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  Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

 

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Auteur Sujet :

Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

n°46119
IM Louis J​ean
Posté le 27-02-2017 à 19:39:37  profilanswer
 

Bonsoir à toutes et à tous,
 
Tout d'abord un grand merci à l'arrière petite fille de Fortuné Dalbera qui a autorisé de très bon coeur la publication de ce journal.
 
Ce journal peut se diviser en trois parties : avant-guerre, mobilisation et fusilier marin, marin. Dans ce sujet je ne retranscrirai que les deux dernières, celles qui concernent la Marine.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/0.jpg
 
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http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/1.jpg
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/2.jpg
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/31.jpg
 
4 août 1914 Toulon - 28 octobre au 16 novembre Dixmude - 15 au 23 décembre Lombaertzyde - 8 au 17 janvier Saint-Georges - 28 janvier 1915 au 1er février Grande Dune - 2 février à fin novembre 1915 Lombaertzyde et Saint-Georges. Coxyde et les Dune comme repos. Dernier tour de tranchées : 27 au 29 novembre 1915. Départ pour Paris le 30 novembre 1915.
 
Cordialement
Étienne


Message édité par IM Louis Jean le 21-03-2017 à 12:54:59

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<< On peut critiquer les parlements comme les rois, parce que tout ce qui est humain est plein de fautes.
     Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau
n°46120
IM Louis J​ean
Posté le 27-02-2017 à 20:30:06  profilanswer
 

L'arrivée au dépôt - à bord du Marceau - la 9e compagnie de marche - le départ pour le front.
 
Mon voyage jusqu'à Toulon fut celui de tous les mobilisés ; notre principale occupation était de saluer de nos acclamations les vieux "totors"qui montaient la garde le long de la voie ferrée. J'arrivais à Toulon vers les 5 heures de l'après-midi et, après avoir chargé un petit gosse de mon sac, je pris la direction du dépôt où j'arrivais 1/2 heure après.
 
La cour d'entrée du dépôt était divisée par emplacement de spécialités, après avoir donné à la porte mon livret de solde et l'endroit de ma provenance, je me dirigeais vers l'emplacement réservé aux cuisiniers et ce n'est que tard dans la soirée que l'on vint nous chercher pour nous mener à l'"aubette" et de là, à 9 heures, à l'habillement puis nous allâmes nous coucher sur des paillasses, et avec des couvertures, dans un hangar. Je passais 2 ou 3 jours au dépôt à ne rien faire puis, avec d'autres camarades, je fus désigné pour aller sur le Marceau qui, avec le Shamrock, le Tourville et le Brennus, servait d'annexe au dépôt.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/6368/Numeriser274.jpg
Le Marceau
source Gérard Garier
 
A bord du Marceau je trouvais une quantité d'amis de l'active, entre autre un gentil petit camarade avec qui j'avais fait presque tout mon service, Alfred Portanier. Nous passâmes quelques jours à ne rien faire puis l'on commença à nous envoyer en corvée d'un côté à l'autre.
 
L'escadre avait presque entièrement quitté Toulon et il ne restait que quelques vieux clous et le France, je crois, qui étaient dans le port ; les quelques bateaux qui étaient là, ainsi que l'escadre, étaient au complet et nous étions encore une quantité d'hommes disponibles à nous morfondre au dépôt où, entre parenthèses, c'était une véritable pagaille ; les corvées que nous fîmes furent plutôt une occasion de nous distraire qu'autre chose, car nous étions une quantité d'hommes pour faire pas grand chose, par contre les mécaniciens et chauffeurs, ainsi que quelques volontaires, "faisaient" le charbon tous les jours, ils ne faisaient pas d'autres services et, en plus de leur solde, ils touchaient 1 franc 50 par jour, avec la permission de sortie, le dimanche de 9 heures du matin à 8 heures 1/2 du soir et les autres jours de 5 heures à 8 heures 1/2.


Message édité par IM Louis Jean le 28-02-2017 à 12:58:26

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     Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau
n°46121
IM Louis J​ean
Posté le 27-02-2017 à 21:23:56  profilanswer
 

Tous les matins à 6 heures 1/2 nous recevions les journaux, ils étaient de suite pris d'assaut, en lisant les nouvelles une rage me prenait de voir ce qui se passait et de voir autour de moi tant d'hommes à ne rien faire. Je n'étais pas le seul à le penser et nous ne gênions de le dire, nous étions venus pour faire notre devoir et, d'après nous, le devoir consistait à marcher à l'ennemi et non à rester dans un dépôt à balayer les cours.
 
Nos chefs durent avoir vent de cela car un jour le commissaire principal, après nous avoir réunis, nous fit un petit discours où, entre autre, il nous disait que tout le monde ne pouvait aller au feu à la fois, qu'il fallait du monde sur l'arrière pour faire marcher le service, que sais-je encore, et après nous avoir traité d'Héros Obscurs!!! il nous exhorta à la patience en nous disant que notre tour viendrait.
 
Quelques jours se passèrent puis l'on demanda des volontaires pour rejoindre les marins qui se trouvaient aux environs de Paris. De suite, avec Pontarnier, je mis mon nom ; puisqu'en escadre l'on ne voulait pas de nous et bien nous resterions à terre et nous ferions notre devoir pareillement.
 
Après renseignements nous allâmes trouver le capitaine Barthal, de la 9ème compagnie de formation qui, comme elle devait partir pour Paris, venait de prendre le nom de 9ème compagnie de marche, et nous nous fîmes admettre dans sa compagnie ; le soir même nous quittions le Marceau et nous retournions au dépôt, à la 9ème, nous y restâmes environ deux mois.
 
http://auxmarins.net/images/marins/Barthal_Robert%20%2010x13%20%20F%20%2012x17%20%20DF.jpg
Capitaine Robert Barthal
source Aux Marins


Message édité par IM Louis Jean le 28-02-2017 à 11:03:36

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n°46123
IM Louis J​ean
Posté le 27-02-2017 à 22:21:14  profilanswer
 

La 9ème, formée avec des volontaires et des inscrits maritimes ayant tous au moins deux ou trois mois de formation militaire, avait une assez bonne tenue, nous fûmes une vingtaine de réservistes à y être incorporés : une dizaine de fusiliers, un cordonnier (Roth ?), un charpentier et trois cuisiniers, moi, Portanier et Mazon, cinq QM mécaniciens. Nous passâmes notre temps, jusqu'au 25 octobre, à faire de l'instruction militaire et à monter la garde dans les différents postes de Toulon : les premiers temps c'était de bon coeur que j'allais à l'exercice puis, à la fin, ça devint fastidieux ; c'était un perpétuel recommencement et l'on ne voyait pas l'heure de notre départ pour le front approcher ; nous avions peur de finir la guerre au dépôt et, plus tard, lorsque nous retournerions chez nous et que l'on nous demanderait où nous étions pendant la guerre nous n'oserions jamais dire que nous étions embusqués dans un dépôt  pendant que les copains étaient en train de se faire bravement casser la figure.
 
Tous les trois jours, et parfois tous les deux, nous partions du dépôt à 8 heures pour faire la relève et nous étions de retour le lendemain vers les 10, 11 heures, pendant ces 24 heures l'on ne s'embêtait pas trop, ça nous sortait du dépôt. Pendant ces deux mois il n'y eu rien à d'anormal signaler, tout se passait tranquillement et, si ce n'est que les sentinelles étaient doublées, l'on ne serait jamais cru à la guerre. Une fois, cependant, aux poudrières du Pont-du-Las, au poste 4, il y eut une alerte, un factionnaire avait cru voir quelque chose, une patrouille partit mais elle revint dans avoir rien vu ; lorsque la relève vint, on l'avertit et les factionnaires reçurent la consigne de redoubler de vigilance. pendant la nuit, l'un d'eux entendit du bruit dans un buisson, il fit les sommations et comme personne ne disait mot il fit feu, un bêlement lui répondit, il avait tué la chèvre du gardien de la poudrière qui s'était détachée et qui se baladait dans l'intérieur de l'enceinte de la poudrière! Pauvre bête!
 
Une fois nous allâmes à la gare pour assurer le service d'ordre et, une autre fois que nous revenions de garde, l'on nous laissa équipés, faisceaux formés dans la cour du dépôt ; des prisonniers allemands devaient venir dans l'arsenal et ma compagnie devait faire la garde. Nous restâmes tout l'après-midi à attendre, à 4 heures nous mangeâmes sur le pouce et, à 5 heures, avec chacun deux couvertures, nous allâmes en dehors du dépôt, devant l'aubette, continuer notre attente.


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n°46124
IM Louis J​ean
Posté le 28-02-2017 à 07:44:32  profilanswer
 

Après que le capitaine Barthal nous eu dit ce que nous aurions à faire dès que le train viendrait nous nous chacun enroulâmes dans nos couvertures et nous ne tardâmes pas à partir pour le pays des songes ; comme j'étais le seul à parler un peu le boche, le capitaine m'avait désigné pour être interprète ; à part lui et moi, personne ne devait adresser la parole ni répondre aux boches. Vers les minuit l'on nous réveilla et nous rentrâmes au dépôt ; l'on venait d'avertir qu'il n'y aurait aucun convoi de prisonniers pour la nuit, depuis 11 heures du matin nous faisions les poireaux pour rien du tout.
 
Pendant notre séjour au dépôt le père de notre capitaine, qui était colonel du 59e régiment d'artillerie fut tué à la bataille de la Marne, nous fûmes rassemblés et, après nous avoir annoncé cette mort, le capitaine Barthal nous dit qu'il comptait sur nous pour venger son père et qu'il espérait que ça ne tarderait pas.
 
Nous devions rester un mois encore au dépôt, le capitaine Barthal fut du premier départ et depuis j'ai su qu'après avoir fait Dixmude, la compagnie qu'il commandait avait été démolie à Bixschoote vers le 20 décembre  et que lui avait été tué ou prisonnier des camarades m'affirmèrent l'avoir vu tomber. [note dans la marge : le capitaine Barthal fut effectivement tué à Bixschoote. Ses papiers lui furent enlevés par le matelot Louis Linden, fait prisonnier ce jour-là.]
 
A peu près vers la mi-octobre, des bruits de départ commencèrent à circuler, la Brigade était sur le front mais nous ne savions pas encore où. Ce n'est que quelques jours plus tard que nous sûmes que les fusiliers-marins étaient à Dixmude et nous brûlions d'impatience d'aller les rejoindre. Le 22 octobre, de retour de garde, nous apprîmes que la 10e compagnie devait partir sur le front et plusieurs d'entre nous devaient en faire partie. Ils partirent le lendemain à 5 heures du soir.
 
Dès midi, ils furent rassemblés dans la cour du dépôt avec leur équipement ; ils formèrent les faisceaux puis ils reçurent un havre-sac, 2 couvertures, gamelle, outils ; à 4 heures ils touchèrent deux jours de vivre, puis ils mangèrent un morceau avant de partir.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Depot.jpg


Message édité par IM Louis Jean le 28-02-2017 à 08:51:34

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n°46125
IM Louis J​ean
Posté le 28-02-2017 à 08:50:14  profilanswer
 

Je ne savais pas encore quand mon tour de départ viendrait, pourtant il était proche car deux jours après nous partîmes à notre tour.
 
Dans la cour du dépôt c'était un remue-ménage, ceux qui partaient et ceux qui restaient fraternisaient ensemble, on se disait au revoir sur le front, on se serrait les mains ; à 5 heures eut lieu le rassemblement puis, précédés par la clique du dépôt et entre deux haies formées par ceux qui restaient au dépôt, la 10e s'ébranla.
 
Le 25 ce fut le tour de la 9e, le matin nous avions faits nos grands sacs qui étaient dirigés par wagons à bagages sur Paris, où nous les retrouvâmes, puis, après avoir déjeuné, nous nous rassemblâmes dans la cour et nous formâmes les faisceaux. Quelques uns reçurent un sac, ils roulèrent leur couverture dessus, d'autres, comme moi, n'en eurent pas, ils roulèrent leur couverture en sautoir. Quelques copains avaient pu prévenir leur famille aussi bon nombre eurent-ils la visite des leurs, entre autre mon ami Portanier qui eut la visite de son père et de son frère. Il y avait des scènes touchantes, c'est d'ailleurs compréhensible ; une mère qui voit partir son fils en bonne santé et qui se dit qu'elle ne le verra peut-être plus a bien le droit de verser une larme. Pour mon compte, cela ne me faisait absolument rien de partir, j'étais plutôt content, cela sans affectation aucune de ma part. J'avais été plus ému de voir partir la 10ème que de partir à mon tour.
 
