Bonjour à tous,
Voici la retranscription du rapport du Commandant Heilmann :
Rapport du Lieutenant de Vaisseau Heilmann, commandant le GOLO II.
Le GOLO II avait quitté Malte le 21 août 1917 à 15 heures et fait route directe sur Corfou. Des sous-marins ayant été signalés le 21 au Nord de Corfou et dans le golfe de Tarente, j’avais donné des ordres pour que la route fût faite en zigzag le 22 au jour, soit entre 5 et 7h30, puis de reprendre la route droite, c’est ce qui fut fait.
Outre l’officier et les deux timoniers de quart, le service de veille était assuré, comme d’habitude, de la façon suivante :
3 hommes du GOLO II veillant, un sur le gaillard avant, un dans le nid de pie du mât de misaine, et un sur la dunette ;
3 matelots passagers, un sur le kiosque de la passerelle et de chaque bord dans une embarcation du château milieu.
Le 22, à 11h35, le bâtiment se trouvait par latitude 38°53’, longitude 19°20’ Est environ, et faisait route au Nord soixante Est, à la vitesse de quinze nœuds. Je terminais mon déjeuner lorsqu’une détonation sourde retentit. Une secousse violente ébranla le navire qui prit presque instantanément une inclinaison assez forte sur bâbord et sur l’arrière. Une torpille venait de frapper sur l’arrière du travers à bâbord. Je sortis précipitamment sur le pont et entendis Monsieur l’Enseigne de Vaisseau RABASTE, officier en second, qui assurait le quart, donner l’ordre de mettre au poste d’évacuation.
Etant sûr ainsi que cet ordre était donné, je descendis au poste de T.S.F. pour m’assurer que le signal de détresse était envoyé. Je trouvai le poste vide. Je remontai aussitôt sur la passerelle et donnai l’ordre au timonier MARBOUTIN d’aller voir si le télégraphiste avait envoyé l’appel de détresse avant de quitter ce poste. Le timonier revint et me dit qu’un télégraphiste était en train de lancer l’S.O.S.
A ce moment, tout l’arrière du navire était complètement submergé et l’eau gagnait rapidement. Une minute ½ s’était à peine écoulée depuis l’explosion de la torpille, qu’une seconde détonation, plus forte encore que la première retentit, soulevant une grosse gerbe d’eau. Je suppose que cette explosion fut celle des grenades qui, pourtant, avaient toutes leurs goupilles en place.
Le navire s’enfonça alors avec une grande rapidité, presque complètement couché sur bâbord, et dans une position voisine de la verticale. J’étais à ce moment sur la passerelle haute avec Monsieur RABASTE et le timonier MARBOUTIN qui ne nous a pas quittés.
Monté dans le porte-fanal de tribord, je fus emporté par le flot, entraîné vers le fond, puis revins à la surface.
Je pris place d’abord sur un radeau, puis dans le grand canot, seule embarcation qui flottait sans avarie, et déjà plein de monde.
Le sous-marin, qui ressemblait exactement à la photographie du U-C 52 prise à Cadix, émergea quelques minutes après l’engloutissement du bâtiment, rôda autour des épaves, fit prisonnier des officiers supérieurs serbes et s’éloigna en surface dans le N.O. J’estime à moins de 3 minutes le laps de temps écoulé entre le choc de la torpille et la disparition du GOLO II. Une seule embarcation sur sept était intacte, par contre, des dix radeaux possédés par le navire, neuf flottaient, couverts de naufragés. Le dixième était démoli.
Je m’occupai alors de remettre en état les embarcations chavirées ou défoncées. Nous réussîmes ainsi à redresser et à réparer d’une façon assez satisfaisante la baleinière et le youyou. J’embarquai alors dans la baleinière et explorai les épaves pour recueillir tout ce qui pourrait servir à augmenter la flottabilité des radeaux, ou permettre la construction d’un autre radeau et aussi dans l’espoir, qui n’est pas resté vain, de trouver des caisses de vivres provenant des canots démolis.
Puis je m’occupai de remorquer l’un après l’autre les radeaux dispersés et de les réunir en trois groupes convoyés chacun par une embarcation.
Vers vingt heure, pour la nuit, je donnai ordre aux canots de prendre chacun son groupe de radeaux à la remorque et de faire route vers l’E.N.E. de façon à étaler autant que possible la dérive et de nous maintenir sur la route que devaient suivre les navires venant de Corfou à notre secours. Je n’ai pas donné la route plus au Nord parce que la houle, bien que légère, nous aurais pris en travers et aurait rendu très pénible la situation des naufragés des radeaux.
Afin de ménager les bougies du seul fanal possédé, je donnais l’ordre de ne l’allumer que pendant quelques minutes toutes les demi-heures, ce qui me paru suffisant pour maintenir le contact des trois groupes et en même temps pour signaler notre présence.
La nuit se passa sans incident, avec beau temps et même presque calme. Au jour, nous crûmes apercevoir la terre dans l’E.S.E. Sans en avoir la certitude, j’étais persuadé que notre appel de détresse avait été transmis trop tard et n’avait pas porté.
Dans ces conditions, je résolus d’envoyer la baleinière malgré son mauvais état chercher du secours espérant qu’elle pouvait rencontrer quelques navires sur la route de patrouille ou, tout au moins, atteindre Corfou à la nuit, ce qui aurait permis de sauver les naufragés avant midi le 24, dernière limite que, à mon avis, nous pouvions atteindre sans trop grandes souffrances.
