis Lieutenant de Vaisseau LE CLERC) et ensuite la 1ère batterie (Lieutenant de Vaisseau d'ARVIEU) renforcée d'éléments de la 8e batterie sont engagés à Verdun.
La 4e batterie (Lieutenant de Vaisseau RENARD) renforcée d'éléments de la 8e batterie et de détachements prélevés dans les autres batteries organiques est engagée dans la Somme.
Les 6e et 7e batteries (Lieutenants de Vaisseau OLLIVE, BARCKHAUSEN, puis de FOURCAULD) sont réparties sur le front de Lorraine et d'Alsace.
(Un 14 à Saint-Julien (Lt de Vais. Laloy) – Un 16 à la Hazelle transporté ensuite au bois le Rays (Enseigne de Vaisseau Rocq) – Un 16 à Maidières (Lt de Vais. Retournard) – Un 16 dans la forêt de Facq (Enseigne de Vaisseau Brulard). - Un 16 au Mont Saint-Jean (Lt de Vais. Reille). Un 16 à Champenoux (Lt de Vais. Quesnel). - Un 16 à Barthélémont (Lt de Vais. Cholet). - Un 16 à Pettonville (Ingénieur de C.N. Quiblon) – Un 16 à Carspach (Lt de Vais. Laignier)).
La 2e batterie (Lieutenant de Vaisseau STAPFER) est répartie sur le front de Sainte-Menehould à Reims.
(Un 16 à Virginy (Enseigne de Vaisseau de Moras) – Un 16 à Wargemoulin (Lt de Vais. Desforges) – Un 16 à Baccones puis à Bellevue (Enseigne de Vaisseau Dupré)).
La 8e batterie (Lieutenant de Vaisseau DARLAN) tient le front de Reims à Soissons.
(Un 14 à Reims (Lt de Vais. de Voguë) – Un 16 à Guyencourt (Lt. de Vais. Gautier) – Un 16 à Brenelle (Enseigne de Vaisseau de Geoffroy)).
1° DEFENSE DE VERDUN
Les opérations de Verdun peuvent se diviser en ce qui concerne les pièces de marine en deux périodes nettement distinctes :
a/ Du 21 au 29 février, les pièces de marine en position autour de la Place participent à la défense de la 1ère heure et sont presque toutes prises par l'ennemi. Les détachements rivalisent d'ardeur et de courage et ne se replient que sur ordre ou à la dernière extrémité.
b/ Après une période transitoire de regroupement, de nouvelles pièces sont mises en batterie et participent à toutes les opérations de défense et de dégagement de la Place. La part active qu'elles prennent à ces opérations leur vaut souvent des félicitations du commandement (4 citations de détachements à l'ordre de la 2e Armée).
1ère Période. La 1ère période ne saurait être mieux décrite que dans la lettre suivante adressée le 13 mars 1916 au Ministre de la Marine par le Contre-Amiral AMET Commandant Supérieur :
« A l'appui des propositions de récompense que je vous présente en faveur du 1er Groupe de Canonniers-Marins, j'ai l'Honneur de vous exposer d'une façon résumée ce qu'a été la participation de ce personnel à la défense de Verdun lors de l'offensive allemande de fin février.
Les emplacements des ouvrages armés de pièces servies par le personnel Canonnier-Marin au nord et à l'est de Verdun ainsi que leurs observatoires sont énumérés ci-après de l'ouest à l'est.
Trois autres 14 cm casematés défendent la région tout au sud de Verdun, l'un près des Eparges, l'autre près de Troyon, le dernier sur la rive gauche de la Meuse un peu au sud de Troyon ont exécuté des tirs mais sans être véritablement engagés dans l'action qui se passait au nord de Verdun.
- Observatoire à :
La côte de l'Oie (rive gauche)
Cote 344 (entre Samogneux et Beaumont)
Soumazannes
Caurières
Hardaumont (nord de Vaux)
Les Hures
Aulnois
Moulainville
Les Bluses.
L'action débuta le 21 février vers 7 heures du matin par une préparation d'artillerie d'une extrême violence s'étendant sur le front compris entre la Meuse et Etain, particulièrement intensive entre le fleuve et Hardaumont, notamment dans les régions du bois d'Haumont – Bois des Caures – Cap de Bonne Espérance – Bois de Soumazannes. Il s'y joint des tirs systématiques par très gros calibre contre les voies de communications et les noeuds de routes, des tirs de démolition des centres de résistance de la 3ème position très intense sur les forts de Douaumont et de Vaux, Verdun est bombardé par des 380.