A 2 heures eut lieu, sous le préau du dépôt, un concert donné en notre honneur par Jean Aicard, de l'Académie Française, et par Mayol ainsi qu'une actrice. Des places nous étaient réservées au premier rang ; tout l'état-major du dépôt était là. Le commandant du dépôt nous fit un petit discours où il nous disait qu'il espérait que nous ferions notre devoir etc. etc., il était plus émotionné que nous, nous criâmes "vive la France, vive le Commandant", il était content ; puis, après une petite conférence de Jean Aicard, Mayol nous envoya quelques chansons de son répertoire. Accompagnés de la musique du dépôt, nous poussâmes un "chant du départ" et une "Sambre et Meuse" des plus réussis, puis le concert pris fin. Nous allâmes prendre nos vivres pour la route puis, après avoir soupé, nous nous rassemblâmes autour de nos faisceaux où une distribution d'outils fut faite.


Message édité par IM Louis Jean le 28-02-2017 à 09:14:13

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n°46126
IM Louis J​ean
Posté le 28-02-2017 à 10:30:46  profilanswer
 

Les civils avaient dégagé le dépôt, avant de partir le père et le frère de Portanier me l'avaient recommandé, je leur avait promis de veiller sur lui, puis l'on s'était séparé.
 
A 5 heures 1/2 le rassemblement sonna, chacun rejoignit son poste, on rompit les faisceaux puis, la tête haute, le jarret ferme, la 9ème quitta le dépôt.
 
http://gallica.bnf.fr/iiif/ark:/12148/btv1b530293578/f1/4847.851330629626,4318.329008558835,1886.4816873990512,1034.1312890238914/468,256/0/native.jpg
source Gallica
 
De même que pour la 10ème, tout le dépôt faisait la haie ; ce fut au milieu des acclamations que nous quittâmes le dépôt. La consigne était de ne point mettre de drapeau au canon de nos fusils mais, à peine la porte du dépôt franchie tout le monde était pavoisé, l'on se figurait d'aller à la fête. Plusieurs qui, sur la route du Pont-de-Las criaient le plus fort furent les premiers à "mettre un bouchon" dès qu'ils arrivèrent sur le front.
 
Toute la clique du dépôt était en tête, c'est avec elle que nous traversâmes tout le faubourg du Las. Arrivés à Castigneau nous y trouvâmes la musique de la Flotte qui nous y attendait et qui pris notre tête de colonne. Pour aller à la gare nous passâmes par la place de la Liberté et par le boulevard de Strasbourg. c'était noir de monde, dans notre colonne il ne régnait plus aucun ordre, des civils, des soldats de l'Armée de Terre, es matelots, qui restaient à Toulon, étaient mélangés avec nous, nous étions serrés comme des anchois dans un bocal. Tout le long du chemin les cris de "vive la Marine" "vive la France" nous accompagnèrent, des personnes nous portaient des paquets de cigarettes. J'avais Portanier à côté de moi, son frère nous porta à chacun un litre de vin. pour mon compte j'avais presque empoigné une extinction de voix tellement j'avais chanté. Je peux dire sans crainte de démenti que ce n'est pas en pleurant que je suis monté au front. Nous pénétrâmes dans la gare par une entrée des marchandises, aucune personne étrangère à la 9ème ne devait y pénétrer mais, malgré cela, bon nombre le firent. les parents de Portanier étaient du nombre, ils l'embrassèrent une dernière fois, son frère pleurait, puis ils nous serrèrent la main et nous embarquâmes. Sitôt embarqués, les dames de la Croix-Rouge passèrent avec des brocs de thé, des cigarettes, nous en eûmes assez jusqu'à Paris . Quelques uns reçurent même de l'argent, un copain, Fabre, reçut d'une dame un mouchoir brodé avec une pièce de vingt sous nouée dans un coin. Ce qui nous touchait le plus, ce n'était pas la valeur mais bien l'intention.


Message édité par IM Louis Jean le 28-02-2017 à 10:52:22

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<< On peut critiquer les parlements comme les rois, parce que tout ce qui est humain est plein de fautes.
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n°46127
IM Louis J​ean
Posté le 28-02-2017 à 11:54:24  profilanswer
 

Sur le quai, il y avait le préfet maritime de Toulon, le commandant du dépôt (Riquier) et tout un état-major. Ils étaient venus nous saluer avant notre départ. A mon chef de section, monsieur Dupin, qui avait perdu un de ses galons, le capitaine de la 9ème, qui avait remplacé Barthal (parti avec la 10ème) et qui restait à Toulon, lui souhaita bonne chance et lui exprima l'espoir de le voir revenir avec d'autres galons ajoutés à celui qu'il avait perdu.
 
Les premiers temps que j'étais au dépôt, il était venu un engagé de 17 ans, c'était un poupon, dès qu'il avait eu ses affaires militaires je lui avait donné un coup de main pour s'habiller et pour plier ses frusques. Une autre fois, comme des types du dépôt, le voyant jeune, lui cherchaient querelle, j'avais pris sa défense et je lui avais dit qu'en cas de besoin il n'aurait qu'à s'adresser à moi ; de cela il m'en fut reconnaissant et il ne trouva rien de mieux qu'à se faufiler parmi nous pour pénétrer dans la gare, puis il embarqua dans mon compartiment et, à toute force, il voulut partir avec nous. Il ne voulait pas me quitter, j'eus toutes les peines du monde à lui faire entendre raison et à le faire rester à Toulon. plus tard, il partit à son tour et je ne le revis que le 03/12/1915 à paris, de retour du front. Il avait fait son séjour sur le front sans accident mais il y avait laissé la graisse.
 
Enfin le train s'ébranla, nous crûmes partir, la musique, massée dans la gare, y allait de toutes ses forces, ce fût une fausse alerte, le train manoeuvrait, trois fois cela se renouvela, la musique ainsi que tous ceux qui étaient sur le quai y allaient de plus belle, enfin, la quatrième fois, le train se décida à démarrer pour de bon et, après un dernier adieu, nous quittâmes Toulon. Beaucoup ne devaient plus le revoir.
 
Dans mon compartiment nous étions six, moi, Portanier, Tabre (?), Anthelme, Roth et Bruneau. Des six, Bruneau fut le seul à ne pas revenir, à peine arrivé à Dixmude, il fut enseveli sous une maison par une marmite.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Bruneau.jpg
Fiche MdH de Bruneau Louis Georges Auguste


Message édité par IM Louis Jean le 28-02-2017 à 12:57:00

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n°46129
Memgam
Posté le 28-02-2017 à 12:06:27  profilanswer
 

Bonjour,  
 
Source : Jean-Charles Meyer, Au cartahu, les cartes postales anciennes racontent la vie quotidienne des marins, Editions Serre, 1984.
 
Cordialement.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/6368/Numeriser684.jpghttp://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/6368/Numeriser685.jpghttp://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/6368/Numeriser686.jpghttp://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/6368/Numeriser687.jpg


Message édité par Memgam le 28-02-2017 à 12:41:23
n°46132
IM Louis J​ean
Posté le 28-02-2017 à 13:17:28  profilanswer
 

De Toulon à Paris - de Paris à Dixmude
 
C'est ému on ne peut plus que je quittai Toulon, la manifestation faite en notre honneur par la population Toulonnaise nous avait profondément touchés et c'est plein d'enthousiasme que nous partîmes, animés des meilleurs sentiments. Nous bavardâmes un moment, chacun racontant ses impressions ; en passant à La Ciotat Roth, qui y laissait quelques parents, versa quelques larmes puis, se ressaisissant, il se remit à faire choeur avec nous. Il avait eu un moment de sensibilité bien excusable car, après tout, nous n'étions pas sûrs d'en revenir et, sans pour cela être un feignant, il était bien permis de garder dans son coeur une place pour les siens. Nous nous installâmes de notre mieux dans notre wagon, deux couchèrent par terre, Anthelme et Fabre, un dans un filet, Roth, et moi et Portanier chacun sur une banquette et Bruneau lui resta assis dans un coin, il ne partageait pas notre exubérance ; tout en étant prêt à faire son devoir comme les copains il n'aurait pas demandé mieux que de rester à Toulon. pauvre vieux, il devait avoir l'appréhension de ce qui devait lui arriver.
 
Nous arrivâmes à Lyon le lendemain dans le courant de la journée, je ne me rappelle plus trop l'heure qu'il était, notre train fut garé à Lyon-Vaise, nous y eûmes une distribution de café aromatisé avec un peu de rhum. Nous restâmes en gare quatre ou cinq heures, plusieurs trains de troupe, infanterie, cavalerie, ainsi que des Indous s'y trouvaient aussi. Parmi les poilus de l'Infanterie, nombreux étaient ceux qui montaient au front pour la deuxième fois ; leur train partait avant le nôtre, ; quand il partit nous échangeâmes de bruyants "au revoir" "bonne chance" etc. Pour employer un terme cher aux "communiqués", le moral des troupes était excellent.
 
http://www.museemilitairelyon.com/local/cache-vignettes/L300xH186/1916_Lyon_Vaise-9c054.jpg
source Musée d’Histoire Militaire de Lyon
 
Dans l'après-midi nous partîmes à notre tour, à partir de Lyon nous croisâmes plusieurs trains de matériels de guerre qui revenaient du front, il y en avait du français et du boche, le tout dans un état pitoyable. Nous croisâmes aussi plusieurs trains de blessés ainsi que des trains de prisonniers boches. Suivant ce que c'était nous poussions des acclamations qui nous étaient largement renvoyées ou bien des cris d'eng... ce n'était guère chevaleresque de notre part, je l'admets, mais enfin on le faisait quand même, on ne pensait guère aux sentiments à ce moment-là.
 
Enfin la nuit vint, nous nous disposâmes à piquer une romance le plus commodément possible ; les wagons de tête de notre train nous étaient réservés, ceux de l'arrière étaient pour les voyageurs civils et, comme ils étaient bondés, à chaque station nous étions dérangés par des personnes qui, à toute force, voulaient pénétrer dans nos compartiments. Vers les minuit, une dame et une demoiselle ouvrirent notre compartiment, partout le train était archicomble, nous n'eûmes pas le coeur de les empêcher de monter, nous nous serrâmes un peu et nous leur fîmes place. Ça alla bien jusqu'au jour, plusieurs personnes étrangères à la 9ème avaient pris place dans nos wagons, aussi le matin l'ordre vint de les faire descendre et le capitaine d'armes, le brave (au dépôt) Laurent Mathurin fit la tournée, à plusieurs reprises pour leur faire quitter les wagons qui nous étaient réservés. Dans notre compartiment, nous ne l'entendions pas de cette oreille, nous avions lié connaissance avec nos compagnes de voyage et, comme elles allaient jusqu'à Paris, nous comptions bien faire le voyage ensemble. Aussi, dès que l'on apercevait la silhouette de notre brave Mathurin nous enfermions nos passagères dans les WC et nous les en délivrions après son passage.  
 
Elles nous rendirent plusieurs fois service car le long de la route il nous était impossible de nous ravitailler ; les buffetiers ayant reçu l'ordre de ne pas nous délivrer ni vin ni bière. Aussi, pour tourner la difficulté, y envoyons-nous une de ces dames, chose qu'elles faisaient de bon coeur.


