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Auteur Sujet :

Journal d'un fusilier marin : Fortuné Dalbera.

n°46219
Memgam
Posté le 06-03-2017 à 20:23:31  profilanswer
 

Reprise du message précédent :
Bonjour,  
 
La peinture, par Léon Couturier, de l'épisode de l'évasion du LV Serieyx, publiée ci-dessus, par l'IM Louis Jean,  provient d'un ouvrage de la maison Larousse, comme on peut s'en douter en lisant la mention (Cl. Larousse).
 
Cette reproduction se trouve en page 350, chapitre La Grande guerre (1914-1918) de l'ouvrage de Charles de La Roncière et de Georges Clerc-Rampal, Histoire de la Marine française, publié par la Librairie Larousse en 1934.
 
Cordialement.

n°46220
IM Louis J​ean
Posté le 06-03-2017 à 20:26:47  profilanswer
 

Dans un combat moderne il est impossible à un combattant de se rendre compte de ce qui se passe à côté de lui, en dehors de son secteur, souvent ce n'est deux ou trois jours après, alors qu'en arrière tout le monde le sait déjà, que vous apprenez qu'à quelques pas de vous vient de se passer tel ou tel fait, et si vous voyez plusieurs type chacun d'eux vous racontera l'histoire à sa façon, du moins dans les détails. [Dans la marge : ] ou par le Bulletin des Armées de la République.
 
[Dans la marge : ] voir ci-joint un extrait de lettre du front
Recopiée le 01/12/48
 
12e lettre du front
Hoogstaed le 21 novembre 1914
 
Chers parents,
 
Je viens de recevoir votre carte du 14 courant juste comme je venais de vous envoyer une carte disant que je n'avais rien reçu de vous depuis une dizaine de jours, je n'ai pas reçu non plus l'imperméable. Comme je pense vous avez dû le deviner pendant que j'étais dans les tranchées c'était à Dixmude (on me remet pendant que je vous écrit votre carte du 18 courant celle-là n'a mis que 3 jours pour arriver, c'est un record, merci pour elle et je continue ma lettre) et je puis vous affirmer que ça a bardé et par la même occasion je vous envoie un article qui a paru dans le Daily Mail et qui est entièrement faux, il n'y avait aucun autre corps que la Marine si ce n'est une compagnie de tirailleurs sénégalais et quelques Belges sur notre droite et je puis vous dire sans crainte de démenti que leur réputation est surfaite, vous direz sans doute que ces gens-là se battent depuis trois mois et demi, cela est très vrai mais je pourrais répondre à ça que ces gens là sont allés se reposer à Dunkerque et que ceux qui étaient à Dixmude pouvaient rentrer dans la catégorie des troupes fraîches, et bien ces gens-là dès que les marmites tombaient près de leurs tranchées, se cavalaient comme des lièvres et il fallait en plus de nos postions occuper les leurs. Je ne sais si ma lettre vous parviendra, en tout cas je vais vous raconter la prise de la ville par les Allemands telle qu'elle a eu lieu. Comme vous devez le voir par le plan que je vous adresse la ville de Dixmude, ville d'environ trois mille âmes, était du côté de l'Yser occupé par les boches mais était toujours en possession des troupes de la Marine française qui occupaient des tranchées en avant de la ville qui, elle-même, n'était plus qu'un monceau de ruines, et par ce fait intenable, mais ce qui en faisait sa valeur c'est qu'elle se trouvait sur la route de Dunkerque et elle commandait le pont et nos troupes qui se trouvaient en avant de la ville empêchaient les Allemands de se glisser par surprise jusqu'au pont. Alors le 10 les Allemands nous firent subir un bombardement épouvantable et malgré les pertes considérables réussirent à percer nos tranchées avancées, l'on se battit toute la journée dans les rues, mais comme ils étaient très supérieurs en nombre l'on dû évacuer la ville et passer le pont les pertes des Allemands étaient considérables mais les nôtres, hélas sont assez fortes. J'ai su que deux compagnies de marins, qui avaient été cernées et obligées de se rendre après avoir brûlé toutes leurs cartouches, furent désarmées et obligées de marcher pousses par les baïonnettes boches sur nos tranchées afin de leur permettre d'avancer sans danger et nous être dans l'alternative de les laisser avancer ou de tirer dessus et bien cela est malheureux mais le le fallait, et on l'a fait. Beaucoup de marins, heureusement pour eux, se jetèrent à l'eau et nous pûmes les repêcher de l'autre rive, ceux-là furent sauvés. Où les Boches eurent le plus de pertes ce fut lorsqu'ils eurent l'audace de placer 2 mitrailleuses à 30 mètres du pont et un canon ils devaient venir de la forêt qui se trouve à droite entièrement à découvert, il en fut fait un carnage épouvantable ceux qui restaient s'enfuirent jusqu'au dernier en somme les Boches s'emparèrent de Dixmude mais ne purent passer la rivière et cette prise ne leur est d'aucune valeur car dès que nous eûmes évacué la ville notre artillerie se mit à pleuvoir dessus et le rendit intenable à l'ennemi qui dut l'évacuer .
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/10novembre.jpg
Quand à nous nous fîmes sauter les 2 ponts, celui de la route et celui de la voie ferrée ; pour celui de la voie ferrée c'était un lieutenant belge qui avait le responsabilité de le faire sauter, il avait son poste à côté du pont, les mines étaient en place et les fils à portée, et bien lorsqu'il reçut l'ordre de faire sauter le pont, chose honteuse à dire, il ne le fit pas, les fils étaient en mauvais état, il ne les avait pas surveillés, il a fallu qu'un de nos commandants arriva et revolver au poing l'en fit réparer, 10 minutes après son arrivée le pont sauta. [Dans la marge : ]bruit qui circula dans la Brigade après le 10 novembre. En résumé si ce n'est que de part et d'autre part beaucoup plus considérable du côté boche, on a eu des pertes à déplorer, le combat du 10 n'aura été qu'une légère victoire d'amour propre pour les boches mais pour nous ça n'a pas été une défaite car nous tenons toujours la rive gauche de l'Yser plus énergiquement que jamais et que tous les jours on reçoit des renforts en quantité.
 
