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  GAULOIS - Un cuirassé aux Dardanelles, l'attaque des détroits

 

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Auteur Sujet :

GAULOIS - Un cuirassé aux Dardanelles, l'attaque des détroits

n°2942
Ar Brav
Posté le 11-02-2008 à 13:22:04  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
GAULOIS Cuirassé type Charlemagne (1898 – 1916)
 
Chantier :  
 
Brest  
Commencé : 06.01.1893
Mis à flot : 06.10.1896
Terminé : 1898
En service : 1898
Retiré : 27.12.1916                          
Caractéristiques :  11 200 t ; 14 500 cv ; 117,7 x 20,3 x 8,4 m ; plans Thibaudier ; 20 chaudières Belleville ; 3 machines ; 3 hélices ; 2 cheminées ; 18  nds ; 730 h.
Armement : IV de 305 + X de 138 + VIII de 100 + 20 (divers) + 2 TLT.
 
Observations :
 
Construit en neuf mois entre la mise en cale réelle et le lancement
15.01.1898 : armé pour essais
18-24.01.1900 : de Brest à Marseille, puis Toulon (CV Salaun Kertanguy) avec le Charlemagne. Escadre de la Méditerranée
29.01.1903 : aborde le Bouvet
29.03.1912 : de Cherbourg à Brest pour rallier la 3ème escadre
11.11.1913 : dissolution de la 3ème escadre
07.01.1914 : à Toulon, division de complément de la 2ème escadre. Alors à l’arsenal, un tube de chaudière explose dans la chaufferie. Quatre hommes sont atteints par la vapeur, sans gravité (extrait du journal Le Temps du 08.01.1914)
08.06.1914 : transféré à la division des écoles
01.08.1914 : remplacement de l’escadre dissoute par une division de complément, le Gaulois rallie
1914 : mer Egée, escorte de convois, opérations des Dardanelles
18.03.1915 : tentative de forcement du détroit, bombarde les forts de Tchanak avec les Bouvet, Suffren et Charlemagne, puis est gravement avarié par une mine et touché par l’artillerie turque à plusieurs reprises. Il parvient avec une forte voie d’eau jusqu’aux îlots à l’entrée du détroit, puis s’échoue devant Drapano, sur l’île aux lapins…Renfloué puis réparé
08.06.1915 : incorporé dans la 1ère division de la 4ème escadre
15.04.1916 : la 4ème escadre devient la division d’Orient
Fin 07.1916-12.1916 : en travaux
27.12.1916 : sur la route de Salonique, il est torpillé et coulé par le sous-marin allemand UB 47 (OL Wolfgang Steinbauer) en mer Egée à 30 milles des îles Cerigo par 36°30N et 23°45E (CV Morache). Seuls 4 hommes sont tués par l’explosion. Les survivants sont sauvés par le Rochebonne (LV Robin) qui l’accoste avant qu’il ne coule.
 
Merci à Arnaud pour la coupure de presse  ;)  
 
Cordialement,
Franck


Message édité par Ar Brav le 03-06-2008 à 10:38:32

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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°2945
Yves D
Posté le 11-02-2008 à 15:57:01  profilanswer
 

Le lieu du torpillage :
 
http://pagesperso-orange.fr/histoiremaritime/Photos/mapGaulois.jpg
 
Yves


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www.histomar.net
La guerre sous-marine 14-18, Arnauld de la Perière
et d'autres thèmes d'histoire maritime.
n°2960
olivier 12
Posté le 11-02-2008 à 20:57:48  profilanswer
 

Une photo du GAULOIS
 
http://img519.imageshack.us/img519/9006/gaulois1ja0.jpg
 
Gravement touché aux Dardanelles, le GAULOIS s'enfonce par l'avant tandis que l'équipage attend les secours pour évacuer. Le commandant parviendra in extremis à échouer le navire sur l'île aux lapins.
 
http://img519.imageshack.us/img519/671/gaulois4evacuationauxdacu4.jpg
 
Cdlt
Olivier


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olivier
n°4127
Yves D
Posté le 02-04-2008 à 14:03:54  profilanswer
 

Bonjour à tous
Quelq'un saurait-il si le Gaulois a transporté de Milos à Alexandrie les rescapés du City of Lucknow torpillé le 30.4.1916, dans un premier temps repêchés par le Rifleman avnt d'être dénarqués à Milos. Ce transport a pu intervenir dans le courant du mois de mai.
Cdlt
Yves


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www.histomar.net
La guerre sous-marine 14-18, Arnauld de la Perière
et d'autres thèmes d'histoire maritime.
n°5612
Geneamar
Posté le 22-05-2008 à 09:19:37  profilanswer
 

[:alain dubois:8] Pour la petite histoire...
 
Au 1er janvier 1899, en essais à BREST.
Commandant (du 15 janvier 1898) : Eugène GADAUD, Capitaine de vaisseau.
Second : Auguste BOUXIN, Capitaine de frégate.
Lieutenants de vaisseau : Jean LAFROGNE - Charles MAUPOIX - Charles MILLAULT (can.) - Edmond MORILLON (torp).  
Enseignes de vaisseau : Henry De PENFENTENYO de KERVERÉGUIN (torp.) - Octave RICHARD.
Mécaniciens principaux : 1ère classe : Jules BRUN - 2ème classe : Hippolyte MONTIGNY.
Sous-Commissaire (du 15 janvier 1898) : Yves Le JEUNE.
Médecin-Major : Etienne ONIMUS, Médecin de 1ère classe
 
Au 1er janvier 1901, Escadre de Méditerranée (Vice-Amiral Marie De MAIGRET, Commandant en chef l'Escadre).
Commandant (du 15 janvier 1900): Félix SALAÜN DE KERTANGUY, Capitaine de vaisseau.
Second : Ernest PAPAÏX, Capitaine de frégate.  
Lieutenants de vaisseau : Joseph BOYER (torp) - Camille CLAUDEVILLE - Jean De ROTHIACOB (can.) - Christian Le GOUZ de SAINT-SEINE (torp.) - Marie ROBIN (fus.) - François URVOY.  
Enseignes de vaisseau : Constant BONNIN (torp) - Jules BORIES - Georges De BASTARD (fus.) - Marie De FRAMOND (can.) - René JUGE - Henri LANES - Louis POCHART.
Mécaniciens principaux : 1ère classe : Pierre HALL - 2ème classe : Ernest BEAUJARD - Eugène ROUSSEAU - François SEGOND -
Commissaire de 1ère classe (du 1er août 1899) : Albert DESCHARD.
Médecin-Major (du 23 octobre 1899) : Pierre COUTEAUD, Médecin principal.
Médecin de 2ème classe (du 15 janvier 1900) : Jean MERLEAU-PONTY.
5 Aspirants non identifiés.
 
Au 1er janvier 1902, Escadre de Méditerranée (Vice-Amiral Marie De MAIGRET, Commandant en chef l'Escadre).
Commandant (du 15 janvier 1902) : Jules De SURGY, Capitaine de vaisseau.
Second : Alfred TESTOT-FERRY, Capitaine de frégate.
Lieutenants de vaisseau : Joseph BOYER (torp.) - Louis CAUBET - Jacques DELGUEY de MALAVAS - Jean De ROTHIACOB (can.) - François URVOY.
Enseignes de vaisseau : Charles BATHY-BERQUIN - Sylvain BENCKER - Constant BONNIN (torp.) - Jacques CALVÉ (can.) - Henri FLORENVILLE (fus.) - Henri LANES - René JUGE.
Mécaniciens principaux : 1ère classe : Pierre HALL - 2ème classe : Ernest BEAUJARD - Pierre RECKEL - Eugène ROUSSEAU.
Commissaire de 1ère classe : Félix Le MOINE.
Médecin-Major : Louis THÉRON, Médecin principal.
Médecin de 2ème classe (du 15 janvier 1902) : Léon OLIVIER.
Aspirants : Charles BOURDEAUX - Pierre CAYLA - Georges GÉLIS - Gustave GUELPA - Nicolas MARCENET - Victor TRUCY - Charles ULLMO.
 
Au 1er janvier 1903, Escadre de Méditerranée (Vice-Amiral Edouard POTTIER, Commandant en chef l'Escadre).  
Commandant (20 mars 1903) : Pierre Le BRIS, Capitaine de vaisseau.  
Second : Sigisbert BLED, Capitaine de frégate.
Lieutenants de vaisseau : François CHAPUIS (torp.) - Hubert De BELLOY de SAINT-LIÉNARD - Henri DUNOYER - Alfred ROITEL (fus.) - Félix THOMAS de CLOSMADEUC (can.).
Enseignes de vaisseau : Charles BATHY-BERQUIN - Jacques CALVÉ (can.) - Camille CAMBON - Alexandre COUY - Louis De CHAULIAC (fus.) - Hippolyte MARIE - François PUECH.
Mécaniciens principaux : 1ère classe : Charles BESSIÈRE - 2ème classe : Gabriel CROISILLE - Charles DUHAMEL - Léon MIGNOT -  
Commissaire de 1ère classe : Félix Le MOINE.
Médecin-Major : Louis THÉRON, Médecin principal.
Médecin de 2ème classe : Léon OLIVIER.
Aspirants : Louis BRINGUIER - Louis DECANTES - François De MALHERBE - Georges DERRIEN - Adalbert De SAINT-VICTOR de SAINT-BLANCARD - Charles LAFON - Etienne PAQUIER - François PASCAL.
 
Au 1er janvier 1911, 2ème Escadre (Vice-Amiral Marie AUBERT, Commandant en chef l'Escadre).
Commandant (du 1er septembre 1909) : Michel MORIN, Capitaine de vaisseau.
Second : Joseph L'ÉOST, Capitaine de frégate.
Lieutenants de vaisseau : Armand CHAMPOISEAU - Maurice MOTTEZ (torp.) - Pierre NEUZILLET (fus.) - Jean ROSSEL - Léon WELFELÉ (can.).  
Enseignes de vaisseau de 1ère classe : Pitre BERNIER - René D'ESTIENNE de SAINT-JEAN de PRUNIÈRES (fus.) - Raoul Le BRUN (can.) - François Le GALLOU - Jean MERRIEN (torp.) - Edouard RENAULT - Émile SICARD.
Enseignes de vaisseau de 2ème classe : Joseph BERNARD - Pierre JAVOURAY - Fréderic Le BRETON - Henri SAUGRAIN.
Mécanicien en chef : Victor TÉTÔT.
Mécaniciens principaux : 1ère classe : Jean DUPUY - Jean Louis MAILLOUX - 2ème classe : François JACOB - René LESCAILLE.
Commissaire de 1ère classe : Joseph ROULHAC de ROCHEBRUNE.
Médecin-Major : William BORIUS, Médecin principal.
Médecin de 2ème classe : André MARCANDIER.
 