Message édité par IM Louis Jean le 28-02-2017 à 16:59:38

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     Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau
n°46135
IM Louis J​ean
Posté le 28-02-2017 à 17:10:24  profilanswer
 

Nous arrivâmes à Paris dans l'après-midi (27 octobre) et, après avoir serré la main de nos compagnes de voyage, nous nous mîmes rang sur le quai, puis nous allâmes nous placer sous le grand hall de sortie de la gare la gare de lyon où nous formâmes les faisceaux. Nous n'y restâmes pas longtemps, guidés par un homme du Grand-Palais qui était venu nous servir de guide, nous quittâmes la gare, par quatre l'arme sur l'épaule. je me rappelle que deux ou trois copains, avec les souliers cloutés qu'ils avaient, glissèrent et prirent un billet de parterre des plus réussis. A la sortie de la gare, nous retrouvâmes nos deux voyageuses qui nous y attendaient, elles étaient dans un taxi et nous accompagnèrent un bout de chemin. Nous allâmes directement au Grand-Palais par la rue du Faubourg Saint-Antoine, la rue Saint-Antoine et la rue de Rivoli.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Paris.jpg
 
Nous y arrivâmes vers les 5 heures. Comme nous arrivions nous croisâmes les permissionnaires qui sortaient ; de les voir avec leur capote, cela nous fit un drôle d'effet, nous n'y étions point encore habitués


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n°46136
IM Louis J​ean
Posté le 28-02-2017 à 17:47:41  profilanswer
 

L'arrivée au Grand-Palais - passage aux mitrailleurs - une sortie à Paris - le départ - l'arrivée sur le front
 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b69312547/f1.highres
 
Nous rentrâmes au Grand-Palais par la porte cochère qui donne sur les quais et, presque aussitôt nous fûmes conduits dans nos crèches pour y déposer nos affaires ; sitôt après, nous descendîmes dans le hall et passâmes "aux billets", en fait de bectance ce fut plutôt moche.
 
http://bibliotheques-specialisees.paris.fr/in/faces/rest/Thumb/IMAGE/attach_upload_08b4ca66-d86c-4989-a034-f5bbea9bd340?id=thumb_p%3A%3Ausmarcdef_0001875443.jpg&size=128
http://bibliotheques-specialisees. [...] Tab=record
 
Après cela, moi et Portanier, nous allâmes faire un tour sur les terrasses, c'était à peu près 8 heures, il faisait nuit noire, quelques becs de gaz d'allumés par-ci par-là et, dans le ciel, les faisceaux de deux ou trois projecteurs qui faisaient leur ronde. Cela ne ressemblait guère au Paris que j'avais connu naguère. Nous restâmes un moment à prendre l'air puis nous rejoignîmes nos paillasses où ne tardâmes pas à pioncer.
 
http://bibliotheques-specialisees.paris.fr/in/faces/rest/Thumb/IMAGE/attach_upload_08b4ca66-d86c-4989-a034-f5bbea9bd340?id=thumb_p%3A%3Ausmarcdef_0001875448.jpg&size=128
http://bibliotheques-specialisees. [...] Tab=record
 
Le lendemain, sitôt après le jus, l'on commença à nous distribuer notre saint-frusquin, capote - sacs - courroies - gamelle - vivres de réserve - guêtres ... Pour prendre ces articles nous fîmes les quatre coins du Grand-Palais ; en passant pour prendre le pansement individuel le maître infirmier qui les distribuait me dit de rapporter le mien après la guerre et que cela lui ferait plaisir, et à moi donc encore plus.
 
Nous quittâmes nos couvertures et, en échange, on nous remis un "sac à viande". C'était une demie couverture cousue en forme de sac, ça montait jusqu'au bas du ventre. Celui qui avait inventé cela a fait quelque chose de propre! Il a, sans doute, dû avoir la croix de guerre pour cette trouvaille. Dès que chacun le put, les "sacs à viande" voltigèrent  et furent remplacés par des couvertures prises un partout. Après Dixmude, qui avait une couverture blanche, qui une jaune, qui une d'une autre couleur. le seul résultat tangible qui résultat des "sacs à viande" fut que des milliers de couvertures furent esquintées et que les "poilus" qui ne réussirent pas à en avoir d'autres, eurent plus souvent la tremblotte que les chaleurs.


Message édité par IM Louis Jean le 28-02-2017 à 20:22:37

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<< On peut critiquer les parlements comme les rois, parce que tout ce qui est humain est plein de fautes.
     Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau
n°46140
IM Louis J​ean
Posté le 28-02-2017 à 20:16:31  profilanswer
 

Après nous avoir distribué 120 cartouches à chacun nous allâmes prendre notre grand sac et chacun en retira ce qu'il voulut pour faire le havre-sac, chacun se débrouilla comme il l'entendit, puis, après avoir rendu le grand sac, "chacun passa aux billets" [dans la marge : à la soupe] et à 2 heures il y eu permissionnaires. Roth, Portanier et moi sortirent ensemble. Nous remontâmes d'abord les Champs-Elysées jusqu'à l’Étoile, car je voulais faire monter Roth et Portanier au sommet de l'Arc de Triomphe, mais nous ne pûmes mettre notre projet à exécution  car la porte de l'escalier était fermée. Nous redescendîmes les Champs-Elysées jusqu'au Rond-Point et là nous prîmes le métro qui nous conduisit jusqu'à la place de Clichy.
 
http://le-cartographe.net/images/stories/blog/m_paris_1914_large.jpg
source Le cartographe
 
Boulevard de Clichy, je proposai à mes deux copains de se faire photographier, histoire de laisser un souvenir à nos familles en cas d'accident. Ils furent tous deux de mon avis, Roth se fit photographier seul et moi et Portanier nous nous fîmes prendre ensemble. le photographe devait envoyer les photos à nos familles respectives, deux mois après il ne l'avait pas encore fait ; il fallut que mon père s'en occupa sérieusement pour qu'elles nous fussent envoyées. Après cela, nous continuâmes notre ballade du côté de la place Pigalle, en faisant de temps à autre une petite halte au bistro du coin et visite, moi et ensuite Portanier, à une prêtresse de Vénus. Après cela, nous cherchâmes un restaurant, nous en trouvâmes un dans les environs, c'était un restaurant italien assez chic, à trois nous en eûmes pour une quinzaine de francs. Avant de partir, les patrons nous offrirent une bouteille d'Asti. En quittant le restaurant, et comme nous nous dirigions vers la plus prochaine station de métro, nous tombâmes sur un bec de gaz [argot = agent de police ?], et lorsque nous le quittâmes, il était bien 8 heures 1/2. En arrivant sur le boulevard, nous trouvâmes un civil avec qui nous échangeâmes quelques mots ; il voulut nous payer une tournée mais cela lui fut impossible car  après 8 heures l'on ne servait plus à boire aux militaires. En désespoir de cause il me refila une pièce de 2 francs pour la boire à sa santé et, ma foi, je ne la refusai pas, c'était toujours autant de pris. Enfin, nous réussîmes quand même à prendre le métro et vers les 10 heures nous arrivâmes au Grand-Palais où nous aurions dû déjà être là depuis une heure. A la porte l'on nous pris nos noms et nos spécialités et nous allâmes nous plumer.
 
Le lendemain, sitôt le jus dégusté, nous fîmes nos sacs et descendîmes dans le hall ; un appel eut lieu et l'on reprit de nouveau les noms et spécialités des hommes qui, la veille, étaient rentrés en retard. Sur 250 de la compagnie, il y en avait bien 240, et l'on nous dit que la punition nous suivrait sur le front mais nul de nous n'en entendit jamais parlé, ça passa au bleu.


Message édité par IM Louis Jean le 01-03-2017 à 10:56:12

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n°46142
IM Louis J​ean
Posté le 01-03-2017 à 06:57:07  profilanswer
 

Après cela l'on nous divisa en trois groupes, un pour le 1er Régiment, un pour le 2e Régiment et un pour les mitrailleurs. Portanier fut versé au 1er, Roth au 2e et moi aux mitrailleurs. Mon chef de section, monsieur Dupin, était aussi versé aux mitrailleurs ; cela me fit plaisir car c'était un gentil garçon. Le détachement destiné en renfort des mitrailleurs se composait de 43 hommes ; nous échangeâmes nos fusils pour des mousquetons puis, après avoir formé les faisceaux, nous mangeâmes un morceau en vitesse puis nous retournâmes nous mettre en rang ; nous mîmes sacs au dos puis, après un petit speech fait par le commandant du Grand-Palais, nous fîmes un à droite par quatre et nous quittâmes le Grand-Palais pour la gare du Nord ; c'était à peu près midi.
 
http://i64.servimg.com/u/f64/11/14/75/94/100_2034.jpg
source militaria1940
 
Si notre arrivée à Paris passa à peu près inaperçue, il n'en fut pas de même de notre départ ; tout le long de la route nous fûmes acclamés par la population. C'était la première fois que nous portions le sac, et il était chargé, mais malgré cela, quoique nous eussions un bout de chemin à faire et que la capote, à laquelle nous n'étions point encore habitués, nous fit suer à grosses gouttes, nous fîmes le trajet sans nous en apercevoir. A la gare du Nord, les dames de la Croix-Rouge nous distribuèrent à boire et à manger ainsi que des cigarettes et des médailles puis, un moment après, au milieu de nos cris (c'est épatant ce que l'on pousse de cris à la guerre) le train démarra.
 
Dire exactement la route que nous fîmes me serait impossible ; je me rappelle avoir passé à Beauvais, à Eu et m'être réveillé après avoir passé Boulogne. Nous arrivâmes à Calais vers les 8 heures du matin et à Dunkerque vers les midi. Notre train fut garé vers la gare de marchandises et nous en descendîmes aussitôt. Comme nous ne devions quitter Dunkerque qu'à la nuit, nous formâmes les faisceaux et nous partîmes en exploration dans la gare.


Message édité par IM Louis Jean le 01-03-2017 à 10:46:43

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n°46149
IM Louis J​ean
Posté le 01-03-2017 à 11:30:59  profilanswer
 

En nous approchant de Dunkerque nous commencions à entendre le bruit du canon mais celui du train en étouffait le son, il fallait bien faire attention pour le percevoir, une fois arrêté il n'en fut plus de même, nous entendions un roulement ininterrompu : Boum! Boum! Boum!!! Ce n'était plus trop le moment de rigoler car le moment approchait où nous serions dans le pastis. Jusqu'à ce moment l'on ne s'était pas trop fait de cheveux, l'on savait que l'on devait partir un jour et, en attendant, l'on ne s'en faisait une miette, pour l'instant il n'en était pas de même : l'inconnu était là devant nous et même les plus braves, tout en le faisant pas voir, en étaient émotionnés.
 
Notre train s'était garé à côté d'un bâtiment transformé en ambulance mais tout était bouclé ce qui fait que notre curiosité fut déçue. En face s'en trouvait un autre dont la porte était entr'ouverte, nous y allâmes jeter un coup d'oeil malgré la défense des médecins-majors. Par terre, sur de la paille, c'était plein de blessés et parmi eux quelques matelots. Quelques blessés sortirent, de suite nous les entourâmes et nous les accablâmes de questions. Aucun d'eux ne nous dit une parole de découragement mais ils nous avertirent que c'était dur. L'un d'eux, qui avait le bras fracassé, un lignard, me demanda d'un peu lui remonter son pansement qui avait glissé, chose que je fis avec empressement mais avec gaucherie. A ce moment passaient des prisonniers boches, nous les regardâmes avec curiosité mais nous ne leur dîmes pas un seul mot, il n'en fut pas de même des quelques blessés qui étaient dehors : <<tant qu'ils nous démolissent nous, ça va bien, mais quand ils commettent toutes leurs atrocités envers des femmes et des enfants... Ah les vaches! >>.
 
http://p3.storage.canalblog.com/38/43/751522/54335677_p.jpg
source groix1418
 
Nous ne restâmes pas longtemps aux alentours de l'ambulance car l'on nous en fit dégager les abords mais, malgré cela, nous en rapportions une impression assez complexe à définir car je crois qu'il y avait un peu de tout là-dedans ; ce n'était pas de la peur mais ce n'était plus l'exubérance du départ de Toulon ; l'heure de notre entrée dans la mêlée approchait et plus d'un se demandait s'il retournerait jamais un jour chez lui.