Comme vous le voyez il ne faut pas toujours croire les journaux car souvent ceux qui font les articles soi-disant à sensation les font d'imagination et sont out le contraire de la réalité pour mon compte j'ai confiance plus que jamais et je termine en vous embrassant de tout coeur.
Votre Fortuné.
 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b102343695/f1.highres


Message édité par IM Louis Jean le 07-03-2017 à 08:05:07

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<< On peut critiquer les parlements comme les rois, parce que tout ce qui est humain est plein de fautes.
     Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau
n°46222
IM Louis J​ean
Posté le 07-03-2017 à 06:29:12  profilanswer
 

Après le 10 novembre, les Sénégalais furent retirés de notre front et évacués, à cause du froid, malgré leurs souliers et leurs molletières, les jambes et les pieds leur gonflaient, les pauvres malheureux ne pouvaient pas se traîner, pour eux le froid : << Y en avait pas bon >>.
 
La Brigade resta encore 6 jours à Dixmude, ou du moins sur la rive gauche et ces derniers jours se passèrent tranquilles, sauf bien entendu le bombardement habituel. Dans la soirée du 10 on avait fait sauter le grand pont, celui de chemin de fer était démoli depuis longtemps, mais comme on avait peur que les Boches se servent des rails pour envoyer un pont volant pendant la nuit, une pièce de 75 bombarda la voie pour la rendre inutilisable.
 
Jusqu'au 16 nous vécûmes en père peinard, notre principale préoccupation fut de démolir la petite maisonnette qui était à côté de nous pour, avec les matériaux, en améliorer nos gourbis. Comme il avait pas mal plu, le sol était un vaste bourbier, chaque fois que l'on levait le pied on avait 5 kgs de boue après ; avec les briques provenant de la petite maisonnette nous fîmes de petites allées entre nos gourbis ce qui nous permit d'avoir les pieds secs. Le poste de ravitaillement avait encore été éloigné et ce n'était pas le rêve d'aller la nuit, à travers champs, chercher les vivres, le sol était labouré de trous d'obus pleins d'eau, à chaque instant l'on risquait de tomber dans l'un. Nous avion un QM d'échelon, Sablé, un vieux fayot mais la pâte des hommes, ce pauvre diable tenait sur ses jambes parce que c'était la mode, tous les soirs c'était lui qui partait avec la corvée de vivres, malgré qu'il y eut 3 autres QM à la section. Comme remerciements, dès qu'il arrivait il était agoni d'invectives par Goffny (que nous avions surnommé "fil de fer" vu sa maigreur et les poils de sa moustache), dont il était la bête noire, tantôt il était resté trop longtemps en route, tantôt il n'avait pas touché assez de vin, et les promesses de le faire casser de son pauvre grade de QM, et les épithètes d'imbécile, d'idiot etc... lui pleuvaient sur le dos. Lorsque notre principal voyait ça, il faisait chorus lui aussi si bien qu'ils rendaient ce pauvre malheureux "marteau", nous autre on lui reprochait de se laisser faire comme cela et souvent Même nous ne cachions pas nos opinions à nos deux chefs qui, pour le quart d'heure, n'avaient pas la jappe trop haute avec nous.
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Fildefer.jpg
Fil de fer dit moustaches de taupes
Nous étions une équipe de réservistes qui voulaient bien faire leur boulot mais qui ne voulait pas trop se laisser embêter. Avec Mahé, Lesueur, Depagnat, Charolais et Lejeune nous formions une équipe qui, plus d'une fois, à fait mettre notre cher "Rosalie" en fureur. J'ai vu Lesueur lui refuser catégoriquement le service et le mettre au défi de trouver deux témoins pour lui faire passer conseil de guerre et comme l'autre le menaçait de son revolver le mettre au défi pour cela aussi, il est vrai que nous étions une demie douzaine tout à côté et Rosalie était bien trop froussard pour essayer de faire acte d'autorité.
[Dans la marge : ] La discipline est la force principale des armées!!!!!


Message édité par IM Louis Jean le 07-03-2017 à 08:09:14

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<< On peut critiquer les parlements comme les rois, parce que tout ce qui est humain est plein de fautes.
     Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau
n°46224
IM Louis J​ean
Posté le 07-03-2017 à 13:57:39  profilanswer
 

Pour mon compte comme je faisais la cuistance pour les copains il aurait voulu que je lui porte à becter dans son gourbi, je ne l'aimais pas assez pour cela aussi le jour où il me dit : << vous savez, cuisinier, vous devez servir votre officier! >> je lui répondis que dans le civil j'avais des "petits nègres" à mon service et que je n'étais pas venu à la guerre pour lui en servir à lui, s'il voulait à manger, il n'avait qu'à venir taper dans la marmite comme les copains. Enfin Miquel eut pitié de lui et quand on réussissait à pouvoir faire cuire quelque chose, il lui en portait un peu, ainsi que le jus le matin. S'il n'avait compté que sur moi, il aurait pu attendre longtemps, je n'avais pas demandé à faire la cuisine, si ça ne lui plaisait pas il n'avait qu'à la faire faire par un autre.
 
