Bonsoir à tous
Voila, j'en ai fini avec la traduction du récit de Werner Fürbringer. en effet, l'affaire a été particulièrement chaude et le sous-marin a eu beaucoup de chance de s'en tirer. Dans son récit, Fürbringer exagère un peu le nombre de bateaux coulés ce jour là mais son récit du combat fait frémir.
Allez, je n'en dis pas plus et je lui laisse la parole.
Vers 9h j’arrivais dans un groupe de grands deux-mats géés en dundee, des voiliers de la flotte de pêche hauturière française. Une fois au milieu d’eux, je me servais de leurs doris pour transporter mon équipe de prise de l’un à l’autre qu’ils sabordaient à mesure. En 90 minutes ce fut fait, 12 dundee aux cales pleines de poisson étaient par le fond. La perte de ce poisson et plus encore celle des bateaux de pêche porterait atteinte aux approvisionnements français en vivres. Alors que nous étions en train de couler le dernier, un patrouilleur français venant de la côte ouvrait le feu sur nous mais cela ne nous empêchait pas d’achever le travail commencé. Je n’étais pas enclin à plonger et comme je serais très désavantagé par la houle si je devais l’affronter au canon en surface, je mis cap au large et le patrouilleur commença bientôt à perdre de l’intérêt pour nous.
Nous faisions route depuis une demi heure quand deux autres dundee du même type apparûrent sur tribord avant, se dirigeant droit sur nous. Le prochain dundee que nous allions couler aujourd’hui allait être le treizième, alors prudence ! Les 12 premiers avaient été du gâteau mais cette fois j’avais fait armer le canon, monter des munitions et envoyé tous les autres hommes à l’exception des canonniers et des veilleurs à leurs postes de plongée. Au moment d’engager ce navire, je voulais que le sous-marin soit prêt au combat et paré à plonger. Vraiment j’aurais du rire de moi à propos de ces mesures que je venais de prendre et même l’officier de quart me raillait à propos de cette marotte du chiffre 13.
« J’ai juste le sentiment de devoir être prudent, lui dis-je et maintenant nous verrons bien. Par contre si je me suis trompé, vous aurez gagné une bouteille de porto pour la peine. Cela dit, alerte maximale ! »
Pendant ce temps, le vent avait fraîchi et les deux arrivants avançaient avec grâce. J’étais quand même étonné de les voir suivre si parfaitement leur route car ils devaient nous avoir vu et ils allaient passer à environ 150 m. sur notre avant. Quand ils furent à 500 m. de nous, je criai à l’officier qui supervisait les canonniers « Tirez un coup devant la proue du premier pour le faire stopper ! ». Le canon aboya et une colonne d’eau s’éleva à 50 m. devant son étrave mais impassibles, les pêcheurs français affectaient de ne rien comprendre et poursuivaient leur route, un homme à la barre à l’arrière, un veilleur à l’avant sur chacun des dundee. Nous étions à 150 m. de distance et comme je fouillais leurs ponts de mes jumelles, je vis 4 ou 5 hommes surgir de la cale, débâcher en hâte un canon, pointer sur nous et ouvrir le feu. Je criai « Tir rapide ! ». Notre canon répliquait et le dès la première salve emportait le gréement du mât avant. Bien ! Les prochains coups allaient envoyer ce salopard au fond. Il n’était pas utile de plonger ou de s’esquiver. A présent, coup après coup nous perforions la coque du voilier. A cette portée, on tirait au jugé ; la distance était telle qu’on aurait pu le toucher avec un jet de patates. Dans l’excitation et parce que la grosse houle masquait le dundee par moments, notre feu devenait désordonné, tombant court ou passant par-dessus. Dans mes jumelles, je voyais grossir la bouche du canon ennemi. Son tir était si extrèmement rapide et précis que nous nous baissions instinctivement en voyant la langue de feu sortir de son canon pointé sur nous.
Chaque départ de coup faisait grand bruit. Tôt ou tard, il allait atteindre notre coque. Seule la pensée que notre prochain coup ou celui d’après allait l’atteindre dans une partie vitale aiguillonnait ma volonté. Il fallait absolument qu’on le touche !