 [:patrice pruniaux1:6] The end
 
 
 
 
 


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Cordialement. Malou
n°5758
Ar Brav
Posté le 01-06-2008 à 18:56:17  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
Je vous invite à suivre, pendant quelques jours, ce cuirassé lors de la tentative de forcement des détroits, avec le récit d’un médecin embarqué sur le Gaulois.
Ce texte est paru en septembre-octobre 1915 et tiré du tome cinquième de la Revue de Paris.
L’auteur n’a hélas pas signé ses écrits, même sous pseudonyme, rendant par là son identification difficile ; tout renseignement sera donc le bienvenu, merci par avance, ainsi que pour votre indulgence pour les erreurs de frappe.
 
Il est également possible que ce témoignage soit purement fictif, certains détails ou "tournures de phrases" me laissent perplexe. Bonne lecture toutefois
 
Cordialement,
Franck
 
AUX DARDANELLES
(FEVRIER-MARS 1915)  
L'ATTAQUE DES DÉTROITS
 
Récit d'un témoin.
 
 
1er février 1915
 
 
Au mouillage de Port-Trébouki, dans l'île de Skyros.  
Les cuirassés à l'ancre semblent assoupis dans ce clair décor d'Orient, que ferme à l'Occident un horizon lumineux de collines, et, tout près de nous, à toucher presque notre proue, le fantastique écran de pierrailles que jaunit le soleil couchant. Aucun être humain ne les habite, ces pentes rocailleuses et ravinées, que des torrents, au creux de capricieuses vallées, dégringolent à la saison des orages. Quelque berger grec, attardé, le soir, dans le rose du crépuscule, pousse, seul, parmi les oliviers et les lavandes, la tache mouvante de son troupeau. La voile d'une tartane qui s'échoue palpite un instant près de la côte ; une chanson s'égrène à la brise qui meurt, tandis que dans le ciel, bleui de nuit, s'allume et naît la première étoile. La mélancolie de l'heure nous pénètre, et nous causons à mi-voix, d'un ton lassé, sur la plage arrière du navire…  
Il y a si longtemps que nous sommes ici, dans l'ennui amollissant de l'inaction, au sein de cette même mer Egée, où nos escadres connurent si souvent de triomphantes croisières !  
Avec quelle joie ne l'accueillait-on pas autrefois, cette tournée du Levant, quand la nouvelle, un beau matin, s'en répandait dans l'armée navale ; et cette Provence, vers qui va notre nostalgie, avec quel cœur léger ne la fuyait-on pas alors !  Mais les temps sont changés : cette mer, ces îles, toute cette nature, adorable en temps de paix, nous semblent aussi hostiles aujourd'hui que l'ennemi nouveau - pauvre peuple éternellement asservi - qui, dans un coup de folie, vient de prendre les armes contre nous.
   Avant que la stupide Turquie ne nous obligeât à venir monter la garde aux Dardanelles, notre rôle n'avait été ni plus glorieux ni plus actif. Le 3 août, notre division, qui avait appareillé de Toulon avec l'armée navale, recevait en mer l'ordre de se détacher du gros de l'escadre et de rejoindre la côte d'Algérie. A Oran d'abord, puis à Alger, nous avions protégé, parmi les hourrahs, l'embarquement de nos troupes d'Afrique, que nous avions ensuite convoyées jusqu'à Marseille et jusqu'à Cette. Une croisière de trois longs mois, alors, près de Bizerte, autour du plus morne des caps, au pourchas des bâtiments de commerce contrebandiers, puis, dans les premiers jours de novembre, en route pour les Dardanelles !
 
(à suivre...)


Message édité par Ar Brav le 22-06-2008 à 09:41:24

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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5760
Ar Brav
Posté le 01-06-2008 à 19:22:22  profilanswer
 


Voilà donc près de trois mois que nous naviguons dans ces parages, en compagnie des croiseurs anglais qui poursuivirent le Goeben et le Breslau. Aucun événement nouveau, depuis ce temps, du côté du Détroit, que barre une flottille de torpilleurs. Ténédos, Port-Sigri à Mitylène, Port-Trébouki à Skyros sont nos habituelles escales. Pas un jour de terre, ou dans des pays si désolés que l'esprit n'en pouvait plus chasser l'obsédante vision. Ce Sigri, où chaque fois nous revenons pour charbonner, comment imaginer, dans la laideur et la déchéance du présent, qu'il ait pu, sans la dégrader, naître au sein de l'antique et légendaire Lesbos ? Comme la moindre, la plus misérable bourgade d'Orient, il séduit, au premier aspect, avec sa vieille citadelle turque aux créneaux croulants, sa plage blonde où des pêcheurs s'ébrouent, le clocheton pointu de son minaret, et, dominant le semis des maisons arrêtées à mi-flanc du coteau, le primitif moulin qui tourne à la brise comme un minuscule jouet d'enfant. Mais, à terre, quel désenchantement ! Après la jetée de corail, où dansent à la houle les barcasses grecques accostées, c'est de suite le dédale des ruelles fangeuses, que bordent de misérables échoppes enfumées. Grossière enluminure des enseignes, vitres poussiéreuses où transparaît le visage étonné des buveurs d'araki, et, dans l'ombre du comptoir, le dédaigneux turban du vieux marchand turc impassible. Etrange mélange, en ce pays, de deux races si longtemps ennemies et pourtant si voisines ! Grecs et Turcs sont fusionnés au point que l'étranger ne saurait faire entre eux aucune distinction. Le noble pope qui m'a salué et que je suis sur les cailloux glissants, franchit le seuil également familier de la mosquée et de l'église. Pour nous, même accueil, réservé sans doute, de cette population - amie ou ennemie - à qui nous apportons l'espoir de quelque gain en proportion de l'effectif de nos navires. Très bienveillante est la neutralité du marchand grec qui fait venir à grands frais - ainsi que l'atteste sa note - les provisions dont s'emplissent pour nous ses maigres entrepôts. Très bienveillante et reconnaissante à la fois, cette foule d'émigrés qui ont fui devant les atrocités turques, et qui, entassés dans les masures de Sigri, ont reçu, aux premiers jours, les soins des médecins de notre escadre. Nous en rencontrons à tous les coins de rue, de ces lamentables réfugiés, des femmes surtout, qui, les pieds nus, dans la boue et vêtues de haillons, implorent, en se frappant la poitrine, la miséricorde du passant. Seuls, des groupes d'enfants, croisés dans le décombre du chemin, mettent à ce tableau d'infinie tristesse une note d'innocence et presque de gaieté. Ils trottinent près de nous, soulevant sur leurs mollets bronzés leurs robes trop longues, ou bien, le bras recourbé vers le front où se pose un menu fardeau, lèvent sur nous leurs graves regards bleus…  
De temps en temps, après nos escales à Sigri, c'est à Ténédos que nous allions jeter l'ancre, et devant ce point de l'île où la terre ferme semble un grand mur abrupt qui vient de sortir du flot. Rade ouverte à tous les vents, mais si près des Dardanelles, dont on devine l'entrée, là-bas, dans la buée bleuâtre où disparaît Imbros. Là stationnent torpilleurs et sous-marins, vigilantes sentinelles croisant à tour de rôle aux portes mêmes du dangereux Détroit, prêts à donner l'alarme, si le Goeben ou quelque autre navire ennemi s'avisait de sortir. Mais, à se sujet, aucune crainte n'est possible : ni le Goeben, ni l’escadre turque n'oseront s'exposer au feu de nos cuirassés et des croiseurs de bataille britanniques. Pour qui connaît la façon dont les Allemands mènent la guerre - et personne ne l'ignore plus aujourd'hui - nul doute que c'est du côte de la mer Noire, où l'escadre russe est moins puissante et moins armée, que l'hétéroclite flotte ennemie ira cueillir, en bombardant des ports ouverts, de plus faciles victoires. Et c'est pourquoi notre rôle nous paraît ingrat et sans gloire : l’ennemi se dérobe au combat.
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5761
Ar Brav
Posté le 01-06-2008 à 19:52:37  profilanswer
 


Quelquefois, une alerte ! Des torpilleurs turcs sont signalés dans le Détroit, et même des sous-marins, dont nous croyions la Turquie dépourvue. Renseignements officieux venant de diplomates peu avertis sur les choses de la marine et confondant de bonne foi des torpilleurs avec des sous-marins. N’empêche ! L'alerte était donnée, et l'on prenait, ne fut-ce que pour exercice, au sérieux l'avertissement… Un jour, à Dékéli,   près de Ténédos, le canot de la Fanfare avait été accueilli par une vive fusillade. Les hommes qui le montaient avaient ordre d'incendier une barcasse turque échouée sur le rivage et pouvant servir au mouillage de mines. Un matelot avait été tué, deux autres blessés grièvement. A la suite de cette escarmouche, toute action provocante avait été interdite contre la côte, de peur sans doute des représailles dont on menaçait nos nationaux, et cela resserrait davantage, si possible, les limites de cette désespérante guerre de blocus, où commençaient à s'énerver nos énergies.
 
   Depuis, ce blocus continuait, sans trêve ni imprévu, sans autre espoir que de le voir finir après la guerre. Comment penser autrement, autrement que ce soir, comme tous les soirs, devant Skyros, sur la plage arrière du navire, où nous causons à mi-voix, d'un ton lassé tandis qu'autour de nous tous les feux des vaisseaux à l’ancre se masquent déjà pour la nuit ?  
 
15 février.
 
