Bonsoir à tous,
RAPPORT DE MER DU COMMANDANT DE L’ARC,
LE LIEUTENANT DE VAISSEAU TARDIEU
" Ce rapport de mer est la copie presque textuelle de l’original, établi dans les deux heures qui ont suivi l’arrivée de l’Arc à Argostolli et remis immédiatement, sur sa demande, à Mr le contre-amiral, commandant la 2e division de la 2e escadre.
N’ayant qu’un brouillon pour reconstituer mon rapport, il a pu s’y glisser quelques très légères différences, mais elles sont sûrement insignifiantes ; je me suis attaché à reproduire tel quel le texte remis immédiatement au commandant supérieur de la rade.
RAPPORT DE MER DE LA TRAVERSEE DU 23 AU 26 JANVIER 1917
Appareillé de La Valette le 23 janvier, à 14 h 30, avec mission d’escorter le convoi Amiral-Magon – Pampa , qui devait franchir le lendemain matin, à 8 heures, le point de la route située à 11 milles Sud de …elimara.
Appareillé le 24, à 4 h 30, de la baie de Saint-Paul pour rejoindre le convoi au point fixé.
L’escorte de la Méditerranée occidentale ayant quitté le convoi plus tôt que le supposait le C.V.D., le télégramme de rendez-vous n’avait pas été reçu et le convoi passé 2 h ½ avant l’heure prévue.
Grâce à un horizon extraordinairement clair, la vigie put me signaler deux fumées dans le S.-E., à 20 milles environ. Je fis route pour les rejoindre ; c’était bien le convoi que nous prîmes à 10 heures.
Jolie brise de N.-O., grosse houle de S.-E. A 14 h 45, dépassé la Sylvie, même route.
Le 25, la brise est du N.-O. ; ayant molli la nuit, elle reprend avec le jour et souffle « jolie brise » ; la houle d’Est persiste.
A 8 h 25, croisé un bâtiment, route Ouest, à 10 milles environ dans le Sud, silhouette de sloop.
A 9 h, croisé les vapeurs Ténie ( ?) et Médie naviguant de conserve, route Ouest.
A 11 h 14, l’Amiral-Magon, derrière nous à 800 m environ, actionne sa sirène et vient à droite toute.
Alerte !
Venu à gauche toute, lancé les machines à toute vitesse. On aperçoit vaguement un sillage qui, étant donné l’état de la mer, disparaît aussitôt.
L’Amiral-Magon est torpillé par bâbord milieu.
Explosion moyenne ; la gerbe dépasse de peu le haut de la cheminée.
A 11 h 24, le bâtiment coule par l’arrière.
Pendant environ ¼ d’heure, manœuvré pour rechercher le sous-marin, routes en crochets à grande vitesse.
Rien vu.
La mer est couverte de débris, d’embarcations, de radeaux et de naufragés appelant à l’aide.
Malgré le danger couru d’être torpillé à mon tour, il me paraît dès lors difficile de ne pas tenter de venir au secours de ces malheureux qui commencent à couler sous nos yeux.
Amené les embarcations en évoluant, jeté à l’eau nos trois radeaux près des groupes les plus nombreux (ils sauvèrent une quinzaine d’hommes).
Manœuvré pour repêcher pour ainsi dire un à un les naufragés.
Je cherchais à rester le moins longtemps possible à la même place et au même cap, mais les stations étaient souvent fort longues, beaucoup trop à mon gré. Il était en effet extrêmement difficile de hisser ces malheureux, incapables de faire un mouvement ; plusieurs à moitié morts.
Nous roulions bord à bord.
C’est alors que quelques hommes du bord se jetèrent à l’eau à maintes reprises pour aller élinguer les naufragés sur les épaves et les ramener avec eux.
L’embarquement du personnel sauveté par les embarcations était presque aussi pénible. Notre youyou chavire par suite de la précipitation maladroite des rescapés ; un de nos berthons mis à l’eau remplit au large. Les deux embarcations durent être abandonnées.
A 11 h 55, lors de la première station que je fus amené à faire pour embarquer le personnel ramené par les embarcations, toutes deux le long du bord, un homme de l’armement du 65 signala : « Sous-marin par bâbord, à nous toucher ! »
Je vis en effet le périscope (très mince) sortant d’environ 60 cm de l’eau, et à quelques 20° par bâbord, à 30 mètres de nous, et marchand à 6 nœuds. Il plongea aussitôt, passant à une vingtaine de mètres sur notre avant, presque normalement à notre cap.
Nous étions au milieu des débris.
Mon premier mouvement fut de mettre en avant à toute vitesse, mais je réfléchis aussitôt que c’eut été un geste inutile et dangereux. D’une part, en effet, les machines ne seraient pas encore parties que le sous-marin nous aurait déjà largement dépassé, et, d’autre part, c’eut été presque ……. chavirer nos embarcations chargées, sans compter les naufragés nous entourant que les remous auraient fait couler.
Je pensais à lui lancer une torpille mais sa route était on ne peu plus défavorable et, en tout cas, étant donné le temps très appréciable nécessaire pour pointer le tube dans les conditions de roulis et d’encombrement du bâtiment, il ne restait aucune chance pour l’atteindre par la torpille.
On eut juste le temps de lui envoyer un projectile de 65 (obus A.) et un de 47.
Je fis rapidement dégager les embarcations et patrouillais quelque temps, dans la direction où il avait disparu.
Le sauvetage homme par homme dura presque vers 14 h. Nous sauvâmes ainsi 150, peut-être 200 hommes, qui n’avaient pas trouvé place dans les embarcations du transport ou sur les radeaux.
