Bonjour à tous,
Voici comment Paul Chack relate le sauvetage de l’unique rescapé de l’Amiral Charner par le Laborieux.
L'unique survivant.
— Sous-marin à un quart par tribord, à 4 000 mètres, crie la vigie du Laborieux.
— Venez dessus. Hissez le triangle 1, répond le lieutenant de vaisseau Jacotin.
La scène se passe le dimanche 13 février [1916], à 7 heures du matin, à quelque 75 kilomètres dans l'ouest sud-ouest de Beyrouth. Le Laborieux montre le triangle 1 pour avertir le Paris-II, en vue, de la présence de l'ennemi par tribord. Ce que voyant, Paponnet, lui aussi, fonce joyeusement avec son chalutier. Jacotin a mis sa machine à toute vitesse et rappelé aux postes de combat.
Le sous-marin est à peine émergé. Qu'attend-il pour disparaître ? Il agirait sagement en plongeant tout de suite, car ce matin, il a affaire aux deux navires que la 3e escadre entière appelle les bateaux-pirates, ceux qu'on charge des missions extraordinaires, à terre ou au large... et qui s'en tirent toujours. Et, depuis l'affaire de Solloum, le Paris-II a reçu une pièce de 10 et brûle de s'en servir. Cependant, le sous-marin ne se hâte guère de s'éclipser. Comme tout à l'heure, son pont est au ras de l'eau et il y a un homme dessus. Chose étrange, un pavillon est attaché au périscope. Et le bateau est stoppé. Manoeuvre incompréhensible. Pourtant, sûr et certain, il a vu les deux Français qui chargent, et font cuiller avec leurs étraves dans la houle du sud-ouest. Après tout, c'est peut-être un allié.
— Ne chargez pas les pièces, ordonne le commandant du Laborieux. Cinq minutes s'écoulent. Le remorqueur n'est plus qu'à 2 000 mètres du sous-marin toujours stoppé.
— Rompez des postes de combat. Disposez la baleinière prête à armer.
Ainsi commande Jacotin, qui vient de reconnaître à la place du sous-marin, une épave avec un homme debout.
Pour rappeler à la vie les gens évanouis, il est d'usage de leur asperger la figure. Pour Cariou, étendu sans connaissance depuis deux heures du matin, c'est la houle, levée avec le jour, qui s'est chargée de ce soin. La tête du naufragé pend hors du radeau et les coups de tangage, qui l'immergent jusqu'au cou, finissent par le réveiller. Le voici debout. Par quel miracle d'énergie ? Comme chaque matin, comme chaque soir, il fait face à l'est. A l'est, où sont les deux patrouilleurs. De même que l'avant-veille, Cariou mâte un aviron, puis se dévêt et arbore ses hardes. Toujours debout, il attend. Ses lèvres remuent sans bruit. Cette fois, on l'a vu.
La baleinière du Laborieux a ramené l'homme retombé en faiblesse. Il est étendu sur la couchette du commandant. Quelques gouttes de thé léger, chauffées d'une larme de rhum. Il ouvre les yeux. Tout doucement, Jacotin questionne :
— Te voilà paré, mon pauvre vieux. D'où sors-tu ? Quel est ton nom ? Avec une peine infinie, par mots hachés, la réponse arrive :
— Cariou... quartier-maître canonnier... de l'Amiral-Charner... coulé à sept heures... mardi matin... quatorze sur le radeau... les autres... morts... tous...
Les yeux se sont refermés. Respiration calme. Dans la chaleur des couvertures entassées, le sommeil est venu. Jacotin va s'éloigner, mais l'homme prostré sursaute :
— Commandant, prévenez... ma femme... elle va avoir... un enfant... pour qu'elle n'ait pas... trop de peine...
— Tout de suite, mon petit, à quel endroit ?
— Port-Clet... par Clohars-Carnoet... près de Lorient.
— Entendu, dors vite.
Déjà, à huit heures trois, l'amiral Moreau a reçu ce message "Paris-II à amiral Jeanne-d'Arc. Position 33° 48' N., 32° 26' E. Laborieux en vue signale épave avec marin, trouvons également des épaves."
Paponnet avait en effet ramassé des bailles à lavage, un grand flotteur en liège et un collet de sauvetage.
Voici maintenant le sans-fil de Jacotin : "8 h 54. Laborieux à amiral Jeanne-d'Arc. Trouvé environ 35 milles ouest Beyrouth un radeau avec un naufragé de l'Amiral-Charner. Il en portait quatorze, mais treize sont morts."
Les nouvelles affluent. Dix-sept minutes plus tard, la tour Eiffel attaque la Jeanne-d'Arc et reproduit un télégramme de Nordeich, le grand poste allemand : "Un sous-marin a torpillé le 8 février dans le sud de Beyrouth un cuirassé qui a coulé en deux minutes."