Dans la matinée du 16, nous apprîmes que nous allions être relevés dans la soirée, chacun rassembla ses affaires, nous préparâmes nos voiturettes et nous attendîmes la relève avec impatience. A la tombée de la nuit, nous vîmes arriver des territoriaux qui allaient relever les compagnies de marins, il y avait un bon moment qu'il en passait et nous commencions déjà à désespérer lorsque enfin notre relève arriva, c'était aussi des "totors". pendant que nous démontions et embarquions nos pièces dans nos voiturette "Rosalie" faisait les honneurs de notre coin au lieutenant des mitrailleurs qui venaient nous relever.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/positionDixmude.jpg
 
Tout parés, nous nous attelâmes à nos voiturettes et nous prîmes la direction du chemin de S-Jacob-Capelle, il fallait pour cela passer à travers champs et nos voiturettes s'y embourbaient jusqu'aux moyeux mais malgré cela nous avancions quand même. Bientôt nous arrivâmes à proximité du chemin que nous devions prendre mais là nous avions un fossé à franchir et un petit talus à grimper. Nous nous attelâmes à deux équipes (14 hommes) par voiturettes et nous arrivâmes à franchir ce passage difficile, puis nous prîmes la direction de la grande route. Le long du chemin se trouvaient des marins chargés de nous renseigner sur la direction à prendre, derrière nous, le long des tranchées, 2 ou 3 fermes étaient en flamme mais nous ne nous attardions pas à nous payer le coup d'oeil, on l'avait assez vu comme cela, d'autant plus qu'un moment avant les Boches avaient bombardé le chemin que nous devions prendre, ce n'était pas le moment d'y stationner. Après une bonne demie heure de marche nous arrivâmes sur la grande route et, après que Rosalie eut pris les ordres d'un officier qui se trouvait là, nous dîmes adieu à Dixmude.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/FinDixmude.jpg


Message édité par IM Louis Jean le 07-03-2017 à 13:58:05

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n°46225
IM Louis J​ean
Posté le 07-03-2017 à 14:15:55  profilanswer
 

De Dixmude à Hougstaedt - Dunkerque - Polinchove - le Pétrolifère
 
Personne parmi nous ne savait où nous allions mais nous ne nous faisions pas trop de bile à ce sujet, le principal, pour le moment, était de mettre de l'espace entre nous et les marmites boches, pour le reste l'on avait le temps de voir. Toujours tirant sur nos bagnoles, nous arrivâmes à Nieucapelle mais nous ne nous y attardâmes pas, plusieurs maisons finissaient de brûler, dans la journée le patelin avait été copieusement bombardé, l'église avait eu son clocher de descendu et quelques marmites étaient même tombées à proximité du cantonnement de l'Amiral. Nous fîmes encore quelques cents mètres, une pluie fine tombait, et nous arrivâmes devant une maison solitaire qui se trouvait sur le bord de la route, c'était un estaminet quelconque. Nous fîmes halte et notre chef de section pénétra à l'intérieur, c'était un poste d'état-major, peut-être celui de l'Amiral, à côté se trouvait un corps de bâtiment qui avait dû servir d'écurie dans le temps mais pour l'instant il servait de corps de garde et quelques marins y dormaient. Tant bien que mal nous pénétrâmes dedans pour nous mettre à l'abri, il y avait tout juste de la place, debout, pour une trentaine et nous avions trouvé le moyen de nous y caser à une cinquantaine. Je ne sais trop comment nous nous étions débrouillés pour ce faire mais je sais fort bien que nous y étions bougrement serrés, encore étions-nous enviés par les camarades qui, moins heureux que nous, avaient dû rester dehors.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/CarteYser2.jpg
source 1914-18.be
 
Comme de juste nous causâmes avec les marins qui avaient leur poste là et ils nous disent qu"ils étaient arrivés de France depuis 3 ou 4 jours et qu'ils n'avaient pas bougé de Nieucapelle où tout avait été très calme jusque dans la matinée d'aujourd'hui où les Boches, qui avaient dû savoir que l'Amiral s'y trouvait avoir son cantonnement, leur avait fait les honneurs d'un bombardement soigné. Celui qui me causait avait eu son fourniment et son sac pris sous les décombres d'une maison où il était cantonné. Comme Nieucapelle avait de suite été évacué il avait été forcé de quitter le patelin sans les ravoir.


Message édité par IM Louis Jean le 07-03-2017 à 18:40:57

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n°46234
IM Louis J​ean
Posté le 08-03-2017 à 07:45:56  profilanswer
 

Pendant que nous étions là, d'autres sections de mitrailleuses s'étaient amenées et s'y étaient arrêtées, des compagnies des régiment passaient aussi et l'on s'interpelait de part et d'autre. Quelqu'un nous dit que nous devions aller à Loo mais cela ne nous avançait guère car personne ne savait où ça se trouvait.
 
Après à peu près une heure de pause, nous nous remîmes en route, la pluie avait cessé et comme nous étions un peu reposés nous partîmes de bon coeur. Contrairement à ce que  l'on nous avait dit nous ne nous arrêtâmes pas à Loo, nous traversâmes le patelin et nous fîmes encore 3 ou 4 kilomètres avant de nous arrêter.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Voiturette.jpg
 
Le cantonnement qui nous était assigné se trouvait être un estaminet situé à l'entrée d'Hougstaede, sur la gauche en pénétrant en vile, il était fermé. Notre commandant, Cairol, frappa à 2 ou 3 reprises à la porte avant d'avoir une réponse, enfin une tête se montra au 1er étage et demanda ce qu'on voulait, quand Cairol lui eut dit que nous devions cantonner chez lui le bonhomme lui dit n'avoir plus de place car il avait déjà des troupes chez lui, mais notre commandant ne se contenta pas de ces paroles, il lui dit d'ouvrir quand même et qu'il allait se rendre compte de la véracité de ses paroles. Dès que le bonhomme eut ouvert Cairol commença par lui réquisitionner sa salle de café puis comme le grenier était inoccupé il subit le même sort. Dans le grenier je réussis à dénicher quelques sacs et j'eus tôt fait de m'arranger un petit coin pour roupiller, chose qui ne tarda guère. Les nuits d'après nous ne dormîmes plus dans le grenier, l'on nous parqua dans une grange bondée de paille et fermée de tous côtés, nous étions là-dedans comme des rois. Pour la cuisine nous avions un petit cabanon que nous nous partagions avec les cuistots d'un escadron du 6e Hussards qui se trouvait cantonné avec nous.