Après avoir hésité à partir moi-même ou à envoyer Monsieur RABASTE officier en second, je crus préférable, ayant un gros effort à demander aux hommes, d’y aller, bien que ne doutant aucunement de l’énergie de Monsieur RABASTE.
Je pris seize hommes avec moi, quittai mon groupe de radeaux et donnai l’ordre aux autres embarcations de rallier le groupe et de se maintenir ensemble, puis partis route à l’E.N.E. Vers 6 heurs du matin, nous étions à 4 ou 5 milles de notre point de départ, lorsque nous entendîmes le ronflement d’un avion, mais ne vîmes pas l’appareil. Vers 14 heures, nous aperçûmes la terre et à 23 heures, abordâmes sur une plage de l’Ile Saint-Mauro. Malgré nos efforts, nous ne pûmes gravir les falaises entourant cette plage pour nous permettre de chercher de l’eau et du secours.
Avant le jour, je fis remettre la baleinière à flot et partis vers le phare de Dukato que nous atteignîmes cers 6 heures. Je montai alors au sémaphore pour appeler un chalutier, GERANIUM, qui croisait au large. Le chalutier vit le signal et arriva aussitôt. Mon intention était de monter à bord et de partir aussitôt à la recherche des naufragés. A ce moment, deux avions parurent, nous leur fîmes des signaux et ils vinrent amerrir près du chalutier. Monsieur l’Enseigne de Vaisseau BASILE, officier aviateur de l’un d’eux, vint alors à terre. Je lui demandai de partir à Corfou pour avertir que les naufragés du GOLO II se trouvaient en détresse. Il m’apprit alors que ces naufragés avaient été sauvés le 23 par le RORQUAL.
Je fis alors embarquer mes hommes sur le GERANIUM et revins à Corfou avec Monsieur BASILE.
L’équipage et les passagers du GOLO II ont fait preuve d’une discipline, d’un sang-froid et d’une énergie remarquables.
De nombreux actes de dévouement et de présence d’esprit ont été accomplis. Malheureusement beaucoup resteront anonymes, mais je peux citer entre autres :
Le timonier MARBOUTIN, descendu sur mon ordre au poste de T.S.F., revenant sur la passerelle me rendre compte de sa mission et ne quittant son poste qu’enlevé par la mer, en même temps que l’officier en second et moi.
Le télégraphiste PALENC, bien que n’étant pas de quart, a rejoint immédiatement le poste de T.S.F. et, trouvant ce poste abandonné, a essayé d’envoyer le dernier signal de détresse.
L’Enseigne de Vaisseau LAINE, qui était sur un radeau, l’a quitté pour venir me chercher et me conduire à ce radeau, car, les jambes liées par un fil de T.S.F., je ne pouvais nager.
Le quartier-maître armurier MOURES (ou MOURNES) qui, voyant le sous-marin rôder autour de nous, m’a fait penser à retirer mon veston d’uniforme et m’a donné sa veste pour que je ne sois pas reconnu.
Les matelots du radeau accosté par le sous-marin qui, à la demande d’un officier de ce sous-marin : " Où est votre Commandant ? " ont répondu, bien que me sachant sauvé : " Le Commandant est mort ", m’évitant ainsi d’être fait prisonnier.
Le matelot timonier FOUQUE a abandonné volontairement sa place dans la chaloupe pour prendre, dans un radeau, celle d’un homme blessé.
Je veux citer enfin l’équipage de la baleinière qui a fourni, en 2 équipes, 28 heures consécutives de nage (11 heures de remorquage des radeaux et 17 heures de traversée), couvrant plus de 50 milles, et cela sans la moindre défaillance, obéissant avec empressement à mes ordres, et n’ayant eu pour toute nourriture en 44 heures qu’un biscuit, environ 30 grammes de viande, et un cinquième de litre d’eau saumâtre :
P..T…S, Georges (illisible)
T….TANI Paul (illisible)
I..S..RO, Benjamin (illisible)
LE FL.. (illisible)
GAU…AINE (illisible)
ROGHI Jacques
QUELVEN Pierre
BREUREC Henri
PADOVANI Dominique
COTTIN
LAZZERI Pierre
VILLACEQUE Jean, du LANSQUENET
CLOAREC Pierre, du COURBET
JOLLY Gaston, du JULES MICHELET
VEDY
Je tiens à signaler d’une façon toute particulière la conduite de mes officiers :
Enseigne de Vaisseau auxiliaire RABASTE, officier en second, officier d’une rare énergie et d’un sang-froid remarquable a su, par son calme et son autorité, maintenir le moral de tous après mon départ,
Enseigne de Vaisseau de réserve GREGOIRE qui, bien que jeune, a su maintenir dans le canot surchargé de monde l’ordre et le calme le plus complet,
Le mécanicien principal MARTINET, embarqué dans le canot, a aidé très efficacement Monsieur GREGOIRE dans la lourde tâche qu’il avait à assurer,
Le mécanicien principal PROSPERINE a su, par son calme, maintenir le moral des hommes de son groupe.
Nous avons à déplorer la perte de :
Monsieur l’Enseigne de Vaisseau BEZIAT qui, voyant le navire s’enfoncer, est descendu dans les logements des passagers dont il avait la charge pour s’assurer qu’aucun n’était resté en bas.
Monsieur le mécanicien principal VIANO, de quart dans les machines, est mort à son poste.
Signé : HEILMANN
Cordialement,
Franck
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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.