   Serait-il vrai, mais nous n'osons y croire, que nous allons enfin sortir de notre inertie ? Depuis plusieurs jours, il n'est question dans les carrés que d'une action prochaine contre les Dardanelles. Nous en sommes bien un peu étonnés, car, à diverses reprises déjà, les deux amiraux des flottes alliées avaient, dit-on, soumis à leur gouvernement un projet d'offensive contre les Détroits, mais nulle réponse n'était encore venue de l'Amirauté ni de la rue Royale. Et puis, au début, les gens bien informés ne donnaient-ils pas mille raisons subtiles contre une semblable action commune de l'Angleterre et de la France ?
   La tentative en elle-même est ardue, et nul n'ignore que le mince chenal qu'il faudra forcer, si l'on renonce à se contenter du bombardement à longue portée du 3 novembre, est semé de mines, de torpilles, et gardé par des forts puissants mis au point par la science teutonne. Non, malgré les précisions qu'on nous en donne, cette nouvelle, au moins prématurée, nous laisse sceptiques. Ne nous avait-on pas annoncé, en ce pays du mirage et de la fantasmagorie, que le premier bombardement des forts de l'entrée avait exterminé tant de Turcs que quarante charrettes avaient à peine suffi pour évacuer les cadavres ? Renseignements toujours de source officieuse, mais qui, avec le temps, perdaient en valeur ce qu'ils gagnaient en précision, les charrettes n'étant plus qu'au nombre de huit et bientôt de quatre ! Il était indéniable, toutefois, que les résultats obtenus ce jour-là, encore qu'ils n'eussent pas été exactement appréciés, dussent faire bien présager d'une attaque à plus courte distance.
   Notre amiral, à qui je rends visite au retour d'une mission à Malte, s'étonne quand je lui apprends qu'aucun navire de guerre anglais n'était, lors de mon passage, mouillé dans ce port. Et pourtant, on attend sous peu une puissante escadre aux Dardanelles, où la flotte alliée ne compte à présent, outre les sous-marins et les torpilleurs, que trois cuirassés français et un croiseur de combat britannique. Le Saint-Louis, qui faisait partie de notre division de complément, nous a quittés récemment pour se faire réparer à Bizerte, et vient d'être rattaché à la division de Syrie. Le vice-amiral Carden est parti à Malte sur l'Indefatigable, pour discuter, croit-on, le plan de l'Amirauté. Mais la Vengeance arrive, ayant à son bord le contre-amiral de Robeck, suivie de près par le Cornwallis et par le Triumph.
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5764
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 05:56:05  profilanswer
 


16 février.
 
L'amiral quitte le Suffren et vient inspecter à bord du Gaulois la compagnie de débarquement. Sur le quatrième pont du cuirassé, les cols bleus alignés présentent les armes, aux accents de la Marche Lorraine. Les canons de 65 ont été fourbis avec soin le matériel de démolition - pioches, grappins, cordes à nœuds - est correctement amarré au-dessus des havre-sacs. C'est qu'il faudra peut-être, une fois les forts détruits, aller par escalade enclouer les batteries et les empêcher de se braquer à nouveau contre nous. Tout est au point, et l'amiral paraît satisfait. Juché sur une glène de filin, dominant de sa svelte taille le cercle recueilli qui l'entoure, il explique en termes clairs la portée de l'action qui se prépare : la Turquie frappée au cœur, l'Allemagne humiliée dans son prestige, la Russie donnant par le Bosphore la main aux alliés, et cette longue guerre abrégée par la chute de Constantinople. L'auditoire a frémi, quand l'amiral, après un chaud serrement de main, a donné l'accolade au chef du corps de débarquement, et dans tous ces yeux, qu'un peu d'émotion vient troubler, passe, furtive lueur, un désir d'héroïsme et de noble gloire…
 
A 8 heures du soir, chaque bâtiment de la division française dépêche à bord du Suffren un de ses officiers pour y chercher des ordres. Ces ordres, c'est dans le Mémorandum anglais, dont le chef d'état-major fait la distribution, qu'on les trouvera implicitement contenus : le plan du forcement du Détroit, sa subdivision en sept phases principales, le bombardement des forts hors de leur portée, puis leur écrasement à très faible distance, le dragage des champs de mines sous la protection des cuirassés et des croiseurs, y sont exposés avec une clarté et une concision toutes britanniques. Douze cuirassés anglais, dont un superdreadnought, la Queen-Elisabeth, huit croiseurs rapides, seize destroyers, six sous-marins, sans compter les dragueurs de mines, un bateau porte-aéroplanes
et les nombreux navires de ravitaillement, doivent prendre part aux opérations, concurremment avec nos quatre cuirassés français, nos sous-marins et nos dragueurs. Un détail inquiète bien un peu nos canonniers : c'est la question du « tir indirect » des Anglais, cette méthode qui consiste à bombarder un but qu'on ne voit pas et que voit seul un avion ou un bâtiment appréciateur, et aussi celle du tir deliberate, du tir lent et bien ajusté, auquel nous préférons le tir rapide. Mais bast ! L'expérience permettra de juger, et ce sera le moment ou jamais, pour nos officiers de  tir, de comparer les deux procédés.
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5765
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 06:26:09  profilanswer
 


17 février.
 
   Toute une escadrille de chalutiers anglais arrive en rade de Skyros. Ce sont les fameux dragueurs qui doivent relever les mines dans les Détroits et créer ainsi un chenal de sécurité pour les unités de haut bord. Besogne délicate et périlleuse que celle du dragage, d'autant que ces petits bâtiments n'ont, à part leur blindage, aucun moyen de se défendre contre le feu de l'ennemi. Voici, émergeant de l'arrière, les deux bossoirs qui soutiendront l'appareil déployé ; entraîné par le câble dragueur, l'orin de la mine arrachera du sol sous-marin le crapaud qui l'y fixe alors, remorqué dans des bas-fonds, le perfide engin n'aura besoin, pour couler, que de quelques coups de fusil, à bout portant, dans sa carapace¹.  
 
¹ Le système français, très prisé d'ailleurs par nos alliés, repose, on le sait, sur un principe différent : l'orin est coupé par de puissantes cisailles que traîne à son arrière le dragueur, et la mine, ainsi libérée, remonte à la surface.
 
 
   Nous les regardons longuement défiler, ces vaillants dragueurs, qui portent en tête de mât leur flamme de guerre fièrement déployée. Le succès de notre entreprise ne dépend-il pas d'eux pour une grande part, et ne sont-ils pas, ces satellites, les précieux auxiliaires des cuirassés qui, demain, Seddul-Bahr et Koum-Kaleh anéantis, se lanceront, confiants, dans leur sillage ?
 
   Peu à peu nous rallient les unités annoncées dans le Mémorandum. Le croiseur Inflexible a remplacé l’Indefatigable, que nous n'avons pas revu depuis son départ. Sa silhouette, identique et trapue, se découpe sur la nacre du ciel, avec sa coque très basse, ses tourelles ramassées, ses trois courtes cheminées, dont l'une, surélevée, se cache derrière le mât de misaine. Il revient du combat des îles Falkland, où périrent les croiseurs allemands Scharnhorst et Gneisenau. Ses flancs sont tigrés de larges bandes blanches, qui, de loin, fondent son profil dans l'éblouissante nappe marine. A ses côtés, le fidèle Dublin, notre compagnon de blocus, montre à fleur d'eau, tachetées comme une robe de léopard, ses quatre obliques cheminées, que couronne un éternel panache de suie.
 
   De retour d'une croisière devant Dédéagatch, l'Amiral Charner nous rapporte quelques impressions recueillies au cours d'un entretien avec des officiers bulgares. Quelle sera l'attitude de ce pays ? Sera-t-il favorable à la Duplice ou à la Triple Entente ? Les officiers, interrogés, n'ont pas caché que leur intérêt les portait plutôt vers l'Allemagne, malgré leur sympathie pour la France. Mais sait-on seulement si la Bulgarie a l'intention d'entrer dans le conflit ? Et la Grèce, va-t-elle saisir l'occasion qui s'offre de régler ses litiges avec le Grand-Turc ? Il nous revient que le Ministre de Grèce a quitté Constantinople, et l'on chuchote qu'une escale que fit dernièrement le Mirabeau au Pirée pourrait bien avoir une très haute signification... Mais ce ne sont là que des bruits, dont la source est souvent dans les journaux hellènes.
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5766
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 06:59:10  profilanswer
 


18 février.
 
   L'amiral Carden, que l'Indefatigable ramène dans la mer Égée, adresse  l'ordre du jour suivant aux bâtiments de la flotte alliée :
 
   La noble tâche du forcement des Dardanelles a été confiée à l'escadre alliée de la Méditerranée orientale. Il est aisé de se rendre compte de l’extrême importance de cette action de guerre, en ce qui touche la péninsule des Balkans, la Turquie et le théâtre général des hostilités.
   Une puissante force navale vient d'être groupée. Le plan général des opérations consiste surtout dans la réduction des ouvrages fortifiés et dans le dragage des champs de mines.
   Dans ces conditions, l’amiral considère devoir rappeler particulièrement l’attention sur l’absolue nécessité de ne point gaspiller les munitions, surtout celles des pièces de gros calibre, par des ouvertures de feu intempestives. Ce principe est si important que l'amiral se réserve de reléguer à l'arrière-garde tout bâtiment qui se rendrait coupable de quelque manquement à cette injonction.