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n°46258
IM Louis J​ean
Posté le 09-03-2017 à 22:08:13  profilanswer
 

Comme nous n'avions pas de bois, nous étions obligés d'en acheter au patron de l'auberge qui nous le vendait 3 sous le petit fagot. A Hougstaede nous commençâmes à toucher de la viande frigorifiée, cela ne cessa plus jusqu'à la fin de la campagne, nous touchions aussi quelques sous de la main à la main pour nous acheter des pommes de terre et quelques légumes, c'est sur cet argent-là que nous étions obligés de nous payer le bois, aussi nous attachâmes-nous d'en acheter le moins possible et d'en "faucher" le plus que nous le pourrions, cela sans remord aucun, car le patron de l'estaminet où nous étions cherchait à nous estamper le plus possible et, d'autre part, nous nous rappelions du peu de bonne volonté qu'il avait mis à nous recevoir. Comme chacun d'entre nous avait un peu d'argent et que dans le pays on pouvait trouver tout ce qui nous manquait, nous étions parfaitement heureux.
 
Je n'avais toujours pas de couverture, juste le sac à viande que j'avais reçu au Grand-Palais, et comme dans une grange attenante à la nôtre je voyais des types du 6e Hussards qui, en plus de laurs couvertures, avaient pris celles de leurs chevaux, je conçu le projet de leur en soustraire une. parmi les hussards il y avait un type bluffeur, assez ancien en service et qui se vantait de n'avoir jamais été refait par personne ; afin qu'il ne puisse plus dire cela dans l'avenir je résolu de lui faucher la sienne et, profitant d'un moment où il n'était pas là, je fis main basse dessus et l'embusquai dans une de nos voiturettes, dessous des caisses à munitions. Lorsqu'un instant après il s'en aperçut il fit la révolution partout, proférant les pires menaces sur celui qui avait eu l'audace de le débleuir mais il en fut pour ses frais. Quant à moi, je gardais cette couverture jusqu'à la dislocation de la Brigade et elle me rendit de grands services ; elle était bien un peu lourde à porter, mais j'étais bien aise de l'avoir au moment de m'allonger. Comme Miquel était aussi dépourvu de couverture, nous nous allongions côte à côte et elle était assez large pour nous couvrir tous les deux, cela jusque vers le milieu de décembre où Miquel hérita de la couverture de Gloria qui venait d'être blessé et évacué (couverture qui provenait d'une maison de Dixmude). Pour en finir avec la mienne après l'avoir promené sur mon dos pendant 14 mois elle vint échouer à Toulon où je la rendis au magasin lorsqu'on nous déséquipa. Je m'étais habitué à elle et cela me fit de la peine de m'en séparer ; j'aurais payé n'importe quel prix pour pouvoir la garder.


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n°46261
IM Louis J​ean
Posté le 10-03-2017 à 09:24:13  profilanswer
 

Un matin je partis avec Mahé en maraude pour tâcher de nous procurer quelques choux ; pendant la nuit il avait gelé dur, partout il y avait du givre, aussi lorsque nous arrivâmes vers le champ de choux que nous avions repéré la veille et que nous voulûmes en arracher quelques uns cela nous fût impossible, les feuilles étaient entièrement gelées et nous brûlaient les doigts lorsque nous voulions les empoigner ; il fallut couper les troncs à grands coups de baïonnette pour pouvoir les avoir. Il y avait 3 ou 4 jours que nous étions à Hougstaede lorsqu'un matin Rosalie vint me trouver et me demanda si je voulais, pour quelques jours, faire la cuisine pour le commandant et les officiers, en remplacement de leur cuisinier, Pizigot, qui venait de tomber malade. J'acceptais volontiers et je pris aussitôt mes cliques et mes claques puis je me rendis au cantonnement du Commandant, après avoir toutefois transmis ma charge de cuistot de la section à Miquel, qui prit Anthelme comme second.
 
Le cantonnement des officiers de la compagnie de mitrailleuses était établi dans un estaminet donnant sur la grand'route et les deux ou trois jours que j'y passais me furent assez agréables. Le travail ne me tuait guère car sorti du boeuf frigorifié, des patates, des choux et parfois un poulet ainsi que quelques oeufs, il n'y avait rien d'autre. Les tenanciers de l'estaminet étaient assez gentils, de même que leur fille, Madeleine Worms, qui n'était point trop farouche. Dans la journée je partais en exploration avec le maître d'hôtel, Le Mé, un réserviste, et nous nous dirigions soit sur Loo, soit dans la campagne, à la recherche de quoi varier l'ordinaire, l'on rentrait pour faire vivement notre boulot puis l'on était tranquille. Nous nous renfermions à quelques uns dans la cuisine, la jeune fille venait nous y rejoindre puis c'était des parties de blagues à n'en plus finir. C'est de là que j'expédiais à la maison mes premières cartes de Belgique, elles me furent données par Madeleine Worms, sur une elle écrivit même son nom et quelques mots de souvenirs. Après les quelques jours passés à Dixmude et qui m'avaient paru des siècles, de me voir ainsi tranquille cela me remettait de mes émotions, parfois au loin l'on entendait la canonnade et c'est alors que l'on ressentait vraiment le bonheur dont nous jouissions.


