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  NORD CAPER - Patrouilleur

 

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NORD CAPER - Patrouilleur

n°6282
Ar Brav
Posté le 22-06-2008 à 18:47:57  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
NORD CAPER Patrouilleur auxiliaire (1914-1940)
 
Chantier :
 
Ateliers & Chantiers de France, Dunkerque  
Commencé : 1907
Mis à flot : 13.07.1907
Terminé : 07.1907
En service : 07.1907 (MM)
En service : 11.02.1914 (MN)
Retiré : 25.05.1940 (MN)
Retiré : 1953 (MM)
Caractéristiques : 418 t ; 700 cv ; 46,34 x 8,02 x 4,18 m ; 10 h.
Armement : I de 65 + I de 47 mm.
 
Observations :
 
Chalutier construit à Dunkerque pour le compte de la Société des Pêcheries du Golfe de Gascogne de J. Duvergier, sous le nom de Nord Caper
11.12.1914-22.04.1919 : réquisitionné à Boulogne, affecté comme arraisonneur à Calais
10.1915 : division des chalutiers de la mer Egée à Milo
07.11.1915 : capture à l'abordage les 43 hommes de l’équipage d’une goélette turque près de la pointe sud de la Crète (LV Lacombe)
28.11.1915 : remorque le Cassini après un abordage
04.01.1917 : recueille avec le Cordouan 500 rescapés du cuirassé russe Peresviet qui vient de sauter sur une mine à 10 milles du phare en quittant Port-Saïd. 200 autres sont sauvés par des patrouilleurs anglais, il y a une centaine de disparus
01.07.1918 : figure à l'effectif de la 7ème escadrille de patrouille (CF cdt d'escadrille sur le Maroc) de la division de Syrie (pavillon du CA Varney, cdt de division à partir du 04.03.1917 succédant au CA de Spitz, sur le yacht Ariane II)
09-10.1918 : amène à Beyrouth les détachements français de l'armée de Palestine avec le Maroc, après la retraite de l'armée ottomane
22.04.1919 : déréquisitionné
1929 : renommé Echassier pour le compte des Chalutiers de La Rochelle
1931 : reprend le nom de Nord Caper, Chalutiers de La Rochelle
1940 : réquisitionné, puis saisi par les Allemands et renommé V 1607, sert dans la Kriegsmarine
1945 : récupéré, reprend son nom d’origine Nord Caper
10.1953 : démoli.  
 
Cité à l'ordre du jour (J. O. du 23.01.1916) :
Aviso-auxiliaire Nord Caper : Pour la façon brillante dont ce bâtiment, qui n'avait que dix hommes armés, a enlevé à l'abordage une goélette turque montée par quarante-trois hommes armés dont onze officiers.
Fourragère aux couleurs du ruban de la Croix de Guerre 1914-1918
Chalutier Nord-Caper (19.07.1916)  
Les officiers et marins de ce bâtiment ont droit au port individuel de la fourragère s’ils remplissent les conditions prévues dans la circulaire des 01.10.1916 et 24.10.1916
 
Cordialement,
Franck
 
PS. A lire également : Corsaires du XXe siècle - Le Nord-Caper et sa fortune - de Bernard Franck, Editions Flammarion, L'Aventure vécue, Paris, 1956.


Message édité par Ar Brav le 25-06-2008 à 12:57:01

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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6292
Ar Brav
Posté le 23-06-2008 à 08:21:48  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
Extraits du livre de Paul Chack, On se bat sur mer, Les Editions de France, Paris 1926 :
 
A la manière de Surcouf.
 
1. Une nouvelle incroyable
 
Novembre 1915. La guerre de course, la guerre de mouvements, la vraie guerre navale, telle que la comprennent les marins de France et d’Angleterre, n’est plus qu’un souvenir. Elle est morte depuis quatre mois, depuis le 11 juillet, en même temps que le Koenigsberg, dernier corsaire allemand. Sur mer, la rencontre, jadis loyale, est devenue un guet-apens organisé. Plus de combats d’escadres. Quelques raids allemands ont eu lieu contre des ports désarmés, tueries de femmes et d'enfants soi-disant faites pour attirer, hors de ses bases, la Grande Flotte anglaise, jusqu'au jour — 24 janvier 1915 — où les raiders se  sont fait pincer au Dogger-Bank par les croiseurs de Beatty. Le Blücher y est resté. Le Derfflinger et le Seydlitz sont rentrés au port en piteux état, incendiés, démolis. Du même coup, von Ingenohl, commandant en chef allemand, a été débarqué.
Du même coup, les Allemands ont été dégoûtés de ce genre de lutte.
Ils ont découplé leurs sous-marins pour un massacre d'innocents. Fait inouï, les couleurs n'ont plus de sens. On est détruit sous n'importe quel pavillon. Les neutres, torpillés sans avertissement, se tournent vers les Anglais, maitres de tous les Océans, vers les Français, maitres de la Méditerranée : « Comment, disent-ils, laissez-vous commettre ces crimes ? Et qu'attendez-vous pour punir ? » En France, en Angleterre, les gens du front et les gens de l'arrière, les gens des ports marchands surtout, s'étonnent et demandent : « Que fait donc la marine de guerre ? » Personne ne leur répond.
Dans toutes les escadres de France, officiers et matelots serrent les poings. Ils veulent se battre, à tout prix. Mais il n'y a plus d'ennemi flottant. N'importe, ils supplient leurs chefs de les débarquer des cuirassés et des croiseurs, de les envoyer sur les chalutiers, sur les torpilleurs qui pourchassent la bête invisible. Mais torpilleurs et chalutiers fouillent la mer en vain. Patrouilles, escortes, affûts, tout est inutile. On ne voit rien. Les navires marchands continuent de périr. Et les bâtiments de combat continuent de vivre...
Or, un jour de novembre 1915, une nouvelle extraordinaire secoue les escadres immobiles, un chalutier français vient de prendre à l'abordage un navire turc.
A l'abordage ? Oui. Comme autrefois : corps à corps, un contre quatre, comme faisait Surcouf. Voici l'histoire de ce chalutier-là.
 