 
   Économie de munitions, voilà le grand principe. Ils sont pourtant prévus avec des projectiles plein leurs flancs, les ravitailleurs de nos bouches à feu. Cela signifie donc clairement qu'il y aura plus d'un coup de canon à donner avant d'arriver à Stamboul, n'en déplaise à certains optimistes souriants, qui, les pieds aux chenets, un atlas de Schrader ouvert sur les genoux, forcent, à leurs soirées perdues, les Dardanelles…  
   C'est le tour du Gaulois de quitter Port-Trébouki et d'aller patrouiller autour de Ténédos. Nous sommes à la veille du grand jour, et nous n'avons pu voir jusqu'ici qu'un petit nombre de vaisseaux anglais. Mais nous allons probablement rencontrer demain toute l'armée navale, si nous comprenons bien le sens de ce message sans fil : « Ordre au Gaulois de se trouver demain au sud-ouest de Ténédos et de rejoindre l'escadre. »
   Chacun à bord prend ses dispositions en vue du combat. Les armoires des chambres sont vidées de leurs vêtements, les bibliothèques de leurs livres, que l'on déménage, à l'abri dans des caisses, sous le pont cuirassé. Dès les premiers jours de la guerre, elles s'étaient déjà vues dépouillées de leur superflu - tapis, rideaux, tentures - ces petites chambres d'officier, dont l'exiguïté prend, avec l'habitude, un air d'intimité et presque de confort. La mienne n'est plus aujourd'hui qu'une cellule aux parois de fer, plafonnée d'amiante, où reste intacte encore l'indispensable couchette. Sur la tôle des ponts le linoléum a été arraché ; les revêtements de peinture grise ou blanche, si inflammable, ont été grattés partout, depuis le salon du commandant jusqu'au poste de l'équipage, sur les tourelles et les canons, que la rouille a marqués de ses fauves efflorescences. Tout ce qui faisait la gaieté et l'ornement du carré, les aquarelles ensoleillées, les panneaux humoristiques de Gervèse, les coussins de plus d'un moelleux divan, tout s'est en hâte englouti dans les coquerons ou dans les soutes. Seuls les portraits du président Poincaré et du général Joffre, les cartes du front français et du front russe restent accrochés à quelque boiserie épargnée.
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5767
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 07:20:56  profilanswer
 


19 février.
 
   L'escadre qui nous rallie au matin à Ténédos n'est autre que notre division de complément, Suffren, Bouvet, Charlemagne, précédée du croiseur anglais Inflexible. Aussitôt monte au mât du cuirassé-amiral l'ordre d'appareiller, et les cinq bâtiments, arborant le petit pavois, doublent en ligne de file le nord de l'île Ténédos. Les moulins blancs, piqués aux crêtes des collines, qui nous ont vus quelquefois passer au temps du blocus, semblent nous reconnaître et nous saluent, joyeux, de leurs grands bras. De chaque étrave, sur la mer immobile et si bleue, qu'aucune brise ne ride, divergent, symétriques et bruissantes, deux longues banderoles d'argent. A 9 heures moins 7 minutes, les clairons sonnent dans les entreponts le branle-bas général de combat. Aussitôt, à travers les batteries, dans les échelles, sur les ponts, commence une galopade qui se répercute jusqu'au tréfonds du navire : canonniers gagnant leurs tourelles ou leurs casemates, mécaniciens en bleu de chauffe dégringolant dans les machines, timoniers se hâtant vers le blockhaus ou le poste central. Une fois vidé chaque compartiment, les portes étanches claquent et se ferment. Mon poste de combat est à l'arrière de la chambre des dynamos, près du moteur de la tourelle de 305 avant. Espace exigu, qu'occupent, outre les auxiliaires du service médical, une vingtaine d'hommes dont le rôle est à la fois d'armer les pièces d'artillerie moyenne, de manœuvrer à bras la tourelle en cas d'avarie, de tirer au fusil sur les mines dérivantes. Il y a même parmi eux Mirza, le prisonnier turc, un Turc d'Anatolie qu'une de nos croisières captura sur un vapeur grec, et qui rit à belles dents en imitant le bruit du canon.
 
   A 10 heures moins 10, on entend vaguement bâbord tirer. Mais notre artillerie ne doit pas avoir, ce matin, un rôle très actif, car, à 10 heures, les boulangers sont autorisés à aller retirer leur pain du four, et, trois quarts d'heure plus tard, les cuisiniers retournent à leurs cuisines.  
   On déjeune au carré, comme à l'ordinaire, à 11 h. 30, en se hâtant un peu, car nous sommes mouillés très près de terre et à bonne portée d'un canon de campagne qui se démasquerait.
   Je monte sur le pont supérieur. A bâbord de nous, le Suffren fait, avec son artillerie de gros et de moyen calibre, du tir indirect sur Koum-Kaleh, tandis que le Bouvet apprécie. Nous sommes à peine à 3 000 mètres de la côte, en face du village de Yeni-Keui, où ne se distingue à la jumelle aucune forme humaine : le village a dû être abandonné. Au nord de Yeni-Keui apparaît sur le plateau d'une colline l'agglomération de Yeni-Chehr, une colline qui descend en pente douce vers la mer et qui limite avec le cap Hellès une échancrure au fond de laquelle s'abrite Koum-Kaleh. C'est là qu'à chaque coup au but, s'élève une fumée d'abord noire puis blanche. Aucun fort ne répond. De temps en temps, le vrombissement d'un moteur fait lever les têtes vers la mâture : c'est un avion anglais qui, parti de la plage avant de l'Ark-Royal, va survoler la rive d'Asie et régler le plongeon des projectiles. Aucune activité, aucun mouvement anormal sur la côte voisine. On se croirait à une école à feu, tant le tir est conduit régulièrement, tant on se soucie peu d'une riposte de l'ennemi. Un torpilleur turc, seul, a débouché dans la matinée entre les deux escarpements du Détroit, mais il a suffi d'un obus du Suffren, fusant très loin sur son avant, pour le faire immédiatement virer de bord.
 
(à suivre...)


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n°5769
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 07:44:40  profilanswer
 


Vers 3 heures du soir, le Suffren et le Gaulois se rapprochent à 7 000 mètres de terre. Le Suffren s'embosse, et ouvre aussitôt avec ses 305 et ses 140 tribord un feu tantôt « délibéré » tantôt par salves sur l'extrême pointe de la presqu'île de Koum-Kaleh, où l'on sait que s'érige le fort, le vieux château d'Asie. Un éclair fulgurant, un peu de fumée brune ou blanche qui s'envole, puis, quelques secondes après, un roulement de tonnerre. Malgré soi, le regard se rive à cette presqu'île qui semble morte, et qui, sentinelle trop avancée, entraverait, si on ne lui portait les premiers coups, l'offensive résolue que nos deux escadres commencent aujourd'hui. La gerbe, d'abord, qui naît de la chute de l'obus, jaillit très en avant du but : les coups sont courts. Puis, au delà, la trajectoire ayant grandi, c'est une aigrette blanche à peine perceptible : les coups sont longs. Coups courts, coups longs, mais enfin, coups au but ! Alors, plus de tir délibéré, mais des salves qui font voler Koum-Kaleh en éclats, soulevant de toutes parts, dans leur ouragan de fer et de feu, une poussière noire et lourde qui, en retombant, couvre la presqu'île d'un suaire de deuil. Un torpilleur turc, encore, qui se défilait le long de la côte d'Europe, gagne à toute vapeur, quand le Suffren le prend pour cible, l'entrée des Dardanelles : il crache un épais nuage de fumée, s'en enveloppe et disparaît, tel ces poulpes qui, surpris par l'ennemi, vident, pour troubler l'eau, leur poche de fiel. « Suffren, cessez votre tir, je vais commencer le mien. » Ainsi vient de parler par la T. S. F. le cuirassé anglais Vengeance, dont je vois maintenant, de la passerelle où je suis monté, les deux longues cheminées glisser à trois ou quatre milles de notre avant. Chaque bâtiment continue méthodiquement son feu sur le fort qui lui a été assigné, et c'est à l'explosion des projectiles qu'on devine l’emplacement des batteries. Koum-Kaleh, d'abord, à l'extrémité d'une langue de terre, maintenant couleur de suie, avec très peu de zones claires - les zones épargnées - et, en face, en contrebas de la côte plus abrupte d'Europe, le fort de Seddul-Bahr, que surmonte, au sommet de la falaise, un village, qui déjà flambe par endroits ; au sud de Koum-Kaleh, les ouvrages en terre d'Oranieh, derrière lesquels se cachent les canons ; au nord de Seddul-Bahr, la batterie du cap Hellès, dont l'emplacement à peine se devine, et que depuis longtemps bombarde à grande distance l'Inflexible. Mais la Vengeance a commencé son tir, et c'est sur elle, à cause de la distance, que se concentrent nos regards.
 
(à suivre...)


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n°5771
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 08:28:35  profilanswer
 


A intervalles réguliers, les coups se succèdent et, chaque fois, font naître, avec une admirable précision, sur les ruines encore fraîches de Koum-Kaleh, une colonne noire qui monte lentement, rougeoyant un instant par la base. Tout alors devient noir, de la pointe au pied de la presqu'île, noir et cendre, comme un morceau de charbon à demi consumé. Quelques obus s'égarent bien sur le village de Koum-Kaleh, mais c'est à la pointe surtout, où se dresse le fort, que s'abat, d'un rythme assuré, la pluie des projectiles. La position de la Vengeance est excellente, car elle prend Koum-Kaleh presque en enfilade, cependant que, dans la même direction, elle peut viser Oranieh, sur lequel, de temps en temps, sans délaisser son premier but, elle crache quelques obus de gros calibre. Koum-Kaleh, Oranieh s'empanachent donc de volutes épaisses, qui constamment, à peine évanouies, se renouvellent, et le cuirassé qui vient ainsi, sans relâche, d'illuminer son flanc tribord des éclairs de sa canonnade, cesse brusquement son feu, vire et reprend sa marche. C'est maintenant vers l'est qu'il se dirige, allant droit sur Seddul-Bahr, auprès duquel, à deux milles à peine de la côte, il stoppe et se prépare encore à tirer. Spectacle, à cette minute, inoubliable. La lumière, dans le soir qui tombe, est violette, avant les traînées roses qui présagent le crépuscule. Très loin devant nous, la Vengeance côtoie la rive d'Europe, mettant résolument le cap sur Hellès. A l'ouest, entre les îles émergées, les navires alliés exhalent lentement, dans l'air alourdi, leurs fumées qui montent verticales. L'ennemi, qui jusqu'ici s'est tenu coi, va-t-il se laisser narguer impunément, et n'y a-t-il plus un seul Turc vivant dans les forteresses écroulées ? Accoudés sur la passerelle, nous suivons, en échangeant nos impressions, les évolutions de la Vengeance. Sans doute, la hardiesse de sa provocation n'a-t-elle d'autre but que de juger des effets de notre tir.
 
- Voyez-la qui se rapproche.
- Elle est sous Hellès et c'est sur Seddul-Bahr qu'elle va tirer.
- La voici qui ouvre le feu.
Chaque obus, en effet, allume un incendie sur la vieille redoute et les casernes.
- Tiens ! Une lueur sur son arrière.
– Hellés répond !
– Mais non ! Hellès reçoit. C'est un obus qui vient d'éclater à terre.
 