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n°46264
IM Louis J​ean
Posté le 10-03-2017 à 19:34:26  profilanswer
 

Cela ne dura guère car deux ou trois jours après l'on nous avertit que nous partirions le lendemain au petit jour pour Dunkerque. Le Mé, aidé de l'ordonnance du Commandant ainsi que de ceux des officiers prépara toutes les affaires puis l'on poussa un petit roupillon. Nous fûmes réveillés de bonne heure, l'on fit le jus puis nous emballâmes notre matériel dans la voiture à bagages et nous attendîmes le départ. Après toutes sortes d'anicroches, sections en retard, voiture manquante etc... et surtout beaucoup de cris de Panse de Vache, nous fûmes parés et nous nous ébranlâmes.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Pansedevache.jpg
 
Il faisait encore nuit noire mais le jour ne tarda pas à paraître, d'abord il y eu la brume habituelle puis enfin le soleil fit son apparition et nous eûmes une très belle journée. Parfois l'on passait devant un estaminet et alors quelques uns quittaient la colonne et rentraient s'enfoncer une pinte ou un genièvre. Vers les 10 heures nous franchîmes la frontière puis un moment après nous traversâmes Hondschoote, contrairement à nos prévisions nous ne nous arrêtâmes pas là, ce fut à quelques kilomètres de Berque que nous fîmes halte. Tout d'abord on nous annonça deux heures d'arrêt mais cela fut un peu diminué. Sitôt la colonne arrêtée, Panse de Vache pénétra dans un estaminet. Il y avait deux femmes, dont une vieille, ainsi que deux petits gosses. Après avoir réquisitionné l'unique fourneau de la maison il réclama des assiettes, des verres, etc... Pendant ce temps je m'étais mis en devoir de faire quelque chose à becter, un beefsteak, des frites et une boîte de petits pois. La patronne de l'estaminet qui d'ailleurs ne causait guère le Français et le comprenait de même, faisait son possible pour satisfaire Cairol et les autres officiers mais cela n'allait pas assez vite au gré de Panse de Vache car il lui criait tout le temps sur le dos des phrases dans le genre de celle-ci : << soyez bien heureuse que ce soit pas les Boches qui se trouvent à notre place car eux ne feraient pas tant d'histoires, ils auraient vite fait de vous sortir d'ici et de s'y installer en maîtres. >> Cette malheureuse femme en perdait la tête et c'est avec plaisir qu'un moment après elle dû nous voir partir. Blague à part, Cairol allait un peu trop loin, il se figurait presque en pays conquis.


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n°46279
IM Louis J​ean
Posté le 13-03-2017 à 11:12:34  profilanswer
 

Lorsque la colonne se remit en marche si ces Messieurs avaient le ventre plein il n'en était pas de même des trois quarts des hommes car le temps et les moyens avaient manqué pour faire cuire quelque chose, d'ailleurs ils étaient trop fatigués et, après avoir mangé un morceau de pain et être partis à la recherche de quelques pintes, ils profitèrent du temps qui restait pour se reposer. Dans l'après-midi nous traversâmes Berque ; pour mon compte je commençais à en avoir plein le dos, et j'étais un peu fiévreux, et c'est avec plaisir que j’acceptais l'offre du conducteur de la voiture à munitions (Rivoalen, cuirassier détaché à la compagnie de mitrailleuses, conducteur) de la 1ère section de pénétrer dans sa bagnole (ex-voiture de liaison de la Samaritaine). Sitôt embarqué je me suis endormi et ce n'est qu'après avoir traversé Dunkerque et être arrivé à Petite Synthe vers les 4 heures 1/2 du soir que je revis le jour.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Marche.jpg
 
La compagnie fut cantonnée dans une espèce de dock à grains sur les bords d'un canal et personne ne devait en sortir ; mais malgré cela la plupart des types se tirèrent des pattes, les quelques uns qui restèrent en profitèrent pour allumer du feu et faire un peu de soupe. Pour mon compte, je m'étais débiné avec Le Mé et l'ordonnance de Panse de Vache, et comme tous les officiers étaient partis nous avions liberté de manoeuvre. Nous rentrâmes dans un estaminet et nous mangeâmes un morceau, il y avait pas mal de civils et l'un d'eux nous invita à aller coucher chez lui, nous l'en remerciâmes vivement et nous le suivîmes. Il demeurait à une centaine de mètres de l'estaminet, dès que nous arrivâmes, sa femme nous fit du café qu'elle additionna d'un coup de genièvre, puis elle nous prépara trois matelas, des oreillers et des couvertures dans une chambre et nous demanda à quelle heure elle devait nous réveiller le lendemain. De suite couchés, nous ne fîmes qu'un somme jusqu'au matin 5 heures, heure à laquelle notre hôte vint nous réveiller. Il nous fit venir dans sa cuisine où sa femme se trouvait déjà, en train de faire du café à notre intention, nous en avalâmes chacun un bol ainsi qu'un petit verre de gnôle puis nous prîmes congé de ces braves gens après toutefois leur avoir promis que nous reviendrions chez eux la nuit suivante. C'étaient de bien braves gens, je n'ai jamais oublié leur accueil.
 
Nombreux furent les camarades qui eurent des occasions pareilles, nous étions très bien vus par la population qui disait que sans nous les Boches seraient venus à Dunkerque, que nous étions des braves etc etc ...
 
http://maniezjp.fr/images/lecointe/cafeauprogres.jpg
source http://maniezjp.fr/
 
L'état-major de la compagnie avait établi son cantonnement, pour les repas uniquement, dans un estaminet sur la route de Fort-Mardyck, le long d'un canal, à peu près à 1 kilomètre du cantonnement de la Compagnie ; nous nous y rendîmes et furent accueillis de la meilleure façon par la tenancière ainsi que par sa soeur et un territorial de l'administration, à quel titre cela je ne l'ai jamais trop bien su, peut-être était-ce à titre d'ami du mari qui était mobilisé!  
(recopié en novembre et décembre 1948)


Message édité par IM Louis Jean le 13-03-2017 à 11:36:09

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     Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau
n°46283
IM Louis J​ean
Posté le 13-03-2017 à 17:38:21  profilanswer
 

Paris, 11 août 1933
 
J'ai laissé mon récit en panne à Port-Saïd, manquant de documents pour la certitude des dates et pensant le continuer après avoir revu ma correspondance du front que mes parents avaient conservé, total j'ai attendu 17 ans pour en reprendre la suite. Mes souvenirs sont toujours frais et j'ai devant moi de quoi me remettre sur la bonne voie si ma mémoire défaillait.