Message édité par IM Louis Jean le 02-03-2017 à 20:10:16

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n°46152
IM Louis J​ean
Posté le 01-03-2017 à 20:17:39  profilanswer
 

Nous quittâmes Dunkerque vers la fin de l'après-midi (4 heures) et le long du trajet qui nous restait à faire nous rencontrâmes beaucoup de soldats belges, ils nous acclamaient de toutes leurs forces, de notre côté nous n'étions pas en reste avec eux. Dès que nous eûmes pénétré en Belgique nous vîmes le long de la voie pas mal de petits gosses, tous, à notre passage, poussaient des cris de << vive la France >>. Nous leur balançâmes quelques boîtes de singe et de sardines ainsi que du pain que nous avions en rabiot, ils nous en remercièrent en redoublant leurs cris.
 
http://i35.servimg.com/u/f35/18/58/30/28/dscn1710.jpg
source Histoire et militaria 14-18
 
Du côté de Bray-Dunes nous remarquâmes que pas mal de travaux de défense étaient faits, tranchées dans les dunes, fils de fer barbelés, il y avait aussi un petit fort et pas mal de monde travaillait après. De voir tout cela nous faisait plaisir, nous avion idée que les boches seraient bien reçus s'ils avançaient jusque par là. Nous fîmes route en chemin de fer jusqu'à Avecapelle, situé à une quinzaine de kilomètres de Dixmude. A mesure que nous approchions du front, le son de la canonnade augmentait d'intensité. Comme la nuit était venue nous pouvions, de nos wagons, voir les éclairs des coups.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/trainblindebelge.jpg
 
A Avecapelle nous descendîmes de wagons, notre chef de détachement, le capitaine de frégate de Jonquières nous rassembla et il nous fit un petit speech, il nous dit que nous devions quitter Avecapelle vers les minuits et, comme nous devions passer par des chemins qui seraient peut-être bombardés, au cas où il nous commanderait de nous coucher, de ne pas hésiter ; il nous dit encore qu'il comptait que nous ferions notre devoir et que nous ferions voir aux boches ce que valaient les marins français. Nous le lui promîmes tous et quelques cris de << vive le commandant >> furent poussés en son honneur.


Message édité par IM Louis Jean le 02-03-2017 à 17:57:51

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n°46155
IM Louis J​ean
Posté le 02-03-2017 à 07:46:48  profilanswer
 

Heureux de nous dégourdir les jambes nous partîmes à l'aventure dans le patelin, un tout petit village. Des soldats belges y étaient au repos mais aucun de nous ne connaissait le roulement des tours de tranchées, cela nous semblait drôle de voir si près du feu des soldats qui se baladaient tranquillement ; aussi de suite eûmes nous une mauvaise impression des soldats belges. Ce ne fut que lorsque nous y eûmes passé à notre tour que nous en comprimes la cause. Avis aux personnes qui veulent parler des choses de la guerre sans être bien renseignées, la première imperssion est souvent fausse (je ne crois pas que La Palisse causerait autrement que moi).
 
Avec quelques copains nous entrâmes dans une maison et, à deux sous le bol, nous eûmes le plaisir de trouver du café chaud. Nous retournâmes à notre train afin de profiter du temps qui nous restait devant nous pour nous reposer un peu. Nous trouvâmes garé à côté de lui un train blindé belge qui venait de bombarder les positions boches, c'était la lueur de ses coups que nous apercevions de nos wagons. Comme de juste, nous allâmes lui faire une visite puis, après un moment de causette avec les artilleurs belges, nous réintégrâmes nos wagons.
 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6932407k/f1.highres
 
Au milieu de la nuit branlebas, chacun s'équipa puis, du wagon de queue, nous déchargeâmes la mitrailleuse et sa voiturette qui était avec nous. l'on fit l'appel, il manquait deux hommes, je crois qu'ils nous rejoignirent le lendemain ; ils avaient dû s'endormir dans un coin, pour le quart d'heure ils étaient introuvables. En désespoir de cause, nous nous mîmes en route sans plus attendre (nous laissâmes dans le wagons toutes nos gamelles de campement, oubli).


Message édité par IM Louis Jean le 02-03-2017 à 07:56:50

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n°46158
IM Louis J​ean
Posté le 02-03-2017 à 08:43:29  profilanswer
 

La canonnade avait entièrement cessé, la nuit les boches ne tiraient pas. La route était sèche et la nuit sans lune, malgré cela on y voyait encore assez bien, c'était un bon temps pour une marche de nuit. Comme les mitrailleurs avaient la voiturette à traîner ils marchaient en queue de colonne et ils se relayaient par équipe. En route, nous croisâmes des fourgons d'artillerie belge qui allaient faire le plein de leurs caissons. Nous fîmes deux haltes de cinq minutes chacune ; enfin nous arrivâmes à un village où se trouvait le cantonnement de l'amiral Ronarc'h, c'était Oudecapelle. Nous fîmes halte et le commandant de Jonquières partit aux ordres. Nous commencions à en avoir assez, aussi aurions-nous été heureux de stopper là mais, au bout d'un moment, l'ordre de "sac au dos" arriva et nous nous remîmes en route. Enfin, au bout d'à peu près une heure de marche, peut-être plus peut-être moins, nous arrivâmes à destination.
 
Nous laissâmes notre voiturette le long d'une maison à moitié démolie où se trouvait une sentinelle et, guidés par des agents de liaison, nous rejoignîmes nos cantonnements. Nous prîmes à travers champs, il n'y avait rien en vue et chacun se demandait où l'on pouvait bien aller quand, tout à coup, l'on nous dit << vous êtes rendus >>. Il y avait quelques trous à fleur de terre, c'était les tranchées de réserve. Dans une nous prîmes place Miquel, moi et un nommé Perron ; c'était un petit boyau avec deux ouvertures, un peu de paille au fond et dessus quelques branchages recouverts de mottes de gazon ; l'on ne pouvait rester ni couché ni debout, il fallait se tenir accroupi. L'on mit des factionnaires avec l'ordre d'arrêter qui que ce soit ; j'eus la première faction et comme je faisais remarquer à un second-maître qui nous avait servi de guide que tout paraissait bien calme, il me dit : << Oui, la nuit, mais vous verrez demain dès que le brouillard sera dissipé. >> En effet je le vis ; à ce moment c'était vers 4 heures du matin dans la nuit du 30 au 31 octobre.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/premieretranchee.jpg


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n°46170
IM Louis J​ean
Posté le 02-03-2017 à 17:36:52  profilanswer
 

Après avoir fait mon heure de faction et réveillé mon remplaçant je réintégrai mon trou et, malgré le manque de confort, je réussis quand même à prendre un semblant de repos. Au jour, tout le monde sortit de ses trous mais de suite l'on nous les fit réintégrer à nouveau, car l'endroit où nous étions était facilement repérable par l'ennemi et, dès qu'il a percevait le moindre mouvement, ne serait-ce qu'un homme traversant la plaine, un arrosage en règle en résultait. Pour le moment, le brouillard n'était pas encore dissipé, il nous laissait tranquille. Comme j'avais encore quelques vivres du Grand-Palais dans ma musette, nous en profitâmes pour casser une croûte. Ce jour-là nous ne reçûmes pas de vivres, nous n'étions portés sur aucune liste ; aussi ceux qui avaient gaspillé ceux reçus à Paris serrèrent-ils leur ceinture. Dans un trou, à quelques pas de nous, se trouvait monsieur Dupin ; je lui offris une boîte de sardine et un morceau de pain qu'il  accepta avec plaisir. Pendant qu'il avait été avec nous à Toulon, il s'était toujours montré chic type aussi j'étais très heureux de lui rendre ce service.  
 
[Dans la marge :] Mr Dupin. Élève-officier monté au front avec les galons de second-maître, il n'y resta guère ; il fut renvoyé sur l'arrière (dépôt ou École Navale) pour y recevoir les galons d'officier. Il y avait aussi, en 1915, un quartier-maître qui, dans le civil, était lieutenant au long cours. Lui aussi fut rappelé et eut les galons d'enseigne de vaisseau. A l'ambulance, à Coxyde, en 1915, un élève-docteur à qui il manquait une inscription pour être toubib (Fournier) fut également rappelé. je le revis à Toulon, en décembre 1915, avec deux galons d'or sur les bras. A Coxyde il était simple matelot infirmier. Là il me certifia que des ordres avaient été donnés pour évacuer le moins de monde possible et que des tuberculeux étaient maintenus au front.
 
pendant ce temps le brouillard s'était évanoui, ce fut le signal du "branlebas", de tous côtés les marmites tombaient, avec Fabre j'étais sorti de mon trou et, sans souci du danger, nous regardions les explosions. Le tir qui avait commencé par notre droite se dirigeait dans notre direction mais, notre curiosité nous tenant toujours là, ce ne fût que lorsqu'un éclat vint nous tomber devant le nez que nous nous décidâmes à nous ramasser. Dans mon trou j'eus un spectacle qui me montra ce que la peur peut faire d'un bonhomme ; c'est un spectacle qui n'est pas des plus jolis.
 
 


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n°46171
IM Louis J​ean
Posté le 02-03-2017 à 18:12:35  profilanswer
 

Comme je l'ai dit précédemment, nous étions trois dans le même trou : Miquel, Perron et moi, en rentrant dedans je vis Perron, fusilier breveté et breton par dessus le marché, accroupi par terre, la tête entre les jambes de Miquel, à chaque explosion d'obus il se lamentait << ça se rapproche, le prochain est pour nous, on va tous être tués ici etc... >> A la fin, nous l'avons envoyé par principe car il nous tapait salement sur les nerfs. J'admets très bien que l'on puisse "avoir les foies" mais pas de cette façon-là car, alors, cela devient honteux.
 
Pour mon compte, sans forfanterie aucune, c'était plutôt de la curiosité que je ressentais qu'autre chose et, comme je suis encore assez fataliste, je ne me suis jamais fait trop de mauvais sang sur ce qui pouvait m'advenir ; en ajoutant à cela un peu de sang-froid et de raisonnement j'ai pu tirer mes 14 mois de campagne sans perdre l'appétit.
 
Après nous avoir copieusement arrosés pendant pas mal de temps, l'ennemi finit par cesser son tir et cela nous permit de faire à nouveau surface. Chez nous il n'avait occasionné aucune perte, il n'y a qu'à notre gauche qu'il avait esquinté deux bonshommes. De même que mes camarades, j'étais étonné du peu d'effet du bombardement ennemi. Contrairement à ce que disaient les journaux français du moment, tous les obus boches, à part bien entendu ceux qui tombaient dans la vase, explosaient à merveille ; seuls leurs shrapnells éclataient un peu haut et par cela avaient peu d'effets. le manque d'efficacité du bombardement provenait de la difficulté qu'il avait de tomber juste sur un de nos gourbis ; il fallait un hasard pour qu'un obus tombe juste dessus.
 
http://gallica.bnf.fr/iiif/ark:/12148/bpt6k75902602/f1/3613.0470303165844,3712.7371900655703,1050.2918098566565,875.8247318073777/301,251/0/native.jpg
source L'Homme Libre sur Gallica


Message édité par IM Louis Jean le 02-03-2017 à 18:31:07

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n°46172
IM Louis J​ean
Posté le 02-03-2017 à 19:17:32  profilanswer
 

Avec Miquel, j'étais parti en ballade pour explorer le terrain ; dans une ferme située quelques cents mètres derrière notre tranchée, je rencontrais un copain du dépôt qui faisait partie de la Brigade depuis le début, ainsi que quelques Belges. Après nous être serré la main je lui demandais ce qu'il faisait par là, il me répondit qu'il se reposait et qu'il était exempt de service. J'avoue franchement que cela m'étonna fort car, dans mon ignorance de la guerre, il ne me semblait pas possible qu'un homme ayant ses quatre membres en bon état pu, de même qu'à la caserne, passer la visite et être exempt pour un petit bobo. Avec les Belges, ils avaient tué une vache et, quand nous les trouvâmes, ils étaient en train de la dépecer pour en tirer quelques beefsteaks. Et le reste, leur demandais-je qu'en faites-vous ? << Celui qui en veut taille dedans et le reste pourrit sur place >>. J'allais d'étonnements en étonnements et je n'avais pas fini. Dire que les hommes ne recevaient pas de viande fraîche et qu'une quantité de bétail se baladait sans maître! Il aurait été facile de le ramasser et d'en faire profiter les bonshommes, mais non! On préférait laisser les hommes la sauter et laisser le bétail se balader jusqu'au jour où un poilu débrouillard en abattait une tête pour prendre un quartier pour son escouade, le reste se gâtait sur place.
 