   Quelques secondes, puis, près de la poupe, une gerbe d'eau. Aucun doute, cette fois : Hellès a tiré. Enfin les forts se décident à répondre. Un deuxième éclair sur la côte, puis une fumée noire à bâbord avant du navire. Un peu d'angoisse nous étreint : la Vengeance serait-elle touchée ? Le coup, en tout cas, n'a pas dû porter loin.
 
   Quelqu'un dit :
- Si elle reste là, elle risque de payer cher son audace.
 
   Nous savons qu'Hellès n'a que deux pièces, que, pour les recharger, il faut un certain temps. La Vengeance va-t-elle en profiter pour se mettre hors de portée ? Non, elle ne bronche pas, mais elle a cessé son tir sur Seddul-Bahr. Silence des deux côtés : le cuirassé et la batterie se sont tus. Ce court répit, la Vengeance l'emploie à changer d'objectif, à régler sur place, posément, son tir sur Hellès. Moment, pour les spectateurs, d'anxieuse attente. Comment va se terminer ce duel presque à bout portant ? Prête avant Hellès, la Vengeance répond vigoureusement à son attaque. Aux gerbes d'eau succèdent à terre des flocons blanchâtres, qui cernent les deux rouges scintillations. Le fort faiblit, trop lent à s'émouvoir ; son tir hésite, s'espace, devient maladroit, s'éteint enfin sous la violence des rafales. Alors, Hellès étant réduit, la Vengeance appareille et tranquillement s'éloigne de la côte.
   Qui douterait, déclare un officier, que les forts turcs sont armés et dirigés par des Allemands ? Si nous n'avions à faire qu'à des Teurs, il y a beau temps qu'on nous aurait tiré dessus, sans attendre qu'un de nous soit bien à portée. Mais les Boches sont plus prudents : ils préfèrent le tir à courte distance.
   Mais voici que pendant que la ligne de file est ordonnée, des hauteurs d'Oranieh part une vive canonnade contre les bâtiments les plus proches. Il est 5 heures du soir. Branle-bas général de combat. Ayant rejoint mon abri sous cuirasse, j'entends le poste central transmettre cet ordre aux casemates de 140 « Point à viser, à droite de la maison blanche. » Quarante fois parvient à mes oreilles le claquement, sec comme un coup de fouet, de nos pièces d'artillerie moyenne, tandis qu'assez loin de nous, sauf une fois à 400 mètres de tribord, éclatent les gros projectiles du fort ennemi.
 
(à suivre...)


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n°5772
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 08:48:48  profilanswer
 


20-24 février.
 
   Mouillés au nord de l'île de Ténédos. Courte croisière, le 20. Les Anglais sont toujours devant les Détroits. Dès le 21, un fort vent du sud se met à souffler ; certainement, les opérations vont être suspendues.
   Le communiqué sans fil de Norddeich sur le bombardement nous amuse « On annonce une attaque de la flotte alliée contre les Dardanelles. Huit cuirassés ont bombardé pendant sept heures les forts de l'entrée, sans les réduire au silence. L'ennemi a tiré 600 coups de gros calibre et de 15 cm. Trois cuirassés ennemis endommagés, dont le navire-amiral gravement.
Les Turcs n'ont qu’un blessé légèrement. »
   Le 22 et le 23, le mauvais temps continue. La crête des lames en rade de Ténédos écume sous les rafales et s'éparpille en pénétrants embruns. C'est le présage, au large des Détroits, d'une houle qui gênerait le pointage des pièces. Mieux vaut donc attendre une embellie, dût-on donner aux Turcs le temps de dégager leurs canons du décombre des forts et de remettre en état leurs batteries.
   Le 24 au matin, l'escadre anglo-française tente une sortie, mais de suite, un essai de bombardement, à cause du roulis, apparaît inutile. Un incident, au moment de l'appareillage. Un marchand grec, qui s'était installé à notre bord, ne put débarquer à temps, l'amarre de son embarcation s'étant rompue. Force lui fut donc d'accepter une petite promenade aux Dardanelles, toute pacifique d'ailleurs, en raison de la mer.
 
(à suivre...)


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n°5774
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 11:22:40  profilanswer
 


25 février.
 
   Le vent du sud est brusquement tombé, et la mer, calme aujourd'hui, ne se hérisse plus que d'un léger clapot. L'escadre appareille à 9 h. 30, et le Gaulois, qui a suivi dans la ligne de file le Bouvet, s'embosse à 6 500 mètres dans le sud-ouest de Koum-Kaleh. A 10 h. 14, éclatent les premiers coups de canon : c'est l'Agamemnon qui ouvre le feu sur Hellès, dont les batteries presque immédiatement répondent. Une minute après, nos 140 tirent à leur tour, puis, à 10 h. 37, les grosses pièces reçoivent l'ordre de s'armer. Alors commence à tonner la double voix formidable des tourelles de 305. Celle qui manœuvre au-dessus de ma tête, et dont je devine l'intermittente rotation au mouvement de l'énorme pignon denté qu'animent les dynamos, celle-là, que je sens voisine, fait, chaque fois, vaciller, en une transversale et brutale secousse, les quatre murs d'acier brûlant qui nous tiennent enfermés. A 10 h. 30, l'effroyable vacarme cesse un instant, mais la canonnade continue néanmoins, comme assourdie : le Dublin, non loin de nous, lâche sa bordée sur des batteries volantes installées à terre. A 10 h. 50, l'équipe en réserve dans notre compartiment est appelée sur le pont. Le feu des forts a repris violemment, et sans doute est-il besoin de se désembosser, la position étant critique. J'interroge un homme qui redescend.
- Ça chauffe par là-haut. Les marmites pleuvent de tous les bords.
   Il paraît que, pendant que notre tir se réglait sur Koum-Kaleh, Hellès s'est démasqué et nous bombarde. Même situation que la Vengeance le 19. Nous sommes encadrés, et il faut avec nos hommes sur le pont, filer l'embossage et relever l'ancre de bossoir. Nous changeons de poste sous une grêle d'obus, mais nos canons, abandonnant comme la Vengeance Koum-Kaleh, se préparent à répondre à Hellès. L'amiral anglais a signalé, nous voyant en danger « Éloignez-vous du feu des forts. » Mais la place est trop bonne, et Hellès mérite bien une leçon. A nouveau grondent nos 305, avec, comme objectif, les batteries d'Hellès, qui continuent à nous prendre pour point de mire.
   Un ébranlement, qui semble partir de la quille, court le long de la cuirasse.
- L'ancre qui râcle au fond, explique un second-maître.
   Divers chocs - éclatement probable d'obus - sont encore perçus sur la paroi extérieure de notre cellule. A midi, on annonce que la pièce de droite de Hellès est démolie. Le fort, réduit au silence, ne répond plus : notre feu peut se concentrer sur Koum-Kaleh.  
   L'Inflexible, puis le Suffren félicitent le Gaulois : « Votre tir a été très bon. » Mais n'a-t-il pas aussi permis, ce tir habilement réglé, de dégager le cuirassé anglais Agamemnon, vivement pris à partie par le fort ennemi, et qui put, sur un ordre de l'amiral, rallier sans dommage les lignes de l'arrière ?
 
(à suivre...)


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n°5775
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 11:35:41  profilanswer
 


Il fait une chaleur intolérable dans les fonds, où tout se lubrifie d'une humidité malsaine : le parquet huileux tout trépidant quand ronflent les dynamos, les tuyaux bigarrés qui serpentent le long du plafond, les deux puissants leviers, sur lesquels s'accoudent, en attendant de les mouvoir, les hommes préposés à la manœuvre à bras de la tourelle.  
   Dans une casemate de bâbord, où je vais respirer, le chef de pièce scrute avec ses jumelles l'horizon. Il a vu des Turcs quitter les casernes de Seddul-Bahr et descendre vers les batteries, mais aucune d'elles n'a encore ouvert le feu. La Vengeance et le Cornwallis, depuis 12 h. 55, harcèlent Oranieh, dont les ouvrages en terre, les « cavaliers » qui masquent les canons, volètent en fines gerbes opaques. La Queen-Elizabeth, pour achever Hellès, envoie sur lui ses gros obus de 380.
 
    Après un frugal déjeuner sous le pont cuirassé, près de l'échelle qui descend aux chaufferies, je rejoins mon poste de combat. Malgré que le pignon denté de la tourelle tourne encore par instants, nos 305 ne parlent plus, car c'est au tour du Suffren et du Charlemagne de prendre part à l'action. Ils doivent s'avancer vers l'entrée, en tirant sur Oranieh et sur Koum-Kaleh, puis, virant de bord, lâcher leur bordée sur Seddul-Bahr et sur Hellès. Le bruit de la canonnade est tel que je ne perçois distinctement aucun coup, mais bientôt, quand ces cuirassés ont terminé leur tir nos 305 et nos 140 recommencent leur feu.
 
   A 3 h. 29, le Triumph et l'Albion sont signalés faisant route à petite allure vers le Détroit, pour tirer à bonne portée sur la côte d'Asie. Les forts répondent, car des obus explosent près de nous. Mais soutenir, même en y répondant, le feu de dix cuirassés armés chacun d'au moins quatre pièces de gros calibre, est chose malaisée, et l'on comprend que les servants turcs, que l'on avait vus tout à l'heure descendre vers Seddul-Bahr, lâchent pied maintenant et remontent en courant vers leurs casernes. A 4 h. 15, la deuxième pièce du cap Hellès, probablement détruite par notre tir, est réduite au silence, et nous pouvons la considérer comme hors de combat, cette batterie bien défilée, qu'aucun ouvrage visible ne révèle, et qui, le 19, avait mis en péril la trop téméraire Vengeance.  
   A 5 heures du soir, la bataille est terminée. Aucun des forts turcs ne répond plus. Pourront-ils répondre jamais ?  
 
(à suivre...)


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n°5777
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 12:04:25  profilanswer
 


L'escadre alliée se groupe par divisions, et se prépare à quitter le Détroit. En sens inverse arrive un croiseur à quatre cheminées, qu'escorte une flottille de minuscules vapeurs : le Dublin et les chalutiers-dragueurs, qui, dès à présent, vont se mettre à la besogne et relever la première ligne de mines, celle que l'on sait tendue entre Koum-Kaleh et Seddul-Bahr.
 