Vers 14 heures, il n’y avait plus de survivants dans l’eau.
Je m’occupais alors du personnel des radeaux, commençant par les plus petits et ceux qui étaient les plus éloignés du groupe central.
Entre temps, l’arrivée de la Bombarde nous avait été signalée. Pour faciliter le ralliement, je fis hisser en tête de mât notre grand pavillon national et donné ordre aux chauffeurs de faire le plus de fumée possible.
La brise mollissait peu à peu et, au coucher du soleil, elle était presque tombée.
A ce moment, tout le personnel des radeaux avait été sauvé, dont quelques uns par la Bombarde, survenue peu avant le coucher du soleil.
Ne restaient plus que les embarcations. Je pris les deux plus éloignées à la remorque et les conduisit du côté de la Bombarde. Je sentais en effet qu’il m’eût été difficile de prendre plus de monde à mon bord.
Nous croyons n’avoir que près de 400 rescapés ; en réalité, nous en avons près de 500.
Cinq naufragés étant morts de congestion vers 15 heures, nous les immergeâmes (la place nous était indispensable pour les survivants).
La nuit faite, nous fîmes une ronde ; puis la Bombarde ayant pris la direction ses opérations, nous signala de retourner à Argostoli.
Début de nuit calme, puis brise de S.-O, passant à l’Ouest en fraîchissant.
Dans le canal de Zante, trouvé une mer de travers pour nous faire donner quelques roulis d’allure un peu inquiétante, indiquant bien notre chargement anormal. Modifié la route en conséquence.
A 8 h, entré à Argostoli.
Je crois pouvoir affirmer que, dans cette circonstance, tout le monde a fait pleinement son devoir.
La mise à l’eau des moyens de sauvetage de l’Amiral-Magon et l’embarquement du personnel se sont faits avec un ordre parfait, ainsi que l’ont montré les résultats, étant donné la rapidité de la catastrophe. Le bâtiment était certainement bien entraîné et bien commandé.
L’équipage de l’Arc s’est montré ce qu’il est, c’est-à-dire un équipage de « braves gens ».
La bordée de veille resta jusqu’au bout de son poste de combat, tandis que tout le personnel disponible coopérait au sauvetage avec un entrain admirable.
Bien entendu, il ne fut question pour personne de manger ni, la nuit suivante, de dormir.
Je ne saurais trop louanger la conduite des hommes qui, par une mer très agitée, se sont jetés à l’eau, peut-être 10 fois chacun, pour amener le long du bord, par des roulis violents, les naufragés exténués, et qui l’ont fait, sachant qu’à la moindre alerte, j’étais obligé de les abandonner.
Ces hommes sont : le quartier-maître de timonerie Malausse, le quartier-maître mécanicien Galiay, les chauffeurs brevetés Gastaud et Merlin, et le mécanicien breveté Laurent.
Je dois citer le gabier Dubosq, patron du youyou, extrêmement dévoué et adroit ; a sauvé beaucoup de monde dans sa petite embarcation ; a soutenu plusieurs soldats quand cette embarcation a chaviré le long du bord.
Le patron de la baleinière, quartier-maître de manœuvre Fouqueu-Sarasin, et le quartier-maître électricien Mart : d’un dévouement inlassable, ont rendu de très grands services par leur sang-froid et leur adresse.
Le quartier-maître mécanicien Antignac : s’est proposé spontanément pour armer le berthon, a fait plusieurs voyages et a fini par couler, recueilli dans la suite par la baleinière.
Le fusilier breveté Lasquellec, le quartier-maître canonnier Allès, le canonnier breveté Eychart, le torpilleur breveté Lhelgoualch, le matelot sans spécialité Médeleck et l’électricien breveté Thomas : ont pris part très activement au sauvetage dans diverses embarcations, faisant preuve d’une grande énergie.
Le torpilleur breveté Bagilet, le chauffeur Domas, le matelot clairon Le Mézet : se sont distingués à bord par leur entrain, leur dévouement et leur intelligentes initiatives dans le sauvetage des survivants.
Le canonnier breveté Girard, dont la veille attentive a permis d’apercevoir le périscope dès son émersion.
Le quartier-maître infirmier Cap : très zélé et d’un dévouement sans pareil, a multiplié ses soins et fait bon nombre de pansements dans des circonstances particulièrement difficiles (32 blessés et une dizaine d’asphyxiés).
Parmi les maîtres, je citerai le premier maître Guillou, qui m’a secondé sur la passerelle avec son zèle et sa capacité technique coutumiers.
Les deuxièmes maîtres canonnier Farcy, mécanicien Guivarch, de timonerie Savignac : se sont dévoués au sauvetage avec un zèle inlassable.
Enfin, l’état-major, et tout spécialement l’enseigne de vaisseau Roustan, officier en second, qui a dirigé les opérations de sauvetage de l’arrière, le tassement systématique du personnel sauveté dans toutes les parties du bâtiment, le ravitaillement et la police avec une énergie et un sang-froid tout à fait remarquables.
Le mécanicien principal Gicquel et l’enseigne de vaisseau de 2e classe Blazer, qui ont donné la main aux opérations de sauvetage avec le plus grand zèle et un réel dévouement.
Le lieutenant de vaisseau, commandant,
Signé : Tardieu.
Bord, Argostoli, le 26 janvier 1917. "
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Source : Registre historique de la correspondance du commandant de l’Arc (1913-1918) – Cote SS Y 34, pages numériques 889 à 892.
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Bien amicalement à vous,
Daniel.
Message édité par Rutilius le 22-11-2008 à 10:31:42