Nous retournâmes sur nos pas et nous trouvâmes les copains derrière une autre petite ferme, ils avaient trouvé des pommes de terre et ils les faisaient cuire sur des petits feux qu'ils avaient allumés du côté opposé à l'ennemi ; nous fîmes comme eux et, moitié crues moitié brûlées, nous eûmes le plaisir de nous appuyer deux ou trois patates chacun.
 
Quoiqu'il n'y eut pas un brin de brouillard, le temps était terne et on ne savait pas s'il était 10 heures du matin ou 4 heures du soir. Comme les boches nous laissèrent tranquille le restant de la journée, nous restâmes à nous balader dans la plaine jusqu'au moment où nous rejoignirent nos trous. Cette journée là, 31 octobre, avait été calme sur tout le front occupé par la Brigade.


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n°46173
IM Louis J​ean
Posté le 02-03-2017 à 20:48:44  profilanswer
 

Le lendemain matin, sans avoir ni jus ni rien, notre détachement rejoignit le poste de commandement des mitrailleuses sur la route de Caeskerke et là, après avoir fait l'appel, on nous désigna pour les sections auxquelles nous devions aller en renfort. Fabre, Miquel, Roumbeau, Morganthi, Anthelme et moi fûmes désignés pour la 1ère section. comme nous ne devions rejoindre nos sections qu'à la tombée de la nuit nous restâmes au poste de commandement qui, tout à la fois, était aussi centre de ravitaillement, là nous eûmes quelques boîte de singe et du biscuit belge ainsi que du sucre. Il y en avait de pleines caisses, nous n'avions qu'à nous servir. Comme nous n'avions rien à faire je rentrais dans la pièce qui servait de bureau au commandant et je demandais au second-maître fourrier, Joly, s'il y avait moyen de faire parvenir de nos nouvelles chez nous et quelle adresse il fallait que nous donnions pour la réponse. De suite, il me renseigna et le commandant, monsieur de Maynard, lui-même me dit comment il fallait faire. A propos de monsieur de Maynard je dirais que, chose moins commune que l'on ne le pense, il était aimé de ses hommes. Assez grand, portant les favoris, il avait grand air, mais malgré cela il s'était toujours montré bon pour ses hommes et comme, d'autre part, c'était un brave, ses hommes l'adoraient. Aussi, lorsqu'il fut blessé d'un éclat d'obus, à ce même poste de commandement, (2 ou 3 jours avant que nous soyons relevés) et évacué fut-il regretté par toute sa compagnie.
 
Il y avait un moment que nous étions réunis au poste de commandement quand le bombardement commença, la route ainsi que le poste étaient copieusement arrosés par les shrapnells. Poussés par la curiosité, nous étions dehors mais le commandant, une badine à la main, se baladait devant sa porte, nous fit mettre à l'abri dans une remise attenante à son poste. Pendant ce temps, et sous le bombardement, une scène comique se passait ; un matelot du convoi, Réveillard, était en train de pourchasser un gros cochon qui se baladait dans la plaine. Après une demi-heure de chasse mouvementée il réussit à l'agripper et, après l'avoir amarré par une patte, il l'emmena devant le poste et là, avec l'aide d'un infirmier, il se mit en devoir de le saigner. Après cela tous deux ramassèrent de la paille qu'ils mirent en tas au milieu de la route puis, après y avoir couché le cochon, ils y mirent le feu pour le flamber. comme la paille était humide elle produisit une fumée noire, aussi le commandant fit-il disperser le feu de suite car les boches pouvaient voir la fumée et s'en servir pour nous canarder plus justement. Pendant cette journée, un obus était venu écorner le toit de la maison où nous nous trouvions et ce n'était guère prudent de faire voir aux boches qu'il y avait toujours du monde dedans.


Message édité par IM Louis Jean le 02-03-2017 à 20:55:04

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n°46175
IM Louis J​ean
Posté le 02-03-2017 à 22:01:18  profilanswer
 

Dans l'après-midi, l'arrosage se ralentit un peu, le commandant était toujours à se balader devant sa porte sans souci des shrapnells, sa principale préoccupation était de mettre les hommes à l'abri ; à plusieurs marins qui étaient sortis de leurs trous et qui s'en allaient par la campagne à la recherche d'eau pour boire, il leur fit faire demi-tour, leur disant qu'il valait mieux patienter un peu de la soif que de se faire zigouiller bêtement.
 
Pendant la journée, quelques blessés étaient passés devant notre poste se dirigeant vers les ambulances ; caché par un rideau de peupliers, on entrevoyait Dixmude et les marmites qui y éclataient ; et comme la route qui y passait était copieusement arrosée, ce n'était pas sans appréhension que nous pensions que le soir venu il faudrait s'appuyer ce bout de chemin.
 
Dans l'après-midi, et grâce aux infirmiers qui me prêtèrent une gamelle et me donnèrent quelques vivres, je fis un semblant de soupe que je partageais avec les copains désignés pour la 1ère. Depuis notre départ de Paris, à part un peu de café que nous avions pût avoir à Ave-Capelle, nous n'avions rien pris de chaud, aussi y fîmes-nous honneur. Un instant après, l'on vint nous prévenir de nous préparer à partir, j'eus la précaution de prendre quelques biscuits et deux boîtes de singe en prévision de toute éventualité.
 
Le soir les sections étaient ravitaillées au pont de Dixmude, le second-maître commis, Ramone, y allait le soir avec la voiture de ravitaillement leur porter leurs vivres qui se composaient uniformément de singe, d'un peu de lard, d'un demi pain par homme, de sucre et de café, cela en quantité. Tandis que les Rts de marins touchaient parfois de la viande fraîche nous, mitrailleurs, à par une fois où une vache avait été abattue par un copain et les fois où l'on pouvait avoir soit un cochon ou bien, chose qui devint rare, quelques poulets, nous n'en touchâmes jamais tant que nous fûmes à Dixmude.
 
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Message édité par IM Louis Jean le 03-03-2017 à 10:01:38

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     Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau
n°46176
IM Louis J​ean
Posté le 03-03-2017 à 07:49:06  profilanswer
 

Donc, le soir venu, nous mîmes sac au dos et nous accompagnâmes Ramond qui devait nous faire rejoindre notre section. Le bombardement avait cessé et c'est allègrement que nous fîmes la route. En arrivant au pont nous mîmes sac à terre pour attendre notre section qui était relevée de son poste de la route d'Essen et qui devait venir se placer au pont de chemin de fer. Les quelques maisons qui se trouvaient de ce côté-ci du canal étaient toutes en ruine. Le long du canal, des tranchées étaient creusées et occupées par des marins, de chaque côté du pont des mitrailleuses étaient installées.
 
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Dans une maison, sur notre droite, se trouvait une fontaine ; à ce moment toute une théorie de sénégalais étaient occupés à faire leur provision d'eau. Ils en remplissaient de grandes cruches puis ils les mettaient en équilibre sur leur tête et s'en allaient les mains ballantes. J'aurais bien été embarrassé pour en faire autant. Parmi eux se trouvait un Européen tout jeunot ; il avait avec lui du vin et du genièvre qu'il avait ramené de Dixmude et il nous en fit profiter.
 
Après environ une heure d'attente notre section arriva ; elle prit ses vivres et nous nous joignîmes à elle. Nous fîmes à peu près 800 mètres et nous arrivâmes au poste qu'elle devait occuper en remplacement de la section qui l'avait relevée sur la route d'Essen. Nous causâmes avec nos nouveaux copains et j'eus le plaisir de retrouver parmi eux un ancien camarade du dépôt, un nommé le Moan, et comme son bidon était assez bien garni il m'offrit un de ces vieux quarts de pinard que j'acceptais de grand coeur puis, après ça, nous nous allongeâmes dans un coin de la tranchée, sur le pont du canal. Quoique n'étant pas trop à notre aise, nous étions beaucoup mieux que dans les tranchées de Caeskerke, aussi de suite fûmes-nous endormis. Cela dura jusqu'au matin où nous fûmes réveillés par l'explosion des premiers obus qui tombaient sur nous.
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Message édité par IM Louis Jean le 04-03-2017 à 11:47:39

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n°46177
IM Louis J​ean
Posté le 03-03-2017 à 09:34:33  profilanswer
 

L'heure qu'il était exactement, je n'en sais rien, je sais qu'il faisait jour, ce jour particulier à ces pays brumeux où l'on ne sait pas s'il est 8 heures du matin ou 4 heures de l'après midi, et que nous dormions encore lorsqu'un obus, aussitôt suivi d'un deuxième, explosa pas loin de nous. De suite réveillés, nous ramassâmes notre Saint-Frusquin et nous en étions là lorsque d'autres obus vinrent à pleuvoir. Le second-maître de la section nous dit d'évacuer la tranchée et de descendre vivement le long du talus, là, à l'abri du talus, nous trouvâmes toute la section mais nous ne  pûmes guère y rester longtemps car les obus allemands tapaient droit dessus et tous les débris, tuiles briques etc... nous tombaient sur la tête. Pour mon compte, je m'étais adossé au mur et j'avais mis mon sac à viande plié en plusieurs morceaux sur la tête il me rendit grandement service car il amortit le choc d'un tas de matériaux qui me dégringola sur le crâne.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/pontdixmude.jpg
 
Aussi le second maître, Goffny, nous dit de tâcher nous mettre à l'abri dans les tranchées des compagnies qui étaient en contrebas du talus et nous dit de nous rassembler sitôt le bombardement terminé dans une grange qui se trouvait à 200 mètres de là. Je réussis, avec Miquel, à ma caser dans un bout de tranchée où se trouvaient déjà des camarades des compagnies et où ils nous firent un peu de place. Il y avait un moment que nous y étions lorsque nous vîmes arriver à travers la plaine un chasseur à pied du 8e Bataillon, quoique l'arrosage continuait cela n'avait pas l'air de trop l'émouvoir. Il vint s'asseoir à côté de nous, en dehors de la tranchée, son sac, son bidon, sa musette étaient boches, il avait aussi un superbe casque avec lui. Comme je me trouvais à l'entrée de la tranchée je causais avec lui et l'invitait à se mettre à l'abri avec nous (piètre abri entre parenthèses, 2 branches entrecroisées et un peu de gazon dessus et, une fois là-dessous, on se croyait à l'abri! Mais enfin, tel qu'il était, il nous donnait une impression de sécurité et c'était le principal), mais il déclina mon offre, me disant qu'il était homme de liaison et qu'il devait rejoindre je ne me rappelle plus trop quoi ; après s'être reposé un instant il nous quitta pour remplir sa mission. Tout en n'ayant point peur j'étais encore ignorant des choses de la guerre ; depuis j'en ai fait tout autant que lui mais, pour le quart d'heure, j'avoue franchement que je l'admirais fort.


Message édité par IM Louis Jean le 03-03-2017 à 09:35:17

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n°46178
IM Louis J​ean
Posté le 03-03-2017 à 11:03:31  profilanswer
 

Au bout d'un moment, malgré que le bombardement n'aie point cessé nous nous décidâmes, avec Miquel, à rejoindre la grange où nous devions nous réunir. Nous y trouvâmes presque tous les copains, ils avaient fait du café et c'est avec plaisir que nous en avalâmes un quart. Les bonshommes qui étaient là n'avaient pas trop l'air de s'en faire, l'un d'eux, Despagnat, avait démonté son mousqueton et il l'astiquait comme s'il se trouvait à 100 lieues de là ; l'on dira que c'est peu de chose, j'en conviens, mais pour moi, débutant, cela me faisait de l'effet. les marmites tombaient de tous côtés et cela n'avait l'air de n'émouvoir personne, il est vrai que ces gens-là avaient déjà une vingtaine de jours de combat et ils commençaient à être habitués.
 