Nos batteries d'artillerie dont la plupart occupent les mêmes emplacements depuis de nombreux mois sans y être fortement protégées, sont violemment prises à parti. Les observatoires repérés sont de suite écrasés. Nos liaisons téléphoniques sont presque aussitôt hachées. Les ravitaillements deviennent de suite impossibles pour certaines régions comme l'Herbebois, la Vauche, le Bois de Fay, les voies ferrées étant bouleversées, les routes étant défoncées par les trous de 420, 305, ou bien encore les attelages faisant défaut pour les chariots du Parc.
Le Capitaine de Vaisseau GRANDCLEMENT adjoint au Colonel Commandant l'Artillerie du 30e Corps (Poste de Commandement auprès du Fort de Souville, opérations sur la rive droite de la Meuse) pour s'occuper particulièrement des pièces de Marine se voit presque immédiatement privé des moyens de leur transmettre ses ordres. Il ne peut en faire passer que par intermittences.
Les Commandants de Groupes d'ouvrages doivent, dans ces conditions, agir en autonomie et d'après les instructions préalables qu'ils avaient reçues du Commandant GRANDCLEMENT.
Leur approvisionnement n'a malheureusement pas été largement constitué quoique les difficultés du ravitaillement eussent été prévues : 200 coups par ouvrage de 14 environ, Vacherauville qui a deux 14 cm a reçu 250 coups alors que pour l'offensive de Champagne les pièces avaient été approvisionnées à 400 et même 600 coups.
3 objectifs au moins sont assignés à chaque ouvrage. Le 24 cm de Vaux tire sur Romagne, le 380 de la ferme Sorel et le 240 du bois d'Hingry.
Les Chambrettes arrosent les villages de Romagne et Loisou contrebattent le 240 du bois des Merles ; enfin le Lieutenant de Vaisseau MARTEL ayant saisi les indications radiotélégraphiques données par un avion, peut à un moment les utiliser pour contrebattre efficacement une batterie en action.
La Vauche tire sur Billy, Mangiennes et Romagne.
Bois le Fay tire sur Puvillers, Vittarville et Damvillers où son tir fait sauter un dépôt de munitions.
VACHERAUVILLE tire sur la gare de VILOSNES, les villages de DAMEVOUX, ETRAYE, SIVRY-sur-MEUSE.
HERBEBOIS sur le 380 du bois de WARPHEMOUT et sur LOISOU.
Le groupe de CUMIERES ne sera pas tout d'abord mis en action, l'action ne se passant encore que sur la rive droite. HERMEVILLE reçoit le premier jour l'ordre de tirer sur BAROMONT. Tous les tirs du groupe du Lieutenant de Vaisseau MARTEL sont exécutés sous un bombardement intense, surtout à BOIS le FAY, HERBEBOIS où l'ennemi envoie du 305 par 4 coups à la fois, à VAUX, qu'il salue de 2 coups de 420 entre autres gros projectiles et où il prodigue les gaz suffocants et lacrimogènes.
Suivant la méthode habituelle, nos canonniers-marins accélèrent le tir au moment où le feu de l'ennemi est le plus précis.
A la fin de la journée du 21 l'ennemi attaque le bois d'HAUMONT qu'il occupe, le bois des CAURES et le bois de SOUMAZANNES où il progresse.
L'Enseigne de Vaisseau PIERI achève de dépenser ses munitions et fait ensuite occuper la tranchée voisine par ses hommes. Ils y seront ralliés dans la nuit par les trois observateurs de SOUMAZANNES. Ceux-ci sous la conduite du 2° maître élève-officier MOULIN ont, après la démolition de leur observatoire, tenu toute la journée dans un observatoire de fortune situé en tranchée de 1ère ligne. Ils y ont continué l'observation des tirs de nos batteries et le repérage des batteries ennemies sous un violent bombardement. Ils ont rapporté leurs instruments et fourni toutes les observations au retour à l'ouvrage sur lequel ils ne se sont repliés que lorsque l'ennemi passant derrière eux les eût coupés de la tranchée de soutien. Ils se sont d'ailleurs arrêtés en cours de route pour servir une mitrailleuse dont les servants avaient disparu.