 
Nous sommes restés à Petite-Synthe jusqu'au 25, c'est dire si notre repos a été court. Le 25 au matin départ, nous avons marché toute la journée et à la nuit nous étions encore en route, tout le monde était fourbu et quelques hommes étaient restés en route. Il faisait un froid de chien, nous avons cantonné, ma section, dans une ferme. L'état-major de la compagnie avait établi sa popote dans une autre ferme, un peu plus loin ; c'est la que je me rendis le lendemain, 26 novembre 1914, pour y prendre mon service, ce fut mon dernier jour de cuisinier car ce même soir, le commissaire, monsieur Audui, me donna l'ordre de nettoyer ses bandes molletières, que je refusais catégoriquement en lui disant que je n'étais pas son domestique, je pris mon mousqueton, mon sa, et sans plus tarder je rejoignis ma section.
 
L'affaire n'eut pas de suite, l'on trouva un autre cuisinier pour me remplacer jusqu'au retour du cuisinier en pied, Pizigot, qui revint quelques jours après et qui eut la chance de passer tout le restant de la campagne embusqué à Coxyde-sur-mer avec l'état-major.
 
Après être restés cantonnés 2 ou 3 jours à Polinchove nous reprîmes la route et arrivâmes dans un patelin au 3/4 démoli, c'était Lampernisse. Nous avions établi domicile dans une grange à droite de la route, à l'entrée du village, à notre gauche il y avait une batterie d'artillerie légère belge, avec l'ancienne tenue, qui tirait de temps à autre sur les qui, de leur côté, ne restaient pas en reste.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Dixmudecarte2.jpg


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<< On peut critiquer les parlements comme les rois, parce que tout ce qui est humain est plein de fautes.
     Nous épuiserions notre vie à faire le procès des choses. >> Clemenceau
n°46300
IM Louis J​ean
Posté le 16-03-2017 à 09:32:30  profilanswer
 

Nous voulûmes faire des tranchées couvertes pour nous mettre à l'abri du bombardement mais dès notre travail fini nos abris furent inutilisables car ils se remplirent d'eau. Le dessus du terrain était sec mais dès que l'on grattait un peu la terre l'eau sortait de partout.
 
Le deuxième jour, à la nuit, par un clair de lune splendide nous partîmes en ligne sans savoir où nous allions, un homme de liaison devant nous mener à notre nouveau poste. Les hommes, dans de pareils cas, sont vraiment des moutons, ils marchent automatiquement et la route paraît longue quand on n'en connait pas la fin ; heureux lorsque l'on ne fait pas ce qui nous est arrivé une fois vers la fin 1914 : marcher pendant deux heures pour se retrouver au même point, nous avions fait le tour d'un village! C'était notre brave Rosalie, alias Colliou, qui avait fait ce beau coup, il a entendu quelque chose ce jour-là.
 
Notre poste était sur la rive de l'Yser, nous avions Dixmude en face de nous vers notre droite, ce n'était plus que des ruines.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Petrolifere.jpg
Emplacement du poste dit "pétrolifère"
 
Nous avions une pièce sur le bord de l'Yser, sur la jetée, face à l'autre rive, et une autre au milieu de la jetée, la prenant en enfilade. C'était l'extrême limite fu front allié dans ce coin-là, car après c'était l'inondation. Les tranchées se trouvant en contrebas, à notre gauche, étaient tenues par les Belges, nous distinguions très bien, la nuit, avec le clair de lune qu'il faisait, les guetteurs belges dans leurs postes avancés.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Petroliferephoto.jpg
crédit Annie


Message édité par IM Louis Jean le 16-03-2017 à 09:33:16

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n°46308
IM Louis J​ean
Posté le 17-03-2017 à 11:17:22  profilanswer
 

Notre séjour dans ce coin-là dura jusque vers le 10 ou 12 décembre. Il y eut un seul homme de chez nous de blessé par une balle ; c'était le moment ou les Allemands et les Alliés commençaient à faire du stop. Depuis le 15 novembre le front s'était accalmi, les Allemands renonçant à continuer leur effort et l'inondation les ayant arrêtés ; quant à nous la seule chose que nous pouvions faire était de tenir, notre ambition devait s'arrêter là.
 
Nos abris se trouvaient en contrebas du talus, j'en occupais un avec Miquel et un troisième copain, c'est là que j'ai failli tuer Miquel. Nous étions tous les trois au repos et je déchargeais mon mousqueton quand, par inadvertance, j'appuyais sur la gâchette, une balle était encore dans le chargeur, elle siffla aux oreilles de Miquel et traversa la crosse de son mousqueton qui était accroché à côté de sa tête en y faisant un trou rond, bien régulier, comme à l'emporte pièce. Il l'a échappé belle ce jour-là.
 
J'avais trouvé un vieux petit poële, sans tuyau, je l'avais installé dans notre gourbi et, avec de la terre j'avais fait une canalisation et une cheminée, on l'allumait le matin bonne heure, à cause de la fumée, et il chauffait bien. Nous risquions de mettre le feu à notre gourbi mais cela était le moindre de nos soucis. Nous avions chaud et nous pouvions faire bouillir de l'eau dans nos gamelles, cela seul comptait.
 
Notre petit poële faisait des envieux, entre autre Rosalie qui l'aurait bien voulu et avec qui j'ai eu une prise de bec homérique, seul à seul, car Gofny qui était présent au début de la discussion, avait eu le bon esprit de sortir et de nous laisser seuls, sans doute il prévoyait ce qui aller se passer et j'ai toujours pensé qu'il était heureux lorsqu'il arrivait quelque chose à Rosalie, car j'avais l'impression qu'il ne l'aimait guère malgré qu'il n'en ai jamais rien laissé voir.
 