Tout à coup, il y eut un sifflement quelque part dans la coque qui s’amplifia et se transforma en bouillonnement. J’eus l’impression qu’on s’enfonçait. Un nouveau coup, le choc sur les tympans, des hommes qui criaient près de moi. Ruisselant de sang, le radio-télégraphiste faisait passer un obus et l’avait laché quand sa main droite avait été à moitié emportée par un éclat. Il chancela dans ma direction mais je ne pus le retenir et il s’écroula. Je le tirai jusqu’au panneau de kiosque et j’entendis alors des voix appelant à l’aide depuis le canon « Nous sommes presque tous blessés, Herr Oberleutnant ! » et au même moment dans le poste central « Voie d’eau ! Le bateau coule ! ».
« Plongée rapide, criai-je aux servants du canon ! » et se soutenant l’un l’autre, ensanglantés, ils se laissèrent tomber à l’intérieur. Le kiosque était devenu glissant de sang et presque chaque homme glissait ou tombait dans la descente. Je suivis juste derrière le dernier homme, je sautai dans l’orifice, perdis une botte, parvins à agripper le volant de fermeture du panneau au-dessus de moi et le verrouillai en criant « Purges ouvertes ! A gauche toute ! 30 mètres ! »
J’entendais un sifflement et un bouillonement étranges à l’intérieur du bateau, le poste central était dans la plus grande confusion. Je continuais à crier « Plongée ! Plongée ! Vite ! ». Tout dépendait désormais de cela pour éviter d’autres coups. Puis le bruit devint tel à l’intérieur que je ne pouvais même plus me faire entendre.
Finalement, Dietrich, le chef mécanicien comprit ce que j’avais besoin de savoir : s’il y avait des voies d’eau et si elles pouvaient être colmatées. Dietrich se précipita, revint quelques instants plus tard et me cria « La coque épaisse est intacte ! »
Dieu soit loué ! Le plus grand désordre règnait à bord mais au moins pouvions-nous stabiliser la descente à 30 mètres. Et il le fallait, il y avait bien mille mètres d’eau sous la quille ! Terrible mort que de périr écrasé par la pression dans une plongée devenue incontrôlable.
Peu à peu, les choses revenaient à la normale. D’abord j’eus confirmation que les barres de plongée fonctionnaient normalement. Heureusement, les barres avant étaient manœuvrées par un servant du canon qui n’était que légèrement blessé quant aux barres arrière, elles étaient contrôlées par un chauffeur qui ne s’était pas trouvé sur le pont. Le Chef Mécanicien en assurait la supervision ; normalement c’était là le rôle de l’Officier de Quart mais il était trop touché pour tenir son poste et le visage en sang, assis sur sa couchette, il se tenait la tête entre les mains en répétant « Mon Dieu, mon Dieu ! » mais il y avait deux blessés en pire état et je le laissai.
Tout d’abord, on banda Lindemann, le radio-télégraphiste dont toute la main droite entre le pouce et le petit doigt avait été emportée. Nous avions stoppé l’hémorragie et l’homme geignait, blotti dans un coin. Je sais qu’il pensait à son métier, il était mécanicien de précision mais le pire était encore à venir car la véritable douleur causée par sa blessure allait venir un peu plus tard. Je le réconfortai de mon mieux et on l’installa sur un lit de fortune là où il était.
Dans une couchette à l’avant, se trouvait un matelot, un tout jeune garçon blond à qui l’hémorragie avait fait perdre connaissance. Il avait reçu un petit éclat d’obus qui l’avait atteint au niveau d’une artère du cou et le sang séchappait de cette blessure sans pouvoir être arrêté. Le tampon était appliqué fermement mais bien qu’il comportât plusieurs épaisseurs, il était très vite imbibé de sang. Que faire d’autre ? Peut-être ne le faisions-nous pas correctement ? Nous avions reçu une formation théorique aux premiers soins mais nous n’avions aucune pratique.
C’est alors que je me rappelai du quartier-maître Skotzky. Il était arrivé à bord de l’UC 70 en provenance du bataillon de Marine des Flandres et avait participé à tous les combats de Flandre. Il devait surement en connaître un bout dans le traitement des blessures.