Dans la nuit du 21 on réussit à réapprovisionner Vaux et Chambrettes par chariots de parc. Aux Chambrettes le transbordement des munitions très laborieux fut effectué par 20 hommes dirigés énergiquement par le Second-Maître LE SCOUR sous un bombardement nourri qui ne blessa que le Second-Maître fusilier LOZACHMEUR.
22 février – Une contre attaque de nuit a repoussé l'ennemi jusqu'à la 1ère ligne des tranchées du bois des Caures qu'il tient encore. Mais il occupe la ferme d'Anglemont et descend sur Samogneux. Le Trommel-feuer reprend sur toute la ligne. L'ennemi progresse en avant du bois des Caures mais ses attaques sur l'Herbebois restent infructueuses : l'Enseigne de Vaisseau PIERI tient toujours sa tranchée avec son personnel, qui est malheureusement armé de fusils modèle 1874 aux fumées révélatrices. La fusillade d'une forte attaque se rapprochant, l'Enseigne de Vaisseau PIERI donne l'ordre de mettre le feu au pétard disposé pour faire sauter la pièce. Le cordon Bickford ne fonctionne pas. Il est sursis à une nouvelle tentative de démolition, une estafette envoyée au Commandant des avants postes ayant réussi à passer et rapportant les renseignements que la situation n'a pas changé. Une vigoureuse contre attaque reconquiert même dans la matinée le bois de Soumazannes, et l'ouvrage de 16 de l'Herbebois reste occupé pendant toute la journée et la nuit suivante sous un violent bombardement : les coups de 130 tombent dans le voisinage par salves de 8 coups toutes les 75 ou 90 secondes. Ce feu dure jusqu'à 18 heures. De 15 h 30 à 18 h, plusieurs coups de 305 s'abattent sur l'ouvrage : l'un au dessus de la soute à projectiles ne réussit qu'à ébranler son coffrage ; le souffle d'un coup tombé près de la volée dépointe la pièce sans l'abîmer. Toute la nuit le 130 tombe dans le ravin à raison d'un coup toutes les 25 à 30 secondes, empêchant d'aller à la fontaine voisine ; le personnel souffre de la soif.
Dans l'après-midi de ce jour, le temps brumeux jusque là s'étant dégagé, nos ouvrages peuvent effectuer des tirs sur les ojectifs qui leur ont été assignés. Les batteries du Groupe de Cumières n'ayant pas de contre batteries à faire reçoivent l'ordre de tirer sur les gares de Vilosnes, Brieulles et Nantillois.
A 13 h l'Enseigne de Vaisseau CHALLAMEL recevait par ses estafettes assurant les communications entre son ouvrage et le central d'artillerie lourde de Beaumont, l'avis de se préparer à mettre la pièce hors d'usage et à l'évacuer. Il s'empressait aussitôt de tirer ses derniers projectiles et fournissait du renfort à une batterie de 120 voisine pour activer la consommation de ses munitions.
A 14 h 45 la fusillade étant toute proche et les batteries voisines ayant déjà fait sauter leurs pièces, l'Enseigne de Vaisseau CHALLAMEL faisait évacuer son ouvrage après avoir incinéré tous ses documents, et le feu était mis avec le cordon Bickford du pétard. L'explosion ne s'étant pas produite, la vis-culasse fut emportée et enfoncée à une bonne distance dans un trou d'obus.
N'ayant pas de tranchée à garnir en arrière d'eux, le détachement alla rejoindre celui de Vacherauville laissant aux brancardiers dans le poste de secours rencontré en route le matelot infirmier LARREUR dont un éclat d'obus avait brisé une jambe tandis qu'il soignait sur la route un soldat blessé.
23 février – Le bombardement se poursuit avec une intensité croissante. A midi l'ennemi occupe le bois de Wavrille, et descend sur le bois des Forces : il s'installe aux Côtelettes et arrive à l'Herbebois par l'ouest en même temps qu'il force l'entrée de ce ravin en attaquant avec des jets de flammes de 30 m la mitrailleuse qui en a défendu l'accès jusqu'alors.