26 février.
 
   L’engagement d’hier nous a valu quelques légères avaries. Un obus, d’abord de gros calibre, lancé par le cap Hellès, a dû éclater à tribord sur la grosse cuirasse ou dans son voisinage. La plage arrière offre quelques éclats, des trous dans les tôles du pont, des éraflures sur les parois de la tourelle. C’est cet obus qui produisit, en explosant, la violente secousse qu’on mit, dans les fonds, sur le compte du râclage de l’ancre. L'ébranlement de la tourelle avant a été si fort qu'une vis de pointage s'est brisée.
   Un autre projectile est tombé sur le quatrième pont, a déchiqueté son rebord, arraché, en le tordant fortement, un support de montant de tente. Ni tué, ni blessé, tout le monde étant, à ce moment, à l'abri.
   Nous voici de nouveau au mouillage de Ténédos, en train de faire du charbon. Rien ne presse, puisque les dragueurs préparent l'entrée des Détroits. Un cuirassé anglais aurait déjà franchi la passe.
   L'Agamemnon a eu hier trois tués et quelques blessés. Tous les pavillons sont en berne. Un grand navire blanc s’approche lentement du cuirassé. Il porte sur ses flancs une bande verte avec de larges croix vermillon. C’est le Sudan, le navire-hôpital anglais, venu d’Angleterre avec l’escadre.
Le soir, une immense colonne de fumée s'élève de la côte d’Europe. Seddul-Bahr brûle ! A la longue-vue, on distingue des flammes parmi les ruines.
   Le bruit court que des troupes anglaises ont débarqué aujourd’hui dans la presqu’île de Gallipoli. Bonne nouvelle, si elle est exacte. Car personne ici ne met en doute la nécessité d'un corps de débarquement, sans lequel l'avance des cuirassés ne peut être qu’éphémère. Nous savons que des transports doivent amener des troupes, mais nous ignorons quand et comment elles pourront coopérer. La Grèce, disait-on, devait fournir 60 000 hommes, mais rien, dans ce qui se passe autour de nous, ne donne confirmation à ce bruit. Il est vrai qu’à moins d’être sur les lieux, les opérations auxquelles nous sommes mêlés sont quelquefois des énigmes que nous résolvons à l’aide d’hypothèses. Notre droite, en bonne règle, doit ignorer ce que fait notre gauche…
 
(à suivre...)


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n°5784
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 17:43:56  profilanswer
 


27 février.
 
   Après le charbon, les munitions. Le Loiret, accosté, se déleste à notre profit de sa cargaison de 140 et de 305. On a tiré beaucoup de projectiles avant-hier, plus peut-être qu'on ne pensait. Qu'importe ? Si les forts sont détruits.
   Le vent souffle assez fraîchement du nord, mais les travaux continuent du côté des Détroits. Les dragueurs, affirme-t-on, n'ont pas trouvé de mines à l'entrée : ce redoutable barrage entre le Château d'Asie et le Château d'Europe, indiqué sur nos cartes comme le premier obstacle, n'était-il qu'un bluff de la part de nos ennemis ?
   Un télégramme sans fil, lancé hier au soir par l'amiral de Lapeyrère, signale sans commentaires que le gouvernement russe apprend que les mines mouillées dans les Dardanelles sont disposées de telle façon qu'une seconde mine remplace automatiquement la mine draguée. Renseignement précieux - à moins qu'il ne s'agisse encore de bluff - quand les chalutiers devront déblayer l'intérieur du chenal.
   Un peu moins optimiste, le télégramme de Norddeich, intercepté cette nuit : « Dix grands cuirassés ont continué le bombardement des forts de l'entrée des Dardanelles, puis ont fait retraite sur Ténédos. Trois cuirassés ont été atteints. »
   Retraite, soit Le mot est, sinon exact, du moins heureux pour les neutres.
 
(à suivre...)


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n°5785
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 18:21:46  profilanswer
 

28 février.
 
   La tempête s'est levée. Partis le matin pour le golfe de Saros, nous sommes obligés de revenir mouiller à Ténédos, à cause du temps. Que se passe-t-il aux Dardanelles ? Les Turcs ne vont-ils pas profiter de cette situation pour se ressaisir, et tout ne sera-t-il pas à refaire, quand nous nous représenterons devant les Détroits ?
   L'ordre du jour suivant circule dans la division française :
 
   A la suite de la belle et féconde journée du 25 courant, le contre-amiral commandant la division est tout particulièrement heureux de porter à la connaissance des commandants, officiers, officiers-mariniers et marins, les télégrammes qui suivent, émanant l'un du vice-amiral commandant l'escadre alliée, l'autre de l'Amirauté britannique :
 
   Vice-amiral commandant l'escadre alliée au contre-amiral Suffren :
 
   « Permettez-moi de vous dire combien je vous suis reconnaissant, tant à vous qu'à l'escadre que vous commandez, du remarquable concours que vous m'avez donné hier en contribuant à l'éclatant succès de la première phase des opérations de guerre entreprises par la flotte alliée. »
 
   Vice-amiral commandant la flotte alliée au contre-amiral Suffren :  
 
   J'ai l'honneur de vous informer que j'ai reçu du premier lord de l'Amirauté britannique l'expression de sa haute et entière satisfaction en ce qui touche l'heureuse issue de la première phase des opérations de la flotte alliée. C'est avec la plus vive satisfaction que je fais part de ce flatteur message à la force navale. »
 
   Le contre-amiral commandant la division considère devoir joindre à ces témoignages si hautement flatteurs l'expression de ses plus cordiaux remerciements à ses fidèles compagnons d'armes.
   Il y voit la certitude d'un triomphe, dont les conséquences seront incalculables pour les destinées de la patrie.
   Il décide que toutes les punitions seront levées.
   Le présent ordre sera lu par un officier aux équipages assemblés et affiché pendant huit jours dans les batteries de la force navale.

 
1er mars.
 
   Le vent s'est calmé cette nuit, et le baromètre est remonté dans la matinée. Nous appareillons le soir pour Lemnos, où nous trouvons au mouillage la Queen-Elizabeth, l'Indefatigable, l'Agamennon et le Lord Nelson. Il souffle une brise glacée. Sur la pâleur du ciel hivernal, étincellent, dans le pur lointain, des cimes neigeuses. Dans l'est, s'estompe la côte d'Asie, confuse encore de brume et de lourdes fumées d'incendie. Nous continuons notre route sur le golfe de Saros, précédés de dragueurs de mines, et nous canonnons à 5 heures les batteries du fort Napoléon.
 
(à suivre...)


Message édité par Ar Brav le 02-06-2008 à 18:22:41

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n°5786
Ar Brav
Posté le 02-06-2008 à 19:12:40  profilanswer
 


2 mars.
 
   Canonnade intermittente sur des forts, dont aucun ne répond, à la hauteur des lignes de Boulaïr. Le terrain est zébré de profondes tranchées qui zigzaguent, inoccupées vraisemblablement depuis la dernière guerre balkanique, mais toutes prêtes pour une défense en cas de débarquement.
   Tandis que, dans le sillage de notre dragueur, nous reprenons notre marche à faible allure, le Bouvet s'applique à détruire un pont jeté sur la rivière Kavak.
 
3 mars.
 
   La division de complément continue à croiser dans le golfe de Saros, accompagnée de ses chalutiers. De grand matin, plusieurs coups de canon tirés du troisième pont me précipitent à bas de ma couchette. Qu'est-ce ? A-t-on aperçu un navire ennemi, un rassemblement de troupes à terre ? Mais, dans ce cas, pourquoi n'a-t-on pas sonné le branle-bas de combat ? Il s'agit simplement d'un baril de galère qui flottait le long du bord, et que l'on a coulé par prudence, pensant que ce pouvait être une mine. L'inoffensive épave, qu'a dû semer quelque voilier caboteur, a pirouetté sous la gerbe du projectile et disparu dans un remous aux acclamations de l'équipage. But bien misérable, et qui pourtant divertit les pointeurs, que le formidable bombardement de ces jours derniers semblait emplir d'indifférence. Quel psychologue expliquera la disproportion de ces deux sentiments ?
   Le Suffren et le Bouvet rallient Ténédos, nous laissant seuls dans le golfe avec le Charlemagne.
   L'écho de la canonnade du 25 serait-il parvenu jusqu'à Stamboul ? Et les Turcs, pris de terreur, comprendraient-ils qu'il ne s'agit pas d'une simple démonstration navale ? Le T. S. F. reçu de Lyon signale des symptômes d'insurrection à Constantinople ; mais cette nouvelle est peut-être encore passée par Athènes…
 
4 mars.
 
   Toujours dans le golfe de Saros, où, sur un ordre télégraphique de l'amiral, nous recherchons des points de débarquement. Sans qu'une seule batterie ennemie nous inquiète, nous défilons lentement le long de la côte. Tout semble désert, les tranchées qui dévalent vers la mer, les villages assoupis – Krithia, Bouïouk, Kisik – d’où ne s’exhale aucune fumée, les pacifiques fortins qu’apprivoise encore le crépuscule.  
   Nous sommes prêts à repartir bientôt pour Ténédos. Nous pensions rencontrer la Queen-Elizabeth en train de faire du tir indirect sur les forts de Chanak, mais notre espoir est déçu.  
   En doublant le cap Tekeh, un feu violent d'artillerie troue la nuit d'éclairs rapides. Hé ! Quoi, les forts de l'entrée résisteraient-ils encore ? La silhouette de plusieurs croiseurs et cuirassés se profile sur la rive d'Asie, qui s'illumine par endroits de lueurs pareilles à des feux follets. Mais au-dessus de Koum-Kaleh, un rougeoiement persiste, s'étend et monte comme une aurore.
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5792
Ar Brav
Posté le 03-06-2008 à 06:50:16  profilanswer
 


5 mars.
 