Skotzky était à la barre, c’était un jeune homme aux yeux bleu-clair, puissant et trapu. Il s’avança calmement et l’examina pendant un bon moment puis dit : « Nous devons l’envelopper mieux que cela, Herr Oberleutnant, et laisser les bandages en place jusqu’à ce que sa tête ressemble à une citrouille. Parfois, cela stoppe l’hémorragie. » Nous ressentions tous combien sa remarque faisait autorité. Skokzy allait pouvoir refaire le pansement, ce que nous ne savions pas faire. Il était un magnifique compagnon, à la fois ferme et sensible et de surcroît, fort comme un ours. Il avait une vue perçante et il était le meilleur veilleur du bord. Finalement, à force d’enveloppements de la blessure, le sang s’arrêta. Etait-ce le pansement ou le fait que le pauvre garçon n’avait plus de sang ? Je ne pouvais pas le savoir mais au moins j’avais à présent le loisir de passer au blessé suivant l’esprit plus tranquille.
Avec Skotzky, j’examinais ensuite mon Officier de quart. Dans un premier temps, on ne découvrait rien sous ses cheveux pouvant saigner de la sorte mais finalement en y regardant de plus près, nous découvrions quelques fragments minuscules d’éclats fichés dans son cuir chevelu. Nous parvenions à lui en retirer cinq qui lui causaient une violente douleur mais il en restait quatre autres pour lesquels nos instruments médicaux étaient trop basiques. Sur le coup, la blessure ne paraissait pas trop grave mais il devait être très mal car il s’exprimait de façon totalement incohérente. J’estimais justifié d’ouvrir la réserve de morphine qui était sous mon contrôle et l’on pratiqua des injections à tous ceux qui en avaient besoin. Après cela, le calme commença à revenir.
La façon dont nous allions pouvoir gérer ces blessés serait le problème suivant. A l’exception de ces cas graves, il y avait deux autres blessés incapables de se déplacer qui allaient manquer au service dans les jours suivants et ceci causait un grand vide dans notre petit équipage. Mais tout d’abord, il me fallait faire le point sur la situation du bateau.
Le Chef Mécanicien me fit son rapport ; selon lui, les ballasts avaient été percés en plusieurs endroits, ce qui avait permis à l’air comprimé de s’échapper. Pendant que le combat se déroulait au-dessus, il avait semblé au poste central que le bateau devenait de plus en plus lourd et s’enfonçait. De plus, les tuyauteries de 6 bouteilles HP avaient été crevées comme le laissait à penser l’indicateur de profondeur. Nous avions perdu les deux tiers de notre air comprimé dont dépendait notre survie. Tout cela n’était pas bon signe et maintenant je savais que lors de la prise de plongée, ce bouillonnement que j’avais pris pour une intrusion d’eau à bord était en fait du à l’air comprimé qui s’échappait.
Durant les 45 minutes depuis que nous étions en plongée, j’avais fait gouverner en direction du vent de surface pour qu’en cas de retour en surface rendu impératif par l’état de la coque, nous nous soyions trouvés aussi loin que possible des deux dundee. A présent que j’avais mis quelques milles entre eux et nous, je pouvais revenir en sécurité à l’immersion périscopique. Il était à présent urgent de faire surface de façon à ventiler le bateau dont l’atmosphère était de plus en plus celle d’un hôpital de campagne et aussi de procéder à une inspection visuelle de la coque pour faire le bilan des dommages extérieurs. J’effectuai un tour complet avec le périscope ; nous étions seuls. Peut-être après tout, le navire ennemi en avait-il reçu assez lui aussi pour la journée.