L'Enseigne de Vaisseau PIERI s'est décidé à faire sauter sa pièce, puis il a fait garnir par son personnel la tranchée de soutien. Comme au bois le Fay le pétard ne fonctionne pas. L'Enseigne de Vaisseau PIERI retourne à la pièce avec le Second-Maître KERJEAN et deux hommes résolus et pendant que l'ennemi installe une mitrailleuse à proximité de l'ouvrage, il démonte la culasse et l'emporte dans la tranchée où ils la mettent hors d'usage à coups de pic. Toujours tenace le détachement passe ensuite successivement d'une tranchée à une autre à mesure que ses hommes y sont remplacés par des soldats du 164e d'Infanterie, mieux armés que les Canonniers-Marins. Enfin ces derniers ne se mettent en route pour les Chambrettes que quand il n'y a plus de place pour eux dans la tranchée.
Dans cette journée, les Chambrettes, laVauche, Vaux, poursuivent leurs tirs, mais sans observation. Un avion de réglage devait être mis à la disposition du Lieutenant de Vaisseau AUBERT : le matin ses signaux de T.S.F. ne furent pas perçus nettement, l'après-midi il ne sortit pas. C'est la seule tentative d'observation aérienne pour nos pièces de marine pendant cette bataille ; cependant l'utilisation de leur grande portée réclame presque toujours l'observation aérienne.
Caurettes et Cumières tirent également. Ces ouvrages ont reçu dès le matin du Commandant de l'Artillerie lourde de la 67e Division dont ils dépendent, l'ordre d'épuiser leurs munitions et de préparer la mise hors de service de leurs pièces.
Le 24 de Cumières n'a pas encore été pris à parti ; mais l'ouvrage des Caurettes autour duquel se trouvaient d'autres batteries est très violemment marmité depuis la veille.
Dans la soirée des munitions peuvent être fournies à ces deux ouvrages.
24 février – Une contre attaque préparée contre le bois de Wavrille échoue en se heurtant à une nouvelle attaque. L'ennemi avance. Dans l'après-midi il débouche brusquement entre LOUVEMONT et la cote 347, faisant tomber entre ses mains le massif du bois des Fosses menaçant la cote 378. Il approche en même temps de la cote du TALOU du côté de la Meuse. A l'est continuant sa marche sur le bois de Chaume il débouche dans la soirée à la lisière ouest du ravin de la Vauche.
Un message est envoyé au Lieutenant de Vaisseau MARTEL pour lui prescrire de faire évacuer et sauter les ouvrages de la Vauche et des Chambrettes. Le message n'est pas reçu, mais l'ordre est exécuté sur l'initiative des Commandants des ouvrages qui se tenaient au courant de la situation. La Vauche qui ne s'était vu attribuer que du 150 et du 210 reçoit ce jour du 305.
Les salves de gros calibre lui arrivaient par quatre coups simultanés. Quoique bien encadré, l'ouvrage n'a pas été démoli.
Le Lieutenant de Vaisseau HERET ayant été prévenu à 14 h 55 par le Colonel Commandant le 243e que les Allemands étaient dans le bois de Caurières, fait brûler ses documents et donne l'ordre de faire sauter la pièce. Cette fois, le pétard n'explose pas malgré 3 allumages du cordon Bickford. La culasse est emportée et enterrée à bonne distance de l'ouvrage. Le détachement se faufile entre des tirs de barrage très denses et atteint VERDUN n'ayant eu qu'un blessé aux côtés du Lieutenant de Vaisseau HERET, dans la soirée du 23.
L'ouvrage des Chambrettes a été aussi très bien encadré jusque là par des 150, du 10 et quelques coups de 305 qui n'ont pas réussi à abîmer le matériel quoiqu'il soit à découvert.
A 13 h 45 le Lieutenant de Vaisseau MARTEL Chef de Groupe, qui se tient au poste téléphonique à quelque distance en contrebas de l'ouvrage, aperçoit des hommes de toutes armées descendant la crête. Sachant l'ennemi à Caurières il envoie par estafette l'ordre à l'Enseigne de Vaisseau MARIE SAINT-GERMAIN de faire sauter sa pièce. Celle-ci a sauté à 2 h 10 avant l'arrivée de l'estafette sur l'initiative de l'Enseigne de Vaisseau SAINT-GERMAIN qui se rendait compte de la situation. Comme celui de la Vauche, le détachement des Chambrettes a pu regagner Verdun en se faufilant à travers les tirs de barrage, sans éprouver de pertes.