   L'arrivée du général d'Amade avec des troupes est annoncée. Les convois d'avant-garde seront dans nos eaux demain ou après-demain. La coopération par voie de terre s'impose de plus en plus.
   Hier, les Anglais ont tenté un débarquement sur la côte asiatique, pour détruire les dernières pièces de Koum-Kaleh. Mais les Turcs, cachés dans le village, les ont accueillis à coups de mitrailleuses. Les Anglais ont dû faire appel au feu des navires pour protéger, la tâche accomplie, leur rembarquement. C'est là l’explication de la canonnade qui nous avait surpris en passant au large des Détroits. Plusieurs officiers seraient manquants. Le Lord Nelson compte dans sa compagnie de débarquement cinq morts et deux blessés. Les grosses pièces des cuirassés ont rasé complètement les murs encore debout de la vieille redoute et incendié le village de Koum-Kaleh, que l'escadre avait épargné - peut-être à tort - le 19 et le 25.
   Décidément les Turcs commencent à juger grave la situation. Voici qu'ils essaient de nous intimider en faisant circuler chez les neutres des nouvelles dans le genre de celle-ci, que nous dépêche par sans-fil l’Amiral Charner : « Deux sous marins attendent la flotte alliée et sont prêts à l'attaquer dans la mer de Marmara. » C'est au moins ce qu'apprend, d'après des renseignements « de source autorisée », notre consul de France à Dédéagatch.
 
6 mars.
 
   Au mouillage nord de Ténédos, pour embarquer des munitions. Demain commence la deuxième phase des opérations. Nous devons pénétrer dans l'intérieur des Dardanelles et bombarder les ouvrages de Dardanus, installés à 18 milles environ de l'entrée, un peu avant la pointe Képhez. L'officier canonnier du bord, qui revient d'une reconnaissance dans les Détroits sur un contre-torpilleur, annonce qu'un très grand nombre de batteries de campagne sont établies sur la côte d'Asie, tirant sans relâche sur les chalutiers-dragueurs, qui n'en continuent pas moins à repêcher les mines. Plusieurs gros projectiles de la Queen-Elizabeth sont tombés sur Chanak.
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5794
Ar Brav
Posté le 03-06-2008 à 07:25:47  profilanswer
 


7 mars.
 
   A 9 heures du matin, le Gaulois lève l'ancre avec la division de complément. Sans doute, le combat qui va se livrer aujourd'hui entre les navires et les batteries sera-t-il plus chaud que celui du 25 février, car l'attaque doit se faire à plus courte distance, et les canons ennemis, plus ou moins dissimulés derrière des plis de terrain, essaieront de nous couper la route.
   A 10 h. 34, la division, conduite par le Suffren, pénètre dans les Détroits. Par un sabord, je regarde à la jumelle la côte d'Asie. Les trois cavaliers d'Oranieh se détachent nettement dans l'ardente lumière : trois sortes de tertres étalés en plateaux et séparés par des encoches, où des volées de canons, émergeant de la terre retournée se dressent, à demi détruites, vers le ciel. En face, Seddul-Bahr, où, dès les premiers jours, s'alluma l'incendie, n'est qu'un amas de ruines encore fumantes : la vieille forteresse au ras de l'eau, les casernes trouées d'immenses ogives, et, plus à l'est, le bourg abandonné dont pas une maison n'est debout.
   Mais il sied mal de s'attarder ainsi à la vue de ces ruines. Avant même que le clairon n'ait sonné le branle-bas de combat, les premiers obus tombent autour de nous : deux batteries, qu'on ne peut repérer, nous ont visés de la côte asiatique. Le Suffren répond à cette attaque, bientôt suivi par le Bouvet. Quelques nuages blancs éclatent sur la route de Koum-Kaleh à Aren-Keui, et les batteries cessent presque aussitôt leur feu.
   Quand le cuirassé-amiral a terminé son tir sur Dardanus, le Gaulois, qui s'était jusqu'alors tenu à l'arrière, se rapproche du fort à 7 200 mètres, et commence à 1 h. 15 le bombardement. A 1 h. 20, le duel est engagé. Outre les pièces de Dardanus, qui vigoureusement ripostent et nous encadrent, nous sommes harcelés par des batteries de campagne, dont il est impossible de deviner l'emplacement. L'une d'elles est installée, croit-on, sur un chemin qui descend d'Aren-Keui vers la mer. D'autres se défilent derrière des abris naturels et peut-être se déplacent. A 1 h. 27, quelques éclats d'un projectile tombé près du Bouvet viennent frapper le Gaulois, sans dommage. Du poste que j'occupe au-dessous de la tourelle avant, la canonnade me paraît intense. Les 305, sans arrêt crachent deux par deux leurs redoutables obus, ébranlant les cloisons de fer et d'acier, vous souffletant, à chaque déflagration, le visage. Des hommes armés de fusils montent à 2 heures sur le pont pour couler des flotteurs suspects que l'on a signalés. Une grosse bouée grise - une mine sans doute - et, derrière elle, une bouée rouge munie d'antennes, ont été vues défilant à 200 mètres du bord. Des gerbes d'eau s'élèvent, nous apprend-on, de toutes parts : le tir de Dardanus, étant réglé, nous atteint.
 
   Du couloir qui descend aux chaufferies, auprès duquel je suis maintenant, une âcre odeur de roussi me prend à la gorge. Nous venons de recevoir un projectile dans la batterie, à l'étage au-dessus, mais personne, assure-t-on, ne s'est trouvé sur son passage. Un autre obus, sans éclater, s'est arrêté miraculeusement sur la plate-forme de l'atelier des machines.  
   Il est 2 h. 30. Le combat prend fin. En regagnant ma chambre, je me heurte à une vaste crevasse qui a éventré le plancher de tôle. Dans la salle d'armes, un grand trou béant, près de l'échelle de descente des officiers supérieurs, marque la sortie du projectile. Les fusils en faisceaux dans leurs panoplies ont été coupés en deux, le bois de la crosse laissant encore pendre ses fibres. La troisième chambre de bâbord a sa porte défoncée et sa cloison en tôle gondolée criblée d'éclats. Le projectile - car il ne s'agit, en somme, pour ce trajet si compliqué que d'un seul obus - a été ramassé dans l'échelle qui mène à l'atelier de la machine, et dont il dégringola quatre à quatre les marches, interrompant le commissaire en train de déchiffrer des télégrammes... C'est un fort bel obus de 150 mm qui, ayant perdu son culot, a fusé en arrière sans exploser. Il a percé la coque à bâbord dans le premier entrepont, près d'un canon de 47, a labouré la tôle du premier pont, bouleversé, en les incendiant, des caissons à sacs, traversé la salle d'armes, et, à bout de souffle, est venu mourir, en ricochant, sur la plate-forme blindée du panneau de descente des machines.
On l'a ramassé avec précaution (de peur de l'abîmer), chacun lui rend visite, et on lui prépare un socle d'honneur dans la salle d'armes.
   Ma chambre, où je pénètre, a été complètement saccagée, probablement par le vent de la tourelle de 305 arrière. Les taquets du sabord ont été arrachés, le plafond d'amiante, effondré, jonche le parquet dans un indescriptible désordre, avec mille objets que je n'ai pu mettre à l'abri.
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5796
Ar Brav
Posté le 03-06-2008 à 07:50:25  profilanswer
 


8-10 mars.  
 
Ténédos.
 
   Les journaux de France reçus avec le dernier courrier parlent avec enthousiasme du bombardement des Dardanelles. Il ne nous déplaît pas d'être mêlés à des événements, dont la répercussion doit être mondiale, mais chacun ici a conscience de la difficulté de la tâche entreprise. La destruction des défenses de l'entrée représente à peine le prologue du grand drame qui va se jouer, et dont le dénouement exigera peut-être de cruels sacrifices.
   Le corps expéditionnaire français a dû arriver en rade de Sigri, si l'on en croit un télégramme adressé au général Masnou par l'amiral du Suffren. Il ne faut plus espérer voir la Grèce marcher à nos côtés, car le roi a refusé les 60 000 hommes que l'on escomptait pour prendre pied dans la presqu'île de Gallipoli, et dont il n'ose se démunir, par crainte de la Bulgarie (?).
   Le débarquement des troupes anglo-françaises aux Dardanelles doit commencer vers la fin du mois, mais d'ici-là, a déclaré le chef d'état-major anglais, il est probable que nous aurons passé.
 
11-13 mars.
 
   Nous allons croiser dans le golfe de Saros, pendant que l'escadre anglaise opère dans les Détroits. Le 11 mars, le Gaulois tire sur une batterie voisine du fort Napoléon. Pas de riposte de l'ennemi. Un cavalier seul surgit au sommet d'une crête, caracole un instant, puis disparaît.
   La journée du 11 se passe au mouillage, en compagnie du Suffren et de quelques bâtiments anglais : le Dartmouth, l’Irresistible, l'Ark-Royal. Deux obus, partis des environs du fort Sultan tombent près du Dartmouth, stoppé sans méfiance à quelques milles de la côte. Les Turcs amènent évidemment des batteries sur ce point qu'ils croient menacé.
   Pourtant, le 13 mars, le Suffren et le Gaulois, après avoir lancé quelques projectiles, s'approchent assez près du rivage, sans essuyer un seul coup de feu.
 
(à suivre...)


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n°5797
Ar Brav
Posté le 03-06-2008 à 08:28:08  profilanswer
 


14 mars.
 
Ténédos.
 
   Mouvement inusité d'embarcations autour du transport-hôpital français Canada. On amène des blessés du croiseur anglais Amethyst, qui se trouvait cette nuit dans les Détroits¹.
 
¹ Ce croiseur réussit, cette nuit-là, à couper le câble télégraphique entre Kilid-Bahr et Chanak.
 