Cette discussion se passa dans une maisonnette qui se trouvait en contrebas des tranchées, à la hauteur de la 1ère pièce et en face de mon gourbi. A sa demande, plus qu'autoritaire, de lui remettre le poële, je répondis par un refus, ensuite il voulut que je lui donne, par ordre, une carte Michelin, d'automobile, de la région, que j'avais depuis Dunkerque où quelqu'un me l'avait donnée. Il me dit que je n'avais pas qualité pour avoir cette carte, qu'il qualifiait de document!  et qu'il me ferait passer en conseil de guerre si je ne la lui remettais pas de suite, enfin des idioties. Il n'avait pas beaucoup de prestige et ce n'étaient pas des histoires malheureuses avec ses hommes qui pouvaient lui en donner. Non seulement il n'eût pas le poële ni la carte mais je profitai de ce que nous étions seuls, sans témoins, pour lui sortir ce que j'avais sur le coeur.
 
https://s-media-cache-ak0.pinimg.com/564x/9a/53/ba/9a53ba5230c79b3b1a5fd7a339da64dc.jpg
source pinterest
 


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n°46327
IM Louis J​ean
Posté le 20-03-2017 à 11:36:37  profilanswer
 

Jusqu'à notre départ notre vie se passa en veille et en farniente. C'était le grand calme.
Le soir de notre relève nous cantonnâmes à Lampernisse pour en repartir le lendemain matin par un petit train qui nous menas à Furnes. En traversant Lampernisse nous vîmes la petite église dans laquelle un grand nombre de chasseurs alpins furent tués, la nuit, par deux 280 (je ne me souviens plus si c'est 40 ou 80 tués) c'était un bataillon des Alpes-Maritimes. Les chasseurs furent enterrés devant l'église et deux pancartes en bois portaient leurs noms. Une ogive d'obus était sur un ossuaire on les avait enterrés en tas ... C'était le 23e de Menton.
 
On mettait ça sur le compte des espions, je ne sais si cela est vrai mais, ce qu'il y a de sûr, c'est que deux seuls obus furent tirés et qu'ils le furent sur l'église où les soldats cantonnaient.
 
http://1914-18.be/wp-content/uploads/2011/01/site-lampernisse-tombe-45-alli%C3%A9s.jpg
source 1914-18.be
 
A notre arrivée à Furnes nous débarquâmes et prîmes la route pour Coxyde plage, qui allait devenir notre lieu de repos, en passant par Coxyde. C'était le 12 décembre 1914 et nous étions heureux de revoir la mer.
 
 


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n°46328
IM Louis J​ean
Posté le 20-03-2017 à 12:12:15  profilanswer
 

Nieuport
 
Lombaertzyde - Oostleveteren  
 
Saint-Georges

 
A notre arrivée à Coxyde-les-bains on nous cantonna dans une grande villa, ma section occupa le 1er étage, inutile de dire qu'il n'y avait pas de meubles - de la paille par terre - n'empêche que nous trouvâmes le cantonnement confortable. On y passa le 13 décembre, et le 14 après-midi départ avec halte à Ost-duinkerq et, ensuite, en route pour Nieuport où nous arrivâmes vers les 3 heures 1/2 de l'après-midi, il y avait pas mal de mouvement sur la route. Avant d'arriver à Nieuport, en longeant le bois triangulaire nous vîmes, dans une maison pas mal amochée, une ambulance de la Marine, avec son drapeau de la Croix-Rouge. Quelques autos sanitaires, particulières, nous croisèrent aussi, entre autres, une conduite par une jeune femme, que l'on m'a dit être américaine et qui, comme coiffure, avait un ruban de la Brigade dans les cheveux. Ces automobilistes, propriétaires des voitures, conduisant eux-même, ont rendu de grands services et ont, sans nul doute, sauvé la vie à pas mal de types blessés en les transportant de suite vers l'arrière.
 
L'entrée de Nieuport est barrée par la voie du chemin de fer qui vient de Dixmude, il y a donc un passage à niveau - à gauche il y a la gare. Tout était pas mal amoché car, de même que Dixmude, la ville avait pris quelque chose comme bombardement ; ça donnait à réfléchir et, en traversant la ville, nous nous demandions dans quel guêpier nous allions bien tomber.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/DixmudeNieuport.jpg
 
L'attaque de Nieuport avait commencé en octobre 1914, les Belges étaient à Lombaertzyde et à Saint-Georges, le 19 il y eut trois attaques sur Lombaertzyde, sans résultats, et les marmites de gros calibre commencent à tomber sur Nieuport ; après plusieurs attaques les Allemands réussissent à prendre Lombaertzyde sans pouvoir en déboucher ; Nieuport encaisse toujours.


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n°46335
IM Louis J​ean
Posté le 23-03-2017 à 11:26:41  profilanswer
 

Du 18 au 23 octobre les Belges encaissent dur vers le pont de l'Union, devant Saint-Georges et, après une défense héroïque, abandonnent Saint-Georges mais leur artillerie, tirant à découvert et à courte distance, empêchent les Boches d'aller plus loin. C'est quelque chose qu'un tir rapide à obus explosifs à bout portant.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/carteSchoorbakke.jpg
 
A la même époque, dans la nuit du 21 au 22, l'ennemi attaque brusquement à Tervaete, jusqu'au 23 la situation était critique, à ce moment la division Grossetti, la 42e DI, relève les Belges devant Nieuport où le bombardement est effroyable.
 
Au centre Schoorbakke est enlevé par les Allemands, le 24 la 83e brigade française fait tête à la poussée ennemie au moment où il vient d'enlever le pont de l'Union aux Belges. Le 25 octobre l'armée belge envisage la retraite sur Dunkerque car elle est à bout de souffle, mais le général Foch, qui commandait les armées alliées en Belgique, donne l'idée d'inonder le pays, entre l'Yser et la voie de chemin de fer.
 