Dans l'après-midi de ce même jour, ayant été reconnaître l'état de la voie de 0 m 60 aux environs de Bras et de Vacherauville pour examiner la possibilité d'enlever les pièces de cet ouvrage, j'arrivais à la péniche Strasbourg sur laquelle son personnel était logé au voisinage de l'ouvrage, au moment où le Lieutenant de Vaisseau DESFORGES venait de mettre ses pièces hors de service, par dégradation des écrous de culasse et noyage des culasses dans le canal.
A ce moment (il était environ 14 h), on voyait notre infanterie se replier sur le versant sud de la cote du Talou, dont l'ennemi ne devait approcher la crête le dimanche car des balles arrivaient aux environs de la péniche.
Je décidais de faire haler le "Strasbourg" à Verdun pour sauver le matériel et les effets des détachements. La manoeuvre fut délicate au passage à Vacherauville constamment et abondamment bombardé ; le canal y était encombré par un arbre abattu et par des chalands, dont un chargé de munitions explosa peu après.
Cette manoeuvre fut dirigée avec grand sang-froid par le Lieutenant de Vaisseau DESFORGES ; son équipage opérait le halage avec un superbe entrain, saluant l'arrivée de chaque obus de quelques lazzis.
Ce jour-là commença, après une visite des avions allemands à 12 h 30, le bombardement de la pièce de Cumières. Elle n'en exécuta pas moins le tir de 42 coups qui lui restaient.
A la fin de l'après-midi le bombardement avait causé à la voie ferrée voisine, et à la route, des dégats qui auraient rendu le ravitaillement en munitions très difficile sinon impossible.
Le Lieutenant de Vaisseau RENARD rend compte dans ces termes des conditions dans lesquelles il a fait évacuer son ouvrage et celui des Caurettes :
"16 heures – Visite de l'Ingénieur CONTURIE qui m'apporte les instructions du Commandant en cas de repli : diriger les détachements sur le fort du bois Bourru ou sur Verdun.
"Le bombardement est incessant. Rédigé les instructions en cas de repli pour la pièce de 14 et de 24.
"19 heures 30 – Je reçois par estafette avis verbal du Colonel A.L.D. 67 de prendre mes dispositions de repli, sans détruire les pièces et de ne me replier que quand les 155 courts en arrière de ma position se replieront : le Capitaine Commandant le Groupe de ces pièces me préviendra de l'ordre de leur repli.
Pris les dispositions de mise hors de service de l'Armement.
J'envoie en même temps une estafette au groupe de 155 courts pour essayer de réparer la ligne téléphonique pour rester en liaison avec lui : au cas où il ne pourra faire cette liaison de rester au Groupe lourd et de me prévenir en revenant des ordres qu'il recevra.
20 heures 45 – Retour de l'estafette me rapportant l'Ordre de repli pour 22 heures des 155 courts et confirmation du repli de l'artillerie lourde cette nuit.
Envoyé une estafette à la pièce de 16 pour lui prescrire de ne pas détruire sa pièce ; je décide même de ne pas détruire la pièce de 24, ce repli pouvant être un repli momentané puisqu'il n'y a pas d'attaque sur la rive gauche, repli nécessité simplement par l'avance de l'ennemi sur la rive droite de la Meuse.
22 heures 30 – Le repli des 155 courts commançant, je termine mes dispositions et j'attends une embellie pour ordonner l'évacuation par petits groupes.
23 heures – L'évacuation est terminée sans autre incident qu'un homme blessé par accident en tombant dans un des trous d'obus sur la voie ferrée. Au village je trouve le détachement des Caurettes qui a évacué sans incident, ayant pris les dispositions prescrites pour la mise hors de service de l'armement.
"Pièces hors de service : cartes, documents ; ordres détruits, tableaux téléphoniques et appareils emportés.
Je décide de faire route sur le fort de bois Bourru d'où je rendrai compte à la Marine et où j'attendrai des instructions.
La pièce de Vaux fut encore employée ce jour-là contre Romagne et le 420 du bois d'Hingry.