Un instant après nous, Gouritain et Pichon vinrent nous rejoindre, ils nous disent qu'ils se trouvaient à quatre dans un gourbi, ils étaient avec Denis et Delaunay, ils avaient les jambes entrecroisées, un obus était tombé juste sur leur gourbi et avait explosé à l'intérieur, eux deux n'avaient rien eu alors que les deux autres étaient réduits en bouillie.
 
Environ une heure après, nous vîmes arriver notre chef de section, monsieur Colliou, ainsi que Goffny, ils venaient nous chercher, le bombardement ayant cessé, pour rendre les derniers devoirs à nos pauvres camarades. pendant que quelques uns de nous creusaient une tombe le long du talus du chemin de fer, d'autres déblayaient le gourbi où Denis et Delaunay étaient ensevelis, on les retira en morceaux et on les porta dans le trou que l'on venait de creuser, on les mit l'un sur l'autre puis l'on combla le trou. pendant qu'on les mettait en terre, une partie de la section présentait les armes et, avant de leur jeter de la terre dessus, tout juste 50 centimètres, monsieur Colliou dit ces mots : << Denis et Delaunay adieu, nous vous vengerons! >>.  
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/tombeDD.jpg
Delaunay Yves - Denis Eugène Marie
 
S'il y avait eu que lui pour cela je crois fort que les mânes de nos deux camarades attendraient encore longtemps cette vengeance. Dans la cave de la maison que nous avions dû abandonner ce matin monsieur Colliou avait établi sa demeure et il avait avec lui une ou deux bouteilles d’élixir d'Anvers que Delaunay avait rapporté la veille au soir de Dixmude et que ce brave Colliou lui avait confisqué. Il alla les prendre puis nous en distribua un petit verre à chacun en trinquant << à la santé de nos deux camarades >>!!!


Message édité par IM Louis Jean le 03-03-2017 à 11:06:30

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n°46179
IM Louis J​ean
Posté le 03-03-2017 à 11:19:07  profilanswer
 

Delaunay Yves
 
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Denis Eugène Marie
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Denis1.jpg


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n°46180
IM Louis J​ean
Posté le 03-03-2017 à 12:00:35  profilanswer
 

Ce monsieur Colliou! Principal des équipages de la flotte, c'est à dire un grade équivalent à celui de lieutenant (enseigne de vaisseau), tout en ne l'étant pas, était venu à la 1ère section en remplacement de l'enseigne de vaisseau Bernier qui avait été blessé dès les premiers combats et évacué. Avant la guerre, il était lieutenant de pompiers à Brest, c'était un homme assez âgé, toutes sa vie il l'avait passé dans la Marine, c'était le type du rempilé qui, étant arrivé à son bâton de maréchal, veut prendre des allures distinguées et ne réussit qu'à se faire bafouer, et avec ça pas des plus courageux, au contraire, aussi son autorité sur la section était-elle nulle, en un mot il n'avait rien d'un chef. Peut-être voulut-il profiter de ce qui venait d'arriver pour nous faire un petit speech qui nous prendrait par les sentiments, en tout cas c'est le contraire qui en résultat car l'on n'a pas idée d'envoyer un boniment pareil : boire à la santé de deux hommes qui viennent d'être tués! Il fallait s'appeler Colliou pour trouver cela. La section l'avait surnommé Rosalie.
 
La veille au soir, en rejoignant la 1ère section, nous avions apporté nos sacs avec nous et nous les avions logés dans la maison en question et le matin lorsque le bombardement s'était amené nous les avions laissés là ; à ce moment les mitrailleurs ne portaient pas le sac, ils le laissaient dans la voiture de leur section. La veille, c'est par suite d'un malentendu que nous les avions portés avec nous, aussi allâmes nous les chercher pour les remettre au fourrier pour qu'il les retourne au poste de commandement. C'est dans un joli état que nous les trouvâmes, la moitié de la maison leur était écroulée dessus, il nous fallut un bon moment de travail pour les dégager puis, après, nous nous rendîmes tous de nouveau à la grange où nous étions déjà réunis le matin, là, en ma qualité de cuisinier de profession l'on me bombarda cuisto de la section et l'on m'adjoignit Devautour, l'homme le plus cossard de France et de Navarre, comme second. Mes fonctions consistaient à faire le jus du matin et à le porter aux tranchées de première ligne le matin et, dans la journée, à me débrouiller à trouver soit des patates, soit autre chose, et de les faire cuire puis de le porter au poste de la 1ère à Dixmude. Le lendemain (on faisait un jour de première ligne et un jour de soit-disant repos) l'on se trouverait de nouveau tous réunis et alors l'on ferait la popote en compagnie.
 
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Message édité par IM Louis Jean le 03-03-2017 à 13:04:40

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n°46181
IM Louis J​ean
Posté le 03-03-2017 à 12:49:31  profilanswer
 

A la tombée de la nuit, la section se rassembla et se dirigea vers son poste de la route d'Essen après avoir pris, en passant le pont de Dixmude, le pain et le singe qui lui était alloués. Devautour et moi, nous prîmes le café et le sucre et nous nous en retournâmes vers notre grange. Dans un coin il y avait un sommier, nous nous enveloppâmes le mieux que nous pûmes dans nos affaires et nous ne tardâmes pas à pioncer ferme quoique la température fut plutôt fraîche.
 
Sauf les bombardement les journées du 31 octobre, des 1er et 2 novembre avaient été assez tranquilles.
 
Si je m'étends si longuement sur les petits incidents de mes premiers jours de front c'est qu'alors tout m'était inconnu et, de ce fait, un rien prenait à mes yeux une importance assez forte et puis tout cela était nouveau pour moi, un rien me mettait l'esprit en éveil. plus tard, lorsque après avoir fait plusieurs jours de tranchée sans incident aucun, à part l'habituel bombardement, les torpilles, parfois des tués ou des blessés, je ne trouvai rien de nouveau à écrire chez moi. Je voyais les copains nouvellement arrivés noircir des pages entières ; de même que moi à mon arrivée un rien les mettait en émoi, deux mois après il n'y paraissait plus, on finissait par s'habituer à tout et l'on trouvait tout naturel d'exécuter certains faits que les premiers jours on aurait trouvé très hasardeux. L'homme qui est sur le front depuis un certain temps et qui a pris part à quelques affaires sérieuses n'a plus la même mentalité qu'un bonhomme de l'arrière, il est arrivé à un point où il se f..t de tout, c'est un mélange de fatalisme, de résignation, et surtout d'habitude. demandez à un type du front son appréciation, il vous dira qu'il en a marre et qu'il voudrait bien que cela finisse vite, mais comme cela est en dehors de sa volonté il laisse courir les évènements et s'en fait le moins possible. Il sait qu'il est là pour se faire casser la gueule, aussi souhaite-t-il la bath blessure pour se tirer des pattes.
 
Pour mon compte, c'est plein d'enthousiasme que j'étais partis pour le front mais à la fin il avait finit par s'émousser. C'était mécaniquement que je faisais mon boulot, un peu le cafard, un peu la façon dont nous étions traités et aussi la fatigue, avec ça voir tous les jours des camarades qui tombaient sans pouvoir prévoir la fin des hostilités, il y avait de quoi vous couper les bras. pour nous remettre un peu de vigueur il fallait une bonne petite alerte, c'était le meilleur des stimulants.
 
 


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n°46182
IM Louis J​ean
Posté le 03-03-2017 à 13:31:43  profilanswer
 

Avant l'aube, nous fîmes notre jus et nous partîmes le porter aux copains, il y avait quelque chose comme dans les 1300 mètres à s'appuyer. Dès que nous eûmes franchi le pont de l'Yser et que nous nous trouvâmes dans la ville même, je pus me rendre compte par moi-même du travail fourni par l'artillerie boche, pas une seule maison d'intacte, sur notre route des trous de marmites formidables. Nous traversâmes la ville et, après avoir distribué le jus aux hommes de l'échelon qui était resté en ville, nous arrivâmes aux tranchées de la route d'Essen ou ma section se trouvait avec des <sénégalais et nous fûmes les bienvenus.
 
La tranchée se composait d'un boyau avec quelques légers abris pour les hommes et pour les deux pièces de la section. Cela n'avait aucune ressemblance avec les tranchées que nous fîmes plus tard, il est vrai que l'on ne pensait pas y rester une éternité, c'était du provisoire. Sitôt notre café servi, nous fîmes demi-tour pour revenir en arrière car le jour se levait et, comme il n'y avait pas de boyau de communication, il aurait pût être dangereux de s'en revenir en plein jour sur ce terrain entièrement découvert. En retraversant Dixmude, nous le trouvâmes bondé de Marins qui partaient pour attaquer le château de Woumen.
 
http://www.groteoorlog.be/fm/wkasteel.jpg
source Forum Eerste Wereldoorlog
 
L'attaque qui avait commencé la veille avait échoué. Nos 75 avaient bien fait tout leur possible, mais cela n'était guère suffisant contre les travaux de défense des boches, aussi quand notre infanterie attaqua fut-elle bien reçue par l'ennemi. Notre gain au bout de la journée était d'environ 200 mètres. A cette attaque avait participé le 8e chasseurs à pied, le 151e d'Infanterie ainsi que des marins. Les hommes que nous venions de croiser en route partaient pour reprendre l'attaque. Arrivés à notre grange depuis un instant, nous rencontrâmes aussi des hommes du 151e qui attendaient que l'on ait fini de poser des petites passerelles sur l'Yser pour prendre les boches à revers. Malgré que les 75 faisaient leur possible notre attaque n'avançait guère et, à la nuit, j'appris par un blessé du 8e que les boches était beaucoup plus retranchés que ce que l'on se figurait. Sur la route de Caeskerke c'était une véritable procession de blessés qui passait ; qui par ses propres moyens, qui amené par quelques camarades ; les aumôniers et ambulanciers belges ne faisaient que faire la navette entre le pont de Dixmude et les ambulances ; et l'on peut croire que ce n'était pas un amusement car ce bout de chemin était particulièrement arrosé.
 
http://www.groteoorlog.be/fm/kaart3.jpg
source Forum Eerste Wereldoorlog


Message édité par IM Louis Jean le 04-03-2017 à 04:55:48

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n°46186
IM Louis J​ean
Posté le 04-03-2017 à 04:12:49  profilanswer
 

Le soir venu nous portâmes la soupe au poste de la section et nous nous en retournâmes avec elle, elle n'avait eu aucune perte car dans ce coin-là tout s'était passé tranquillement, l'effort réciproque étant concentré sur le château de Woumen. Dès le lendemain l'attaque reprit, nos troupes qui avaient réussi à s'approcher à 400 mètres du château partirent à l'assaut, malgré qu'elles subirent de grosses pertes, elles réussirent à enlever une ferme et le parc mais arrivées au pied du château l'attaque se brisa devant les défenses accumulées par l'ennemi et il refallut faire demi-tour sous le feu de l'ennemi en amenant avec soi une centaine de prisonniers boches que l'on avait fait dans un petit bâtiment à l'entrée du parc.
 
Ce soir-là ma section repartit aux tranchées et le lendemain j'eus le même boulot que la veille à accomplir.
 
Ce jour-là le 151e nous quitta ; chose qui nous étonna, les hommes quittaient tous leurs cartouches, dans tous les coins il y en avait de pleins paquets, ceux qui se trouvaient sur la route était enlevés par les voitures régimentaires mais le plus grand nombre resta à la traîne. De même que le 151e, le 8e chasseurs nous quitta ainsi que le 5e Tirailleurs Algériens (Tunisiens). En novembre 1914 les tirailleurs étaient en ligne avec leurs grandes culottes blanches bouffantes.
 
Quelques pièces de 75 se trouvaient dans Dixmude même et de là, presque à bout portant, elles canardaient les positions boches. Je prenais plaisir à les regarder tirer mais elles furent vite repérées et les obus boches ne tardèrent guère à leur faire réponse ; comme je n'avais rien à faire par là je m'empressais de quitter les artilleurs et je partis faire un tour dans la ville oir s'il n'y avait rien à ramener pouvant servir à la section puis je rejoignis ma grange.
 
