A intervalles réguliers, les coups se succèdent et, chaque fois, font naître, avec une admirable précision, sur les ruines encore fraîches de Koum-Kaleh, une colonne noire qui monte lentement, rougeoyant un instant par la base. Tout alors devient noir, de la pointe au pied de la presqu'île, noir et cendre, comme un morceau de charbon à demi consumé. Quelques obus s'égarent bien sur le village de Koum-Kaleh, mais c'est à la pointe surtout, où se dresse le fort, que s'abat, d'un rythme assuré, la pluie des projectiles. La position de la Vengeance est excellente, car elle prend Koum-Kaleh presque en enfilade, cependant que, dans la même direction, elle peut viser Oranieh, sur lequel, de temps en temps, sans délaisser son premier but, elle crache quelques obus de gros calibre. Koum-Kaleh, Oranieh s'empanachent donc de volutes épaisses, qui constamment, à peine évanouies, se renouvellent, et le cuirassé qui vient ainsi, sans relâche, d'illuminer son flanc tribord des éclairs de sa canonnade, cesse brusquement son feu, vire et reprend sa marche. C'est maintenant vers l'est qu'il se dirige, allant droit sur Seddul-Bahr, auprès duquel, à deux milles à peine de la côte, il stoppe et se prépare encore à tirer. Spectacle, à cette minute, inoubliable. La lumière, dans le soir qui tombe, est violette, avant les traînées roses qui présagent le crépuscule. Très loin devant nous, la Vengeance côtoie la rive d'Europe, mettant résolument le cap sur Hellès. A l'ouest, entre les îles émergées, les navires alliés exhalent lentement, dans l'air alourdi, leurs fumées qui montent verticales. L'ennemi, qui jusqu'ici s'est tenu coi, va-t-il se laisser narguer impunément, et n'y a-t-il plus un seul Turc vivant dans les forteresses écroulées ? Accoudés sur la passerelle, nous suivons, en échangeant nos impressions, les évolutions de la Vengeance. Sans doute, la hardiesse de sa provocation n'a-t-elle d'autre but que de juger des effets de notre tir.
- Voyez-la qui se rapproche.
- Elle est sous Hellès et c'est sur Seddul-Bahr qu'elle va tirer.
- La voici qui ouvre le feu.
Chaque obus, en effet, allume un incendie sur la vieille redoute et les casernes.
- Tiens ! Une lueur sur son arrière.
– Hellés répond !
– Mais non ! Hellès reçoit. C'est un obus qui vient d'éclater à terre.
Quelques secondes, puis, près de la poupe, une gerbe d'eau. Aucun doute, cette fois : Hellès a tiré. Enfin les forts se décident à répondre. Un deuxième éclair sur la côte, puis une fumée noire à bâbord avant du navire. Un peu d'angoisse nous étreint : la Vengeance serait-elle touchée ? Le coup, en tout cas, n'a pas dû porter loin.
Quelqu'un dit :
- Si elle reste là, elle risque de payer cher son audace.
Nous savons qu'Hellès n'a que deux pièces, que, pour les recharger, il faut un certain temps. La Vengeance va-t-elle en profiter pour se mettre hors de portée ? Non, elle ne bronche pas, mais elle a cessé son tir sur Seddul-Bahr. Silence des deux côtés : le cuirassé et la batterie se sont tus. Ce court répit, la Vengeance l'emploie à changer d'objectif, à régler sur place, posément, son tir sur Hellès. Moment, pour les spectateurs, d'anxieuse attente. Comment va se terminer ce duel presque à bout portant ? Prête avant Hellès, la Vengeance répond vigoureusement à son attaque. Aux gerbes d'eau succèdent à terre des flocons blanchâtres, qui cernent les deux rouges scintillations. Le fort faiblit, trop lent à s'émouvoir ; son tir hésite, s'espace, devient maladroit, s'éteint enfin sous la violence des rafales. Alors, Hellès étant réduit, la Vengeance appareille et tranquillement s'éloigne de la côte.
Qui douterait, déclare un officier, que les forts turcs sont armés et dirigés par des Allemands ? Si nous n'avions à faire qu'à des Teurs, il y a beau temps qu'on nous aurait tiré dessus, sans attendre qu'un de nous soit bien à portée. Mais les Boches sont plus prudents : ils préfèrent le tir à courte distance.
Mais voici que pendant que la ligne de file est ordonnée, des hauteurs d'Oranieh part une vive canonnade contre les bâtiments les plus proches. Il est 5 heures du soir. Branle-bas général de combat. Ayant rejoint mon abri sous cuirasse, j'entends le poste central transmettre cet ordre aux casemates de 140 « Point à viser, à droite de la maison blanche. » Quarante fois parvient à mes oreilles le claquement, sec comme un coup de fouet, de nos pièces d'artillerie moyenne, tandis qu'assez loin de nous, sauf une fois à 400 mètres de tribord, éclatent les gros projectiles du fort ennemi.
(à suivre...)
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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.