25 février – Au cours de la nuit du 24 au 25 février, l'ordre fut transmis par le Général Commandant le 30e Corps d'Armée d'abandonner la Woëvre et de replier sur les hauts de Meuse les forces qui l'occupaient.
Le mouvement de retraite devait être terminé au jour.
Le Lieutenant de Vaisseau d'ARVIEU qui dirigeait du Central téléphonique de Braquis le groupe des deux ouvrages rend compte qu'il fut mandé vers une heure du matin au téléphone par le Colonel Commandant l'A.D. 132 et qu'il en reçut les instructions suivantes : Tenez-vous prêt à faire sauter vos pièces au jour. Vous tirerez ce que vous pourrez quand vous jugerez le moment favorable. Surtout tenez-vous au courant de la situation. C'est à vous de prendre l'initiative du moment où il faudra exécuter cet ordre de façon que le matériel soit mis hors d'usage en temps voulu.
Ignorant tout de la situation dont le caractère critique lui était soudainement révélé au milieu du calme qui n'avait cessé de régner dans ce secteur depuis le début de l'offensive, car son bruit n'y parvenait même pas, le Lieutenant de Vaisseau d'ARVIEU était bien loin de s'attendre à l'ordre qu'il venait de recevoir et qu'il se fit répéter et préciser.
Son premier soin fut d'alerter ses deux ouvrages des bois d'HENNEMONT et d'HERMEVILLE et ses observateurs.
Pensant qu'on s'attendait à quelque attaque, il comptait ouvrir le feu dès son début, consommer alors toutes ses munitions, puis, une fois tout le matériel mis hors de service, si l'ennemi avançait, il projetait de mettre ses marins aux ordres du Commandant du 31e Territorial pour les faire participer à la défense du centre de résistance. Il donna des ordres en conséquence et se rendit chez le Colonel Commandant l'Infanterie pour en tirer quelques indications sur la situation. Celui-ci n'avait pas encore d'ordre et n'en savait pas plus long que le Lieutenant de Vaisseau d'ARVIEU.
En revenant à son poste téléphonique, le Lieutenant de Vaisseau d'ARVIEU rencontre le Capitaine Commandant l'Artillerie de campagne qui venait de recevoir l'ordre de se replier immédiatement sur les hauts de Meuse. Une de ses batteries était déjà en route, les autres allaient suivre incessamment.
Le Lieutenant de Vaisseau d'ARVIEU donne l'ordre à ses ouvrages d'ouvrir le feu de suite pour consommer les munitions avant le jour.
Le tir était commencé lorsqu'il reçut du Colonel Commandant l'Infanterie l'avis qui lui était ordonné de se replier immédiatement sur Châtillon-sous-les-Côtes, et de faire son mouvement discrètement avant le jour ; des ordres étaient déjà transmis en conséquence aux avants-postes.
Calculant alors le temps qui lui restait avant l'apparition du jour et celui qui allait être nécessaire pour assurer la destruction du matériel si le fonctionnement des pétards laissait à désirer, le Lieutenant de Vaisseau d'ARVIEU se décide à faire sauter les pièces sans attendre le complet épuisement des munitions.
Hermeville avait tiré 80 coups, Hennemont 46 coups, en un peu plus d'une heure de tir : il en restait à peu près autant qu'on tenta vainement d'incendier au départ des ouvrages.
Cette fois encore les pétards refusèrent d'exploser au moyen du cordon Bickford, malgré plusieurs tentatives d'allumage. Au bois d'Hennemont le 1er Maître ABA--- fit alors enfouir la culasse dans un trou préparé à l'avance au fond d'un trou d'obus.
A Hermeville l'Enseigne de Vaisseau COURTEVILLE eut l'idée de placer les pétards dans une douille dont une partie des fagots avaient été enlevés.
Il fit ensuite partir le coup ainsi préparé. Non seulement la pièce sauta, mais l'explosion détermina l'effondrement de la casemate, l'Enseigne de Vaisseau COURTEVILLE ainsi que le Maître SELO resté auprès de lui faillirent être ensevelis sous les décombres de leur ouvrage. Le jour commençait à poindre quand les deux détachements réunis à Braquis quittèrent ce village après destruction des documents et des objets qu'ils ne pouvaient emporter.