La journée, sauf le bombardement, se passa tranquillement. Il n'en fut pas de même le lendemain où l'ennemi déclencha une forte attaque sur le cimetière et la route d'Essen, occasionnant des pertes assez fortes des deux côtés.


Message édité par IM Louis Jean le 04-03-2017 à 05:41:59

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n°46187
IM Louis J​ean
Posté le 04-03-2017 à 04:28:08  profilanswer
 

A partir de ce moment ma section n'alla plus sur la route d'Essen, elle alla prendre position à l'extrême droite des positions tenues par la Brigade, là où les territoriaux commençaient à avoir leurs lignes.
 
 C'est en revenant des tranchées que nous fîmes notre changement de position ; nous trouvâmes deux mauvais gourbis pour nos pièces et deux autres pour les bonshommes. Nous étions à côté d'une maison de paysans, moi et Devautour passâmes la nuit dedans. Cette nuit-là, 7 ou 8, ne fut qu'une longue série d'attaques sur nos lignes, elles furent toutes repoussées. Au jour, elles reprirent au cimetière avec une violence inouïe, elles furent précédées d'un bombardement formidable mais malgré cela elles échouèrent, il en fut de même le lendemain. L'ennemi avait réussi à prendre pied dans nos positions, mais il en fut de suite rejeté.
 
Le lendemain du jour où nous eûmes changé de position, je partis dans Dixmude mais, lorsque je voulus en revenir, cela me fut impossible ; j'avais pourtant le "mot" français et le "mot" belge mais cela ne suffisait pas. Il fallait un laisser-passer écrit. Après avoir posé un moment, je vis arriver des infirmiers qui venaient de "faire provisions" en ville, beurre, farine, conserves etc...
 
[dans la marge : ] La ville était entièrement évacuée par les civils dès le début des combats, il n'y avait qu'à se servir. Les stocks diminuant, seuls les personnels d'état-majors et de l'infirmerie avaient le droit d'aller faire de la récupération ; pour les simples poilus, ceinture.
 
Comme ils avaient un laisser-passer je pus franchir le pont avec eux. pour rejoindre la section, j'avais un bon bout de chemin à faire le long du talus de l'Yser ; tout le long c'était plein de tombes de marins. Parmi les camarades qui avaient leur poste là je trouvais plusieurs copains de la 9ème et par eux j'eus des nouvelles des autres. J'appris, entre parenthèses, que Bruneau, un de ceux qui avaient fait le voyages dans le même compartiment que moi, avait été tué dès les premiers jours, enseveli dans une masure. A Toulon, nous avions avec nous un type rigolo et qui avait l'air décidé, Latil ; ce jour-là je le rencontrais et lui trouvant triste mine je lui en fis l'observation << ne m'en parle pas, me dit-il, je ne me figurais pas que la guerre soit si terrible que ça, je suis entièrement déprimé >> Tu as la frousse alors, lui dis-je, et pourtant à Toulon tu voulais tout avaler, << oui mais alors je ne savais pas ce que c'était >>. Je crois que ce pauvre diable fut tué deux jours plus tard.


Message édité par IM Louis Jean le 04-03-2017 à 06:00:09

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n°46188
IM Louis J​ean
Posté le 04-03-2017 à 08:11:56  profilanswer
 

A peine avais-je rejoins la section que nous vîmes arriver Mahé avec une égratignure à l'oeil, il nous dit que cela provenait d'un éclat d'obus et que Papin, notre cycliste, avait tout le bas du ventre labouré et qu'il avait été transporté à l'ambulance. En revenant de Dixmude et pour rejoindre le poste occupé par ma section il fallait traverser la voie du chemin de fer qui formait talus et, de ce fait, l'on était entièrement exposé aux balles boches ; poussé par la curiosité, et ignorant du danger, je m'étais arrêté à ce point et j'examinais les positions ennemies mais je n'y restait guère longtemps car de suite trois balles me sifflèrent aux oreilles, je ne fis qu'un bond jusqu'au bas du talus ; sans doutes les tireurs boches crurent-ils m'avoir tué, en tout cas je l'avais échappé belle. Tout droit sur le talus je faisais une belle cible et les boches avaient mille chances contre une de m'avoir. Ce n'est pas flatteur pour eux de m'avoir manqué, mais ce fut heureux pour moi.
 
Miquel avait remplacé Devautour comme cuistot en second et comme nous n'avions pas de gourbi pour nous deux nous décidâmes de nous en construire un en contrebas du talus. Nous nous mîmes un matin à l'ouvrage et dans l'après-midi, non sans peine, il était fini. Comme solidité il laissait fort à désirer mais enfin nous étions à l'abri des intempéries et c'était le principal. Nous l'avions construit avec quelques planches arrachées à la petite maison qui était à côté de nous et quelques branchages et nous avions recouvert le tout de mottes de gazon et, comme l'eau s'infiltrait quand même à travers la toiture, nous l'avions couverte avec des tuiles. Nous pouvions nous y tenir allongés ou accroupis ; comme j'avais quelques bougies et un peu de tabac, nous n'étions pas de plus à plaindre.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Gourbi.jpg
 
A propos du tabac pendant tout le temps que nous fûmes à Dixmude, nous reçûmes un jours un paquet de 10 cigarettes anglaises par homme, il paraît qu'il y en avait pas mal d'envoyées pour les hommes mais les 3/4 restaient en route. Plusieurs copains qui se trouvaient au poste de commandement, entre un nommé Le Mé et le chauffeur du commandant : Denis, m'ont affirmé avoir vu notre commissaire, monsieur Audouï, se servir tout ce qu'il y a de plus largement sans souci des bonshommes qui étaient dans les tranchées. J'admet très bien que les officiers aient droit comme le dernier des poilus à profiter des dons que leurs unités peuvent recevoir, mais en tout cas eux avaient l'automobile qui tous les jours filait à Dunkerque et pouvait leur rapporter tout ce dont ils avaient besoin, tandis que nous autres nous manquions de tout : tabac, allumettes, papiers à cigarettes et à lettre.


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n°46194
IM Louis J​ean
Posté le 05-03-2017 à 07:15:59  profilanswer
 

Heureusement que pour mon compte je m'étais muni, avant mon départ de paris, de pas mal de cahiers de feuilles à cigarettes (kidnappées dans un bistro de la place Pigalle à Paris)  et comme les territoriaux touchaient du tabac, je pus faire l'échange avec eux. Pour un cahier de feuilles j'avais un ou deux paquets de tabac (gros Q) et quelques allumettes par dessus le marché. Pour la nourriture, nous ne recevions toujours qu'une boîte de singe par jour, un demi pain ou quelques biscuits, du café, du sucre et un bout de lard gras. pour le reste il fallait se débrouiller. Vers les derniers jours de notre séjour à Dixmude, nous touchâmes un peu de vin, 6 à 7 litres par jour, pour 28 hommes, et là-dessus notre major et notre principal commençaient par s'en réserver un litre pour eux,et un litre de "tako".
 
http://memoires-de-guerres.var.fr/_depot_ad83/datas/ark_cms/_depot_arko/basesdoc/5/395918/vign_paquet-de-tabac-ayant-appartenu-a-louis-marcel.JPG
source Mémoires de guerre du Var
 
A l'endroit où nous étions, il n'y avait pas d'eau. Il fallait faire une centaine de mètres en arrière pour en trouver un peu dans un petit canal qui coupait la plaine, et encore n'était-elle pas des meilleures. Mais enfin, telle qu'elle était nous étions bien contents de l'avoir. Les premiers jours nous avions quelques de ressources de trouver des légumes à travers champs, mais bientôt ils disparurent. Les pommes de terre durèrent plus longtemps car toutes les fermes en étaient pleines. Cela nous rendit grand service, nous avions parfois, en partant en vadrouille, la chance de tomber sur une bande de poules qui, n'ayant plus de propriétaires, se baladaient à travers champs. Celles que nous pouvions empoigner servaient à varier un peu notre menu, d'autres fois l'on pouvait avoir de petits cochons de lait ; eux aussi étaient les bienvenus.
 
Nous partions en chasse à la tombée de la nuit, ou bien au petit jour, car dans la journée ça aurait été trop dangereux car les boches canardaient constamment nos positions et comme pas mal de "taubes" planaient sur nos têtes, nous aurions été vite repérés ; pour un homme aperçu c'était une dégelée de 77 et de 105 qui partaient dans sa direction. Ils avaient aussi une "saucisse", un dracken, qui, du matin au soir, nous espionnait. De notre côté je ne vis qu'une seule fois un ballon captif, un sphérique. Par contre, la nuit était très tranquille ; les boches ne tiraient presque jamais, ils laissaient la parole à nos 75 et 120 qui tiraient quelques salves au milieu de la nuit.


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<< On peut critiquer les parlements comme les rois, parce que tout ce qui est humain est plein de fautes.
     Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau
n°46206
IM Louis J​ean
Posté le 06-03-2017 à 06:20:42  profilanswer
 

Le soir, une corvée partait à Caerskerke, quelque choses comme 3 kilomètres tant à l'aller comme au retour à s'appuyer, chercher nos vivre, Miquel faisait partie de cette corvée. Quant à moi, avec quelques copains, je partais en chasse. Un soir que nous avions appris par les territoriaux (94e RIT) que dans les environs de la maison du bourgmestre de Saint-Jacob-Capelle se trouvait pas mal de petits cochons, dans une ferme abandonnée, nous partîmes Mahé, Fabre Anthelme et moi, pour en chercher un. Il faisait nuit noire mais pas un brin de brouillard et, comme nous connaissions la direction à prendre nous étions sûrs de nous. Nous avions nos mousquetons en bandoulière et nous marchions joyeux comme des écoliers en vacances. Après avoir traversé plusieurs fossés plein d'eau nous arrivâmes à Saint-Jacob-Capelle, les quelques fermes qui forment le patelin étaient toutes plus ou moins atteintes par les projectiles boches. Nous leur redîmes visite et dans une nous trouvâmes toute une nichée de cochons, 5 à 6 gros et une vingtaine de petits. A notre approche les petits se sauvaient mais les gros nous tenaient tête, il y avait surtout une grosse truie qui n'avait pas l'air trop commode, il fallut mettre baïonnette au canon et lui piquer les côtes pour la faire dégager et pour permettre à Mahé de se saisir d'un petit cochon que nous saignâmes d'un coup de baïonnette.
 
J'avais apporté un sac avec moi et comme nous eûmes la bonne fortune de tomber sur un champ de choux rouges, j'en fis ample provision. Ils faisaient une soupe de couleur violette mais nous n'y regardions pas de si près. Anthelme se chargea du cochon et Fabre et Mahé firent une provision de paille pour leur gourbi. Cette nuit-là j'appris comment il fallait s'y prendre pour faire une attache aussi longue que ce que l'on désire en prenant la paille à même la meule. Lorsque nous voulûmes rejoindre notre tranchée nous fûmes bien embarrassés, le brouillard s'était levé et l'on n'y voyait pas à 10 pas devant soi, malgré cela nous ne perdîmes pas courage et nous nous dirigeâmes dans la direction de notre poste, sachant bien que de toute façon nous finirions bien par arriver aux tranchées françaises. Après une heure et demie ou deux de marche et de contre-marche, après avoir franchi plusieurs fossés nous finîmes par arriver vers nos tranchées mais nous étions dans les 800 mètres trop à gauche. Heureux d'avoir retrouvé notre chemin nous nous dirigions, toujours avec notre fardeau, vers notre poste lorsque tout à coup Anthelme, qui marchait en tête de nous, s'allongea lui et son cochon dans un petit fossé qui servait de feuillée. Il s'en releva tout parfumé et il partit en plaquant le cochon mais Mahé ne l'entendit pas ainsi et il le ramassa, d'ailleurs nous étions presque arrivés et ça aurait été dommage de le laisser en route aussi près du but.


