Bonjour et bonne année à tous :
Voici le texte publié par G. Dupuy, capitaine au long-cours dans Mers et Colonies - août 1926 N°218B
L’héroïque aventure du chalutier Adrien et du commandant Brossard CLC.
Pendant la dernière guerre, les petites unités de la marine militaire se trouvèrent trop peu nombreuses pour assurer tous les services appelés auxiliaires, mais qui en fait jouèrent un rôle de premier plan, tels que services de patrouille, d’arraisonnement, de dragage de mines. Les chalutiers furent donc mobilisés dès 1914, la plupart d’entre eux avec leurs équipages. Leur commandement était le plus souvent dévolu aux capitaines et lieutenants au long-cours, qui se trouvèrent naturellement être les plus aptes à remplir ce pénible métier de patrouilleurs. Dans la Méditerranée orientale, le rôle des chalutiers consistait principalement à fouiller les baies et les îles de l’Archipel, susceptible de fournir des points de refuges aux sous-marins ennemis.
L’Adrien et son sectionnaire la Walkyrie , reçurent en août 1915 la mission de rechercher dans le golfe de Kos la base de ravitaillement d’un sous-marin allemand, qui avait été signalé dans les parages. Le 24 août au matin les deux chalutiers pénétrèrent dans le golfe, visitèrent la baie d’Akbouk, et n’ayant rien reconnu reprirent leur route vers l’est. Vers 11h, ils se trouvèrent à l’entrée de la baie de Giova. Au fond de la baie, la petite ville de Giova semblait dormir et présentait aux chalutiers l’aspect le plus pacifique qui soit.
Le quai est là tout près, et sur ce quai un amoncellement de sacs dont la présence éveille la curiosité du commandant du groupe. A 200 m du quai les chalutiers stoppent et la Walkyrie met son canot à l’eau, pour aller pousser une reconnaissance à terre. Dans ce canot embarquent le lieutenant au long cours Piriou commandant la Walkyrie et 7 hommes armés, l’Adrien met aussi son canot à l’eau avec 4 hommes sous les ordres de second maître Dagorn. Subitement alors que les embarcations ne sont plus qu’à quelques mètres du quai, un feu nourri éclate venant de terre. Les embarcations vont être hachées de balles si l’on ne vient pas à leur secours et Brossard ne perd pas une minute : il lance son Adrien en avant entre le quai et les embarcations les mettant ainsi à l’abri du feu de plus en plus nourri des tirailleurs turcs, dissimulés derrière les sacs et dans les maisons. Mais l’Adrien ne manœuvre plus : son gouvernail avant* est pris dans l’enrochement qui borde le quai ; Brossard, sur sa passerelle criblée de balles bat en arrière à toute vitesse : peine perdue. Son navire est bien échoué et c’est lui maintenant qui sert de cible au feu ennemi. Pendant ce temps, Piriou a pu embarquer à bord de son bateau avec ses hommes. La Walkyrie, estimant qu’elle ne peut être d’aucune utilité à son chef de section décide d’aller chercher du secours à Kos. Le canon de 37 m/m de l’Adrien ouvre le feu, mais presque aussitôt, le chef de pièce Le Goff est blessé, le servant Pitte est tué ; il devient impossible d’approcher la pièce tant est violent le feu concentré sur elle. La situation paraît désespérée, cependant Brossard a décidé dans sa tête de Breton que qu’il en sortirait, et il s’en sortira. Il organise sa défense avec les 9 fusils qu’il possède. Bien que blessé déjà, il s’installe avec le matelot Thomas à l’abri de la cuisine, ce sont là deux tireurs remarquables, à chaque coup de fusil un ennemi tombe. Une partie de l’équipage leur passe les fusils tout chargés, pendant ce temps le reste des hommes transporte le charbon sur l’arrière pour essayer de dégager l’avant. La machine continue de battre en arrière, à toute vitesse.
Dans l’après-midi des renforts arrivent aux Turcs et ceux-ci essayent de venir à la nage, puis à l’aide d’un radeau, à l’assaut du chalutier. Ils attaquent même à la grenade, mais le tir précis de l’Adrien empêche toute progression. Et le combat se continue jusqu’avant dans la nuit. Enfin à 1 heure du matin, l’Adrien ayant été suffisamment allégé de l’avant obéit à l’impulsion de sa machine et se trouve déséchoué. Les Turcs hurlent de rage, mais déjà le chalutier aux couleurs de France vogue vers le large, sauvé par la froide énergie de son comandant qui, bien que blessé, sut, sans se départir jamais de son calme, insuffler à son équipage l’énergie et le courage qu’il fallait pour « tenir bon sans mollir », ainsi que savent le faire les marins de France.
*Question : le gouvernail avant ? qui peut m'expliquer ce que c'est? Spécial au "harenguiers?" Merci et amitiés JPC
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Jean Pierre Clochon