Ils formèrent la queue d'une des longues colonnes d'infanterie qui sillonnaient la Woëvre se dirigeant vers les côtes de Meuse. Le temps très sombre dissimula cette morne retraite.
En passant auprès du camp Romain le Lieutenant de Vaisseau d'ARVIEU reçut un ordre : prendre le commandement de cet ouvrage qu'il avait déjà exercé longtemps ce qui le maintenait à la direction du Groupe des ouvrages servis par le personnel de sa batterie.
A Vaux qui avait eu les jours précédents un tué et trois blessés, la pièce devenait très menacée le 25 ; son ravitaillement n'était plus possible. Le Commandant de l'Artillerie du 30e C.A. invita en conséquence le Commandant GRANDCLEMENT à faire porter au Lieutenant de Vaisseau AUBRET l'ordre de consommer ses munitions dans la journée, en trois tirs sur Loisou, Romagne et le 420 de la forêt de Spincourt, après quoi il ferait sauter son matériel.
Le Commandant GRANDCLEMENT se rendit lui-même à l'ouvrage dans l'espoir qu'il pourrait faire surseoir à l'exécution de la démolition si la situation ne s'aggravait pas. Mais à 15 heures 30 la mise en action des mitrailleuses à la jonction des deux crêtes d'Hardaumont et de Douaumont annonçait que l'effort de l'ennemi était tout proche ; d'autre part le village de Bezonvaux venait de nous être enlevé et la fusillade partant de l'entrée de Vaux indiquait que nos troupes se repliaient sur ce village. L'ordre de destruction de la pièce fut donné. L'opération prit une heure par suite du mauvais fonctionnement du cordon Bickford qu'on ne réussit à allumer qu'en l'entourant de chiffons imbibés de pétrole et en le faisant passer dans la culasse ouverte au lieu de lui faire le canal de lumière. La pièce sauta à 16 h 30. A 17 heures le Colonel commandant le 44e d'Infanterie avisait le Commandant GRANDCLEMENT que l'ennemi avait percé notre front à Douaumont et était en marche sur SOUVILLE : il l'engageait à éviter cette route pour le retour à Verdun, les patrouilles ennemies vont y être avant notre détachement. Ce dernier fut donc ramené à la citadelle par TAVANNES et la route d'ETAIN. Il y arrivait vers 21 h après une marche rendue pénible par la neige et le verglas.
Le renseignement concernant la percée de l'ennemi à DOUAUMONT et son approche de SOUVILLE, de même que celui qui lui faisait dans la même soirée dépasser BRAS et atteindre LA FOLIE semble avoir été par la suite reconnu comme controuvé.
Dans la même nuit ainsi que j'en ai rendu compte par ma lettre n° 1355 du 29 février 1916, les Canonniers Marins quittèrent la Citadelle pour DUGNY et LEMMES. Depuis lors ils ont été employés soit à des mouvements de munitions en cet endroit soit à Landrecourt, soit à l'évacuation de l'arsenal de Verdun ; une batterie de C.M. a été envoyée au groupe des Armées du Nord. Enfin nous avons mis un matériel de 14 cm tenu en réserve, en batterie à Moulainville sur un ancien emplacement préparé en 1914 (octobre). J'ai obtenu de faire préparer deux positions de repli pour ce matériel de Moulainville et pour celui du Camp Romain voués à une destruction prochaine si on les maintenait à des emplacements en bordure des Hauts de Meuse aux pieds desquels se trouve l'ennemi.
Sous la vigoureuse impulsion du Lieutenant de Vaisseau d'ARVIEU (Camp Romain) et de l'Enseigne de Vaisseau COURTEVILLE (Moulainville) dont l'attitude sous le feu est vraiment superbe, ces matériels sont servis par les anciens détachements des bois d'Hermeville et d'Hennemont avec une vaillance que n'ébranlent pas les pertes subies (6 tués et 7 blessés à Moulainville) (4 blessés à Camp Romain en quelques jours).
Je dois avant de terminer ce rapport, rendre hommage également à nos équipes d'observation qui se sont admirablement comportées, celle des Hures, notamment s'est maintenue dans une situation très périlleuse, ce qui lui a permis de renseigner très utilement des batteries de 75.
Signé AMET. »
Message édité par Yv' le 02-03-2010 à 23:54:48