Berlin a aussi envoyé, mais en chiffres, un solide blâme à l'adresse du commandant du sous-marin en question : pour avoir quitté la route Malte-Port-Saïd où il devait opérer et avoir gaspillé une torpille contre un navire de guerre... Le commandant de l'U-21, capitaine de corvette Hersing, est d'ailleurs persuadé que sa victime est le Suffren. Pas encore, mais c'est partie remise. Le 26 novembre 1916 à la nuit tombante, au large des côtes du Portugal, le Suffren périra, torpillé par grosse mer et temps bouché. Mais pas un homme du Suffren n'en reviendra...
Le navigateur qui, suivant la côte sud de Chypre, se rend du port de Larnaka à celui de Famagouste, bien déchu de son antique et vénitienne splendeur, doit doubler un promontoire bas prolongeant une falaise étrange qui, de loin, a l'aspect d'une forteresse en ruine. Ce promontoire est le cap Greco. Dans la nuit qui suit la découverte du radeau, la Jeanne-d'Arc, toutes lumières masquées, croise à vitesse réduite devant le cap. Visiblement elle attend quelqu'un. Vers une heure du matin se montrent dans le sud des éclats longs et brefs qui semblent répondre au clignotement lumineux du phare de Greco. D'un fanal discret, la Jeanne-d'Arc se fait reconnaître, puis tout s'éteint. Bientôt s'approche une ombre basse qui stoppe près du grand croiseur. C'est le Laborieux et son précieux fardeau.
Un quart d'heure plus tard, une baleinière accoste la coupée de la Jeanne-d'Arc. Le médecin d'escadre est allé lui-même chercher Cariou. L'amiral Moreau, son état-major et tous les officiers sont là. Ils saluent l'unique survivant, qui compte bien des amis sur la Jeanne-d'Arc où il était embarqué depuis la mobilisation lorsqu'il l'a quittée, le 16 janvier, pour mettre son sac sur l'Amiral-Charner, vingt-trois jours tout juste avant le torpillage.
— Amiral, déclare le médecin, le rescapé est en aussi bon état que possible. Il a fait preuve d'une résistance prodigieuse, surhumaine, mais sa faiblesse est trop grande pour qu'on puisse l'interroger tout de suite.
Puis le docteur transmet la requête qu'avait adressée Cariou à Jacotin. Aussitôt un message s'envole vers Paris. Demain, à Port-Clet, la femme du survivant sera prévenue.
Le lendemain matin, 14 février, sur une mer splendide, sous un ciel éblouissant, la Jeanne-d'Arc passe à 9 h 30, par 33°35' N., 31°5' E., à l'endroit supposé où l'Amiral-Charner a péri. Sur la plage arrière, à bâbord, face à la côte de Syrie, sont rangés, en grande tenue, l'état-major et l'équipage du bâtiment. Plus imposant que jamais, l'amiral monte sur la passerelle arrière. Près de lui se tient le père Jaussen, le dominicain à silhouette de patriarche que j'ai montré à l'œuvre au moment où les Turcs descendaient vers l'Egypte. Les clairons sonnent le "garde-à-vous" Aussitôt, le grand pavillon des jours de fête et de bataille et la marque de vice-amiral sont amenés à mi-mât, en berne. D'une voix grave et bien scandée, qui porte loin et remue les entrailles, l'amiral annonce la perte du croiseur cuirassé Amiral-Charner et de 426 braves qui l'armaient. Seul a survécu le quartier-maître canonnier Cariou. L'amiral lit ensuite le message reçu du commandant en chef à quatre heures du matin : "L'armée navale, unie dans un sentiment de douleur et de fierté, envoie ses adieux au vaillant Amiral-Charner glorieusement frappé à son poste d'avant-garde. Vive la France !" "Vive la France !" répond l'équipage de la Jeanne-d'Arc. Le père Jaussen donne l'absoute et, les suprêmes prières dites, fait, sur la grande tombe bleue, un lent signe de croix que ponctuent trois coups de canon, tandis que les clairons sonnent "aux champs" Enfin, lorsque tous les sifflets du bord ont roulé leurs trilles comme pour rendre les honneurs à un amiral de France, on entend soudain la Marseillaise.
Et la Jeanne-d'Arc reprend sa croisière. Pendant trente-six heures encore, toute la 3e escadre cherche sur l'eau. Cariou est bien l'unique survivant.
Le 15 février, le capitaine de frégate d'Adhémar de Cransac, sous-chef d'état-major de l'amiral Moreau, a pu interroger le quartier-maître et en obtenir tous les détails que j'ai dits. Lorsque, à la fin de l'entretien, le commandant d'Adhémar a essayé de savoir quelles visions, quelles pensées avaient pu, dans les heures cruelles, hanter le Breton doux et rêveur, Cariou a simplement répondu :
— Commandant, j'ai prié tout le temps.
Lorsqu'il regardait vers l'est, appelant un secours invisible qui n'a cessé de venir à lui, les yeux de Cariou cherchaient la Terre sainte toute proche, Bethléem et la croix.
Sources :
Histoire Maritime de la Première Guerre Mondiale, Paul Chack et Jean Jacques Antier, France-Empire, 1992, pages 469, 470 et 471.
Cordialement,
Franck
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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.