   Un obus de gros calibre a explosé dans le lavabo des mécaniciens au moment du changement de quart : des tués et des blessés, ceux-ci en plus grand nombre. Dans le cadre léger, suspendu comme une nacelle, qui, du bastingage entr'ouvert, vient se poser au ras du flot, on hisse à bord doucement chaque blessé. Des bandages hâtifs, aux spires maculées, entourent des visages dont les yeux ne voient plus, des membres meurtris qui ne sentent pas la douleur. Sur un signal, accourent en renfort les médecins inoccupés de l'escadre. Les linges déroulés, la plaie apparaît, rutilante ou couleur feuille morte, dans son cadre de saine chair rose : muscles mâchés par les shrapnells, exsangues et béants, ou saillant, au contraire, en rouges hernies palpitantes, articulations perforées, grands os broyés dont chaque esquille est un nouvel éclat. Pas une plainte, pas un cri dans la salle d'hôpital. Devant les chirurgiens pensifs défilent à tour de rôle les blessés, et j'admire alors, moi qui les approche aussi, jusqu'où peut aller l'esprit de discipline de ces hommes. Aucun ne croit avoir droit à des soins plus rapides que son voisin, moins atteint peut-être. Couché sur la table de métal, le regard vers le ciel si les yeux sont intacts, chacun se prête, tacite et confiant, aux nécessités souvent pénibles de l'examen. Et l'on reste confondu parfois de la constance de cet état d'âme, que n'influence en rien la gravité de la blessure. Avant de nous être apporté, le blessé l'ignore, cette gravité, et rien n'est plus drôle souvent que de voir l'un d'entre eux, porteur d'une légère contusion, observer, avant qu'on ne l'éclaire sur sa bénignité, le même recueillement, la même touchante immobilité, puis, quand l'arrêt est prononcé, se lever d'un bond, le visage épanoui, et regagner en courant sa couchette. Sourire et humour chez les uns, stoïcisme serein chez les autres. Il n'a pas une seule fois maudit sa destinée, ce sous-officier dont on vient d'explorer longuement l'affreuse plaie, et que l'on emporte, livide sur son brancard, pour la plus mortelle des opérations.
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5800
Ar Brav
Posté le 03-06-2008 à 08:54:54  profilanswer
 


15 mars.
 
   L'attaque de Chanak se prépare, les Détroits étant, jusqu'à la pointe Képhez, à peu près expurgés de leurs mines. Un filet, rempli de ces engins, est en train de dériver le long de la côte d'Europe. Le sous-marin Coulomb, qui revient des Dardanelles, a croché une mine au passage, l'a traînée avec lui, et c'est miracle qu'il ait pu s'en dégager sans qu'elle explose.
   Les Anglais ont occupé Lemnos en dépit des représentations de la Grèce, à laquelle ils ont fait savoir qu'ils considéraient cette île comme appartenant à la Turquie. Ils aménagent le port de Moudros en base navale.
   Depuis que l’Ark-Royal est revenu dans les eaux de Ténédos, chaque jour, à la même heure précise, les hydravions prennent leur vol. Attirés par le bourdonnement croissant de leur mise en marche, nous sortons aux abords nos têtes curieuses. Là-bas, sur la vaste plage nue de l'Ark-Royal, le bras oblique d'une grue tient en suspens un frêle biplan, et, avec d'infinies précautions, comme un pêcheur prudent jette sa ligne, le laisse choir au fil de l'eau. L'appareil bondit sous la crépitation du moteur ; il s'élance sur la piste unie, traçant avec ses flotteurs un double sillon d'écume. Sur la steppe luisante et figée, c'est un traîneau qui fend la glace de ses patins courbes. Avec quelle prodigieuse vitesse il mène, avant de s'élever, cette première course horizontale ! Comme il dépasse, dans son essor, les lourdes vapeurs des cuirassés, les agiles vedettes qui se garent ! On sent pourtant que, dans ce milieu qui n'est pas le sien, ses mouvements sont gauches et retardés. Mais, tout d'un coup, le blanc sillage s'interrompt, l'oiseau, doucement soulevé, tangue imperceptiblement. Au-dessus de la ligne nette qui marie le ciel et l'eau, les deux flotteurs montent, montent dans l'impalpable azur. D'un trait, maintenant, il gagne de vertigineuses hauteurs. Ses blanches élytres, sa longue queue qui sert de gouvernail se confondent en un rais clair qui bientôt se dissout, mais qui, à la jumelle, se discerne encore : deux ou trois hachures délicates, un H renversé, ou, si l'on veut, un double trait d'union, celui qui nous relie au mystérieux Détroit.  
 
16-17 mars.
 
   Grâce à l'activité des hydravions qui, de l'altitude où ils évoluent, surplombent le transparent chenal, on a pu repérer exactement l'emplacement des mines fixes. Un filet de mines, dont quelques-unes sont vides et sans danger, a été rompu par les dragages, et, partiellement détruit, dérive, à quelques milles de l'entrée, le long de la côte d'Europe. Une aussière, à cause du courant, devait le maintenir tendu d'une rive à l'autre. En deçà, le long de la même côte, quelques mines détachées au-dessous de Képhez, ainsi qu'après Képhez, quelques autres arrêtées par la rive d'Asie, dans la baie de Sari-Siglar. Une mine très volumineuse est encore mouillée au milieu du Détroit entre Képhez et Chanak, et, sous Chanak même, dans le goulet, une douzaine de ces engins fait un barrage incomplet du chenal. Il y a donc un chemin libre que pourront suivre les cuirassés pour arriver à portée de Chanak et de Kilid-Bahr.
   Grande nouvelle : l'amiral Carden, malade, a résigné ses fonctions, et c'est le contre-amiral de Robeck qui prend le commandement de l'escadre. La marche des opérations va-t-elle en être retardée ?
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5802
Ar Brav
Posté le 03-06-2008 à 09:50:23  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
Ce passage du récit est paru en novembre-décembre 1915 et tiré du tome  sixième de la Revue de Paris, disponible sur Gallica.
 
A ce moment des opérations, une carte de l’attaque s’impose :
 
http://img371.imageshack.us/img371/9748/chanakgw6.jpg
 
Source :
Histoire des marins français, Tome III, 1870-1940, du contre-amiral Hubert Granier

 
 La manœuvre est conçue de telle sorte que les cuirassés de tête, ici le Suffren et le Gaulois, aient toute leur artillerie battante. Pour ce faire, ils se tiennent stoppés en travers du courant portant au sud. Lorsqu’ils sont emportés par le courant, ils sont remplacés par le Bouvet et le Charlemagne, puis à leur tour relevés par le Suffren et le Gaulois et ainsi de suite. Six cuirassés anglais prennent leur place au bout de quatre heures. C’est au cours d’une de ces manœuvres de dégagement derrière le Suffren que le Bouvet heurte une mine dérivante et coule, entraînant dans la mort la quasi-totalité de son équipage.
 
Cordialement,
Franck


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5804
Ar Brav
Posté le 03-06-2008 à 10:03:58  profilanswer
 


18 mars.
 
Ce changement dans le haut commandement n'apporte aucun fâcheux contretemps, et c'est aujourd'hui, malgré le départ de l'amiral Carden, que doit avoir lieu l'attaque des forts du goulet. Il ne  s'agit pas encore de forcer, mais de réduire par un violent bombardement les défenses de la portion resserrée du Détroit : Chanak sur la côte d'Asie, Kilid Bahr sur la côte d'Europe, défenses, à vrai dire, redoutables par le nombre et le calibre de leurs bouches à feu. Là, sur deux pointes opposées, distantes de 1 200 mètres, que la nature semble avoir rapprochées pour fermer aux ambitions occidentales le trop attirant couloir, toute la résistance s’est concentrée, et, plus encore que pour Seddul-Bahr, Hellès et Koum-Kaleh, il importe, avant d’aller plus loin, d’en écarter la menace.
 
A 9 heures du matin, la division française lève l'ancre et met le cap sur le Détroit. Le cuirassé-amiral marche en tête, et, derrière lui, le Bouvet, le Gaulois et le Charlemagne. Dans le poudroyant lointain, tout près déjà de la jaune avancée du promontoire, cinq pinceaux de vapeur noirâtre, équidistants, teignent l’horizon d’une grisaille funèbre : les cinq cuirassés anglais qui nous précèdent, la Queen-Elizabeth, l'Agamemnon, l'Inflexible, le Lord Nelson, le Prince-George, qui, les premiers, à grande distance, doivent ouvrir le feu sur les forts du goulet.
 
(à suivre...)


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n°5806
Ar Brav
Posté le 03-06-2008 à 10:22:20  profilanswer
 


   A notre tour, alors que le grondement de la canonnade a commencé devant nous, nous allons franchir les Détroits. Avant de rejoindre les fonds, je regarde une dernière fois la mer irisée, les montagnes aux grandes ondulations, d'un rose de nudité, que des vallons ponctuent d’un capiton d’ombres mauves.
   Il est 11 h. 25. Le Suffren tire quelques coups sur la batterie de la Ferme, mais nous devons attendre, avant de commencer notre feu, que la division britannique ait amorcé la réduction de Chanak et de Kilid-Bahr. Alors seulement nous nous rapprocherons pour l'appuyer, en attaquant les ouvrages ennemis à portée plus restreinte.
   A 12 h. 15, le Gaulois, stoppé jusque-là, longe la rive d'Asie et se porte en avant de la ligne anglaise, ayant à 1 000 mètres derrière lui le Charlemagne. Les deux cuirassés devront alternativement changer de poste. Le plus rapproché de Chanak aura pour objectif Dardanus et les batteries d'obusiers et de canons de campagne de la côte d'Asie ; une fois ces batteries réduites au silence, il devra concentrer son tir sur Hamidieh, en avant de Chanak. Le cuirassé le plus éloigné doit répondre aux batteries volantes qui pourraient gêner le tir de l'autre.
 
(à suivre...)


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°5809
Ar Brav
Posté le 03-06-2008 à 10:43:14  profilanswer
 

  A 12 h. 30, le Gaulois ouvre le feu, à 8 400 mètres, sur Dardanus, avec sa grosse artillerie et ses 140 tribord. Feu par salves, puis continu, qui, dans l'espace de dix minutes, impose silence aux canons adverses : dans leurs lignes, deux obus de 305 viennent d’exploser. La première partie du programme est remplie : le Gaulois cède la place au Charlemagne.
   A ce moment, notre feu ayant cessé, les batteries d’obusiers dirigent contre nous une canonnade nourrie. De la quille aux mâts, la grande carcasse d'acier frémit. Chaque obus qui, tout là-haut, par-dessus le quatrième pont, passe, inoffensif avec un bruit de tempête, on croit en percevoir, en bas, le frôlement, le souffle tiède et bref, moins brutal pourtant que celui de nos 305. En dehors, contre la cuirasse, des heurts et des explosions se succèdent, heurts tantôt secs et lourds, tantôt d’un clair tintement métallique.
La vibration est parfois si forte, et si proche le bruit de la déflagration qu'on n'en peut saisir l'origine. « Envoyon