Je donnai l’ordre de souffler dans les ballasts centraux avec l’air comprimé qui restait de façon à faire remonter en surface au moins le sommet du kiosque. Il manquait un bon mètre pour y parvenir. Si nous ne parvenions pas à acquérir davantage de flottabilité, c’en était fini de nous. Malgré la houle, j’entrepris d’ouvrir le panneau et de me hisser à l’extérieur. La mer était relativement calme et les quelques vagues qui par moments submergaient le kiosque demeuraient acceptables. Aussi pour ne pas gaspiller le reste de notre précieux air comprimé, j’ordonnais la mise en route des diesels pour souffler les ballasts. Une fois ceux-ci démarrés, je remarquais combien l’air qu’ils fournissaient pour souffler les ballasts s’échappait à gros bouillons vers la surface. A l’évidence, les tuyauteries étaient en pièces. En discutant de la situation avec le Chef, il me rappela que nous avions un système supplémentaire de secours que le service technique des sous-marins nous avait installé mais que nous n’avions jamais eu l’occasion d’utiliser auparavant. Il s’agissait de vannes de fermeture d’urgence des purges. Elles étaient situées sur les ballasts et permettaient de les faire fonctionner au cas où les circuits principaux seraient endommagés. En utilisant ces sectionnements, nous parvinmes en peu de temps à vidanger les ballasts et à ramener le bateau totalement en surface.
UC 70 était à présent seul sur la mer sous un soleil radieux au milieu du ciel bleu, nos blessés étaient installés aussi bien que possible et nos mécaniciens s’affairaient à la réparation des circuits endommagés. Nous avions reçus plusieurs obus en six endroits différents mais miraculeusement, la coque épaisse était indemne. Notre vie n’avait tenu qu’à un fil !
Deux jours durant, le sous-marin dériva sur le bleu profond de l’océan tandis que fiévreusement, nous tentions de remettre notre bateau en état de plonger. Par chance, nous n’avons pas aperçu le moindre navire et c’était tant mieux car cela nous aurait obligé à plonger qutre fois moins vite et une fois sous l’eau, nos ennuis auraient recommencé de plus belle. Mais finalement, on en vit le bout, les pires avaries causées par les six obus étaient éliminées et les circuits étaient réparés. UC 70 pouvait à nouveau plonger. Considérant le peu de matériel dont nous disposions à bord, Dietrich et son équipe avaient accompli en quelques jours un exploit que je n’oublierai jamais.
Nous prîmes alors la route du retour. J’étais très tendu ; avec un tribut de 5 blessés sur un équipage de 25, nous avions de surcroît la tâche supplémentaire de la maneuvre lourde des vannes de secours sur les ballasts. Au moins, en ce premier jour du voyage de retour, nous avions une occasion de nous réjouir. Le matelot qui avait été blessé au cou et qui jusqu’à ce moment était resté inconscient tandis que nous étions très inquiets à son sujet, ouvrit soudain les yeux, regarda autour de lui et dit d’une petite mais distincte voix « Mes potes, j’ai une faim ! ». On s’empressa de le nourrir à la petite cuiller et à partir de ce jour, il commença à reprendre des forces.
Le bateau remonta discrètement la Manche en prenant les plus grandes précautions. Nous ne pouvions nous permettre aucune défaillance de nos réparations dans ces eaux et nous commençâmes à respirer plus facilement en laissant derrière nous le Pas de Calais, cap à l’est mais ce n’est qu’en tournant les aussières aux bittes du port de Zeebrugge que nous avons pleinement réalisé que nous revenions de loin. Aucun bateau n’était encore jamais rentré dans un tel état.
Au nom de l’équipage, je reçus remerciements et félicitations pour avoir réussi à ramener cette épave à bon port mais personnellement je savais bien à quel point cette traversée s’était effectué sur le bord du précipice, notre vie ne tenant qu’à un fil.
On hospitalisa aussitôt nos blessés. L’officier de quart qui avait toujours ses éclats dans la tête dut subir de nombreuses interventions et ne reprit jamais son service pas plus que ne le reprit notre matelot blessé à la tête. La blessure du radio-télégraphiste Lindemann évolua en gangrène et lui aussi dut subir de nombreuses interventions mais il survécut à la guerre. Plus tard, je lui rendis visite à l’hopital de Braunschweig où je fus ravi de voir qu’il était finalement venu à bout de cette vilaine blessure et qu’il avait retrouvé toute sa joie de vivre.
Extrait de "Alarm ! Tauchen ! U-Boot in Kampf und Sturm", Ullstein, Berlin 1933
Cordialement
Yves
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La guerre sous-marine 14-18, Arnauld de la Perière
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