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n°46213
IM Louis J​ean
Posté le 06-03-2017 à 10:40:04  profilanswer
 

Comme le cochon était un peu petit pour 30 poilus ayant bon appétit, au petit jour Lesueur et Depagnat partirent en chercher un autre qu'ils ramenèrent vivant. De retour ils rencontrèrent le capitaine de la Cie des "totors" qui étaient à côté de nous et qui voulut le leur faire lâcher en leur disant que c'était défendu de piller le bien des alliés ; mais là il tomba sur deux types qui n'avaient pas froid aux yeux et qui lui dirent qu'il ferait bien mieux de faire attention d'abord à sa compagnie pour ce sujet qu'à nous, car eux étaient les premiers à nous donner l'exemple, sans doute que ce brave capitaine voulait garder toute la nichée de cochons pour sa compagnie, mais avec nous il était mal tombé.
 
Pour en finir avec les histoires de cochons, un beau jour nous en vîmes un devant notre tranchée, un gros, en train de manger le cadavre d'un boche, de suite il était allé au ventre et avec des grognements de plaisir il lui mangeait les tripes, sans doute ce cochon savait-il la consommation énorme que les boches font de ses congénères car il avait l'air tout heureux de rendre la pareille à l'un d'eux ; malheureusement pour lui une balle partie de nos tranchées vint interrompre et terminer son repas.
 
Dans la journée du 9 il nous vint une compagnie du 1er régiment en renfort et j'eus le plaisir parmi eux de retrouver Portanier, quoiqu'il n'y ait eu que 10 jours que j'étais sans nouvelles de lui j'étais tout heureux de le revoir. Il me semblait qu'il y avait un siècle que nous étions séparés, il est vrai que les jours que nous passions pouvaient compter pour plusieurs, le soir l'on se disait : << en voici encore une de passée, savoir s'il en sera de même demain. >> De même que moi Portanier avait été bombardé cuistot, ce jour-là je laissais Miquel s'occuper de notre cuistance et je partis blaguer avec Portanier. Il me raconta qu'il avait participé à l'attaque du château de Woumen et il m'en dit les principales phases jusqu'au moment où l'on dû rebrousser chemin. Il me dit s'être retrouvé au pont de Dixmude sans savoir comment ; de l'entendre causer cela me faisait de la peine car c'est moi qui lui avait fait mettre son nom comme volontaire et je voyais bien qu'il n'était pas trop à sa place sur le front. D'ailleurs il n'y resta pas longtemps car un mois et demi après il était évacué et embusqué. Comme il était de veille de 11 heures à 1 heure du matin il me demanda de lui tenir compagnie mais cela me fût impossible. Lorsque le lendemain matin je le revis, je lui demandais si sa faction s'était bien passée, il me répondit avoir vu un boche mettre son nez à son créneau, un copain qui était à côté de lui n'avait rien vu, de même qu'un second-maître qu'il avait averti. Comme notre tranchée était à pic sur les bords de l'Yser, il était impossible qu'un boche vienne y mettre son nez. je n'eus pas de peine à lui faire comprendre qu'il avait été victime d'une hallucination.


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n°46215
IM Louis J​ean
Posté le 06-03-2017 à 11:32:01  profilanswer
 

Nous nous quittâmes pour chacun vaquer à ses occupations, avec l'aide Miquel j'avais mis la soupe au feu et, de l'intérieur de mon gourbi, le foyer étant juste devant la porte, je maintenais le feu lorsque tout à coup le cri << alerte! >> retentit, je bondis sur mon mousqueton et avec les autres copains nous grimpâmes sur le haut du talus, là notre principal nous désigna une ligne quelconque où, paraît-il, des boches étaient en train de passer. Personne de nous ne voyait rien mais enfin nous nous préparâmes pas moins à tirer dans la direction indiquée, l'on nous donna la hausse à 1500 mètres et l'on nous commanda : << Joue! >>. Depuis 12 jours que j'étais sur le front je n'avais encore tiré un coup de fusil aussi étais-je très émotionné, je sentais mes jambes trembler et j'en rageais, je me disais << Nom de D... pourvu que les copains ne voyent pas que j'ai la tremblotte! >> malgré cela j'avais pris correctement ma ligne de mire et au signal de << Feu! >> ma tremblotte s'évanouit, elle ne m'avait guère duré, peut-être 2 secondes, tout juste l'intervalle entre les deux commandements de Joue et Feu.
 
Je ne sais si quelques uns de nos coups portèrent, en tout cas au bout de quelques salves les marmites commencèrent à nous arroser copieusement ; notre Principal nous fit cesser le feu et redescendre le long du talus, car à dire vrai avec nos feux de salve à 1500 mètres avec nos mousquetons nous ne faisions absolument rien, nous avions seulement réussi à nous faire repérer. Comme les boches s'acharnaient sur notre coin nous dûmes l'évacuer et chercher abri dans les tranchées des régiments où le bombardement était un peu moindre. Cela dura une heure à peu près puis cessa. Nous rejoignîmes nos pénates et nous vîmes que les dégâts n'étaient pas bien graves. Quoique tout autour ce soit remplis de trous d'obus, nos gourbis se trouvaient protégés par la hauteur du talus. Un obus était tombé à côté de ma marmite, le couvercle avait voltigé aux 500 diables et la soupe était pleine de terre et de pierres. malgré cel notre brave Rosalie (Colliou) voulut en manger quand même, il avait du goût.
 
Du fait du bombardement nous n'avions eu aucune perte mais à côté de nous il y eut trois ou quatre bonshommes du 1er Rgt d'esquintés, cela, il n'y a pas à dire, provenait de nos feux de salve. il y avait notre principal qui disait << Je regrette, si j'avais su! >>, oui mais il était trop tard pour regretter.


Message édité par IM Louis Jean le 07-03-2017 à 06:50:22

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n°46217
IM Louis J​ean
Posté le 06-03-2017 à 19:05:30  profilanswer
 

Portanier était venu me voir dans mon gourbi, il n'était pas trop à son aise, je lui remontais un peu le moral, il me disait que j'avais de la chance de ne pas me faire de bile dans un moment pareil, ce à quoi je lui répondis que comme ça ne servait à rien, ce n'était pas la peine de s'en faire. Comme j'avais une petite boîte de sardines et du pain je lui fit casser la croûte puis il prit un peu de soupe qui était encore tiède, elle était pleine de terre mais il l'avala quand même. Après cela je lui fit écrire un mot pour sa famille, me chargeant de lui expédier. Plus tard, lorsque je le revis à Toulon, nous parlâmes de ce jour là. Avec nous se trouvaient plusieurs personne, il leur dit que je lui avait sauvé la vie! En cela il exagérait un peu, je n'avais seulement que remis un peu d'aplomb dans son moral.
 
Pendant cette journée, 10 novembre, ça avait chauffé dur à Dixmude. Dans la matinée un bombardement terrible avait bouleversé nos tranchées, occasionnant de grosses pertes à leurs défenseurs, puis l'infanterie allemande, 40 000 hommes,  attaqua en masse. Quoique la veille nous eussions reçu quelques 75 en renfort, notre artillerie n'était pas de taille à lutter avec celle des boches, mais malgré cela la défense tenait bon quand même lorsque, tout à coup, les défenseurs de nos tranchées se trouvèrent pris à revers. Les boches avaient forcé la ligne de la route d'Essen, défendue par les Sénégalais et les Belges, et où se trouvait notre ancien poste. Ce jour-là, la section qui nous avait remplacé fut entièrement esquintée. A ce moment ce fut la guerre de rue qui commença, on se battait de maison en maison, de tous les coins les boches surgissaient, à gauche, à droite, devant, derrière, partout il y en avait. L'une après l'autre nos positions devaient être abandonnées ; deux mitrailleurs qui étaient restés les derniers à leur poste, ne s'étant aperçu de rien pendant la chaleur des combats, se trouvèrent coupés des troupes françaises, ils quittèrent leur bonnet et se mêlèrent aux boches (à la tombée de la nuit) et rejoignirent nos ligne en chargeant avec eux.
 
http://parismuseescollections.paris.fr/sites/default/files/styles/pm_notice/public/atoms/images/CAR/aze_card09202_001.jpg?itok=K1cgey-m
L'Agonie de Dixmude - nov. 1914 Les Fusiliers marins au pont des Flandres. D. Charles Fouqueray. Source Paris Musées
 
Des hommes qui se trouvaient séparés de leur unité se joignaient au premier groupe qu'ils trouvaient et ils replongeaient avec d'autres dans la fournaise avec, d'autres, à moitié fous, s'enfuyaient vers le pont de Dixmude, là, des officiers des tranchées des bords de l'Yser les faisaient retourner, le revolver au poing. Plusieurs copains m'ont affirmer les avoir vus tirer sur des fuyards. Sur notre gauche, le lieutenant de vaisseau Serieyx était fait prisonnier avec quelques hommes après une résistance désespérée, ils furent joints à d'autres prisonniers et contraints de marcher, désarmés, à la tête des boches qui se dirigeaient au confluent du canal d'Handzaeme et de l'Yser. d'après plusieurs qui en revinrent le nombre des marins prisonniers et que les boches avaient placés à leur tête pouvait former l'effectif d'une compagnie mais plus tard, dans un rapport officiel du gouvernement français, paru dans le "Bulletin des Armées", il n'était fait mention que d'une trentaine d'hommes.


Message édité par IM Louis Jean le 07-03-2017 à 07:20:31

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n°46218
IM Louis J​ean
Posté le 06-03-2017 à 19:24:57  profilanswer
 

Les boches, couchés derrière leurs prisonniers, tiraient entre leurs jambes sur nos défenseurs de l'autre rive de l'Yser qui n'osaient riposter.
 
Le commandant allemand avait ordonné au lieutenant de vaisseau Serieyx de dire aux défenseurs des tranchées de l'autre rive de se rendre et lui avait même demandé de lui faire un plan de nos positions, pendant qu'il était en train de lui en faire un très embrouillé, une contre-attaque avait réussi à passer l'Yser à 70 mètres de là, sans être aperçue, sur une petite passerelle, et commença un feu nourri sur la droite des boches, profitant de cette intervention Serieyx, quoique blessé au bras, et quelques hommes se jetèrent à l'eau et réussirent à rejoindre nos lignes.
 
http://ecole.nav.traditions.free.fr/celebres/offici9369.jpg
source ecole.nav.traditions
 
Pendant ce temps, en ville, les dernières défenses élevées à la hâte étaient enlevées les une après les autres après des combats acharnés, de part et d'autre les pertes étaient énormes. De tous côtés de nouveaux ennemis surgissaient et nous refoulaient sur les bords de l'Yser et là aussi pas mal se jetèrent à l'eau pour se sauver. Arrivé sur les bords de l'Yser, l'ennemi était tenu en respect par le feu de nos tranchées de la rive gauche, deux mitrailleuses qu'il avait mit en batterie pour prendre le pont en enfilade furent de suite mises hors de combat par les nôtre qui flanquaient le pont à droite et à gauche.
 
A la nuit, 11 heures du soir, la 9ème, 10ème et les débris de la 11ème compagnie du 2e régiment qui s'étaient maintenues sur la rive droite de l'Yser réussirent après une retraite difficile, et en utilisant la petite passerelle dont j'ai parlé plus haut, à rejoindre nos lignes avec leurs blessés.
 
Nos pertes dans cette journée furent énormes tant en hommes qu'en officiers, mais elle coûta 10 000 (?) hommes aux boches et ne leur servit à rien car nous tenions toujours l'autre rive de l'Yser et jusqu'à présent, 19 mois après (1er juin 1917), ils n'ont pas encore pu la franchir.


Message édité par IM Louis Jean le 07-03-2017 à 05:49:40

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<< On peut critiquer les parlements comme les rois, parce que tout ce qui est humain est plein de fautes.
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n°46219
Memgam
Posté le 06-03-2017 à 20:23:31  profilanswer
 

Bonjour,  
 
La peinture, par Léon Couturier, de l'épisode de l'évasion du LV Serieyx, publiée ci-dessus, par l'IM Louis Jean,  provient d'un ouvrage de la maison Larousse, comme on peut s'en douter en lisant la mention (Cl. Larousse).
 
Cette reproduction se trouve en page 350, chapitre La Grande guerre (1914-1918) de l'ouvrage de Charles de La Roncière et de Georges Clerc-Rampal, Histoire de la Marine française, publié par la Librairie Larousse en 1934.
 
Cordialement.

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