La plaine entre Nieuport et Dixmude est au dessous du niveau de la mer à marée haute, elle est protégée par un système d'écluses. Les canaux, l'Yser sont endigués entre des levées, la voie du chemin de fer est également sur une large digue. Le Génie transforme en digue étanche la voie ferrée en bouchant toutes les brèches pratiquées pour le passage des routes. Toute la plaine entre Dixmude et Nieuport est transformée en vaste bassin fermé du côté allié par la voie ferrée qui est organisée défensivement.
 
Un garde waterhinge, de Nieuport, prend la direction de l'ouverture des écluses à l'heure du flux. Je l'ai vu deux ou trois fois, aux cinq ponts, à Nieuport.
[dans la marge : Geraert comme éclusier / Ch Louis Kogge, il fut décoré de tout un tas de médailles pour cela, est mort il y a quelques années]
 
La mer envahit sournoisement le pays sans que les Allemands s'en doute. Le 31 l'inondation a submergé les retranchement allemands qui sont forcés d'abandonner la région en abandonnat blessés, canons, armes, munitions.
 
Entre temps, le 30, l'ennemi avait poussé une forte attaque sur Ramscappelle et Pervyse, ça allait mal, Ramscappelle était prise, Pervyse, défendue par les marins, était en danger. Le 31, la 42e division et quelques troupes belges contre attaquèrent et rétablirent la position.
 


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n°46341
IM Louis J​ean
Posté le 23-03-2017 à 21:04:23  profilanswer
 

Au début novembre l'ennemi attaqua dur dans les dunes et à Lombaertzyde, c'est compréhensible car il voulait la possession des écluses. Les différentes attaques furent repoussées avec l'aide des monitors anglais et de la flottille française qui avait sa base à Dunkerque. Jusqu'au 16 décembre 1914 le secteur resta stationnaire, lorsque nous arrivâmes, le 14, c'était pour remplacer des marins qui y étaient depuis quelques temps. Il faisait nuit noire lorsque, à la sortie de Nieuport, nous traversâmes l'Yser sur un pont de bateaux établi par le Génie, des balles allemandes, venant de Lombaetzyde, tapaient contre les murs des maisons qui se trouvaient sur les bords de l'Yser, leurs chocs produisaient un bruit pareil à une petite explosion , et j'ai vu jaillir des étincelles au même moment, cela fit dire que c'étaient des balles "dum-dum", mais je crois plutôt que ces étincelles provenaient de la violence du choc des balles contre la pierre.
 
Après avoir traversé l'Yser nous tournâmes à droite et, après quelques minutes de marche, nous trouvâmes la route de Lombaertzyde. Il y avait, à quelques mètres et à gauche, une maison basse, ancien estaminet, nous y entrâmes, des marins et des territoriaux du 11e RIT s'y trouvaient. L'armement des pièces alla prendre possession de ses postes, il y avait deux pièces sur la route, dans une tranchée couverte, chacune dans un abri séparé et deux pièces plus bas à gauche dans la campagne, c'était notre première ligne. Les hommes de l'échelon, c'est à dire les corvéables (ravitaillement des pièces en munitions pendant le combat, liaison etc etc ...) resta dans la maison et s'installa dans une cave voûtée. Les marins que nous avions relevés nous laissèrent un petit fourneau à pétrole et nous nous mîmes à nous faire quelque chose de chaud.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/PositionsNieuport.jpg
 
Fabre et Anthelme, promus cuistots depuis Hooystaede, étaient restés à Nieuport pour le ravitaillement. La nuit il y avait foule à Nieuport, les relèves qui passaient, les voitures de ravitaillement qui arrivaient, les munitions etc... aussi les Boches qui s'en doutaient bombardaient-ils la ville de de temps à autre.


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n°46385
IM Louis J​ean
Posté le 28-03-2017 à 13:54:14  profilanswer
 

Le 15 au matin une corvée, dont je faisais partie, alla à Nieuport pour aller chercher des vivres et du pinard. Tout alla bien tant qu'à l'aller qu'au retour mais à ce moment il faisait grand jour, aussi lorsque nous débouchâmes du coin du poste 1 pour aller ravitailler les copains du poste 2 fûmes-nous accueillis par une grêle de balles. La tranchée était un peu en contrebas et, de Lombaertzyde, l'ennemi nous avait aperçus. Il n'y avait qu'une chose à faire, se coucher. J'avais un broc de pinard, ce fut la victime - autant que moi.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Releves.jpg
 
Deux fois j'ai eu de la chance dans ce coin-là, la première fois, le 15 après-midi, j'étais dans un boyau qui reliait les pièces de la route à la maisonnette, et causait avec Devautour, lorsqu'un 77 vint se ficher sur le bord du boyau, entre nos deux têtes, et n'explosa pas. La deuxième fois, quelques jours après, j'avais quitté ma pièce, qui se trouvait à droite (sur la route) pour aller causer avec les copains de la pièce de gauche lorsqu'un gros percutant vint tomber et exploser juste à l'entrée de notre créneau. Tout voltigea en l'air, pièce et bonshommes. Il n'y eut qu'un tué, ce fut le maître Chaudesseigne, les autres furent blessés et évacués pour nous retrouver deux ou trois mois après.
 
En face la maison de gauche il y avait, dans un bouquet d'arbres, une villa, c'était un poste de secours. On y transporta nos blessés. Chaudesseigne n'avait aucune trace de blessure aussi le toubib ne fit, de prime abord, trop attention à lui, il croyait qu'il était saoul. On le déshabilla pour voir sa blessure, un tout petit éclat d'obus, qui l'avait traversé de part en part, tomba de ses vêtements, entre temps il avait tourné de l'oeil.
 
Chaudesseigne venait du ministère de la Marine, il avait tout un tas de médailles coloniales qu'il y avait gagné ... en s'inscrivant sur les listes de promotion. Tout cela pour venir chercher une croix, en bois, en Belgique. On le regretta car c'était un chic type.
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/5299/Chaudesaignues.jpg
Il s'agit en fait d'Henri Jules Chaudesaigues


Message édité par IM Louis Jean le 28-03-2017 à 13:55:25

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