Cordialement,
Franck


Message édité par Ar Brav le 25-06-2008 à 06:16:15

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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6294
Ar Brav
Posté le 23-06-2008 à 09:18:33  profilanswer
 

Re,
 
2. Le Nord-Caper
 
   Le Nord Caper est une espèce de baleine lourde et agressive, habituée de l'Arctique, mais qu'on rencontre parfois sous le tropique et même jusqu’à l'équateur. C'était aussi le nom d'un chalutier de Boulogne, qui partageait son temps entre l'Islande, l'été, et la côte d'Afrique, l'hiver.
De même que le Nord Caper baleine, le Nord-Caper chalutier était lourd, agressif, coriace, endurant. Il pouvait aller en Amérique et en revenir sans charbonner en route et sans prendre d'eau douce. Parmi la foule disparate des chalutiers, harenguiers, cordiers de la côte française, c'était un échantillon magnifique, un dreadnought de la pêche. Il tenait la mer comme un grand cétacé, ne craignant ni les coups de tabac, ni l'abordage des icebergs en dérive, magnifique à voir, sur sa route de retour, campagne de pêche terminée, soutes pleines, enfoncé jusqu'au plat-bord. Tel un grand buffle chargeant, à travers la jungle, il fonçait à onze nœuds dans les plus hautes lames, sans daigner les escalader, les écartait d'un coup d'étrave formidable et, sans perdre une parcelle de sa vitesse, passait. Furieuse d'être ainsi bousculée, la mer s'abattait sur lui de tout son poids, sans arriver à crever son pont, à arracher ses panneaux, à tordre ses rambardes. Avec ses tôles d'acier épaisses d'un pouce, avec les colonnes trapues qui épontillaient son gaillard et ses cales, avec son barrotage de cuirassé, le Nord-Caper résistait comme un bloc plein et l'Atlantique perdait son temps à le vouloir démolir. Mais le pont était noyé en permanence. Les hommes ne se troublaient pas pour si peu. Les Boulonnais sont taillés sur un gabarit analogue à celui de leurs bateaux ; ils ne mollissent jamais devant la mer. Le métier n'était pas drôle. Les matelots vivaient en bas, encaqués dans leur poste, briquant, heure après heure, leurs couchettes avec leurs dos, ne se levant que pour pécher, pour manger ou pour faire leur quart, marinant le reste du temps dans une atmosphère quasi solide, où les odeurs d'humanité entassée se rehaussaient de l'haleine des cales à poisson. Ils étaient faits à cette atmosphère-là et là retrouvaient avec joie en descendant de la passerelle où, pendant quatre heures, sous la gifle glacée de l'embrun, ils s'étaient cramponnés à la roue du gouvernail parmi des tangages et des roulis capables d'arracher les entrailles aux plus résistants.
Tel était le Nord-Caper d'avant guerre. Une coque de grosse chaloupe avec plat-bord tout d'une venue, bien relevé à l'avant, mais dominant la mer de deux mètres à peine au centre, que surplombait, collé contre une cheminée de gros calibre, le bloc cubique des passerelles et chambres de veille. Sans ses deux mâts trapus, on eût pu prendre ce chalutier pour un grand remorqueur de port. Il en avait l'aspect de force têtue. Le Nord-Caper jaugeait 750 tonnes et avait 40 mètres de long.
Mobilisé en août 1914, il fit d'abord le métier obscur d'arraisonneur devant le port de Calais. Les Boulonnais de son équipage grognaient dur. Vraiment, il fallait que la marine de France fût bien riche pour charger de cette besogne peu reluisante un bateau comme celui-là. Et, pleins de mépris, ils regardaient l'infime pétoire de 47 millimètres qui avait poussé sur le gaillard d'avant. Pour se consoler, ils mettaient un petit chalut à la traîne et vendaient le poisson. On leur disait bien qu'un beau jour ils ramasseraient une mine dans leur filet. Ils n'en avaient cure et répondaient, en riant bien haut, qu'ils la vendraient aux soldats anglais, comme souvenir...
En fait, ils étaient profondément écœurés de leur métier de factionnaire... Si au moins c'eût été devant Boulogne...


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6295
Ar Brav
Posté le 23-06-2008 à 09:54:10  profilanswer
 

Re,
 
3. En route
 
   Un jour vint, quand même, où il fallut retourner à la pèche, à la pêche au submersible cette fois. Depuis la fin d'octobre 1914, la vermine sous-marine pullulait dans les mers du Nord où les amiraux britanniques étaient chefs et responsables. Mais voici qu'en mai 1915 la menace s'étend à la Méditerranée que la marine française défend : le premier sous-marin allemand, l’ U 21 *, franchit Gibraltar, en route vers l'Est. En même temps, une dizaine de bateaux plus petits, des UB et des UC découpés en tranches, arrivent à Pola par chemin de fer.
Dès qu'apparait l' U 21, dix chalutiers descendent du Nord. Renfort, à vrai dire, à peu près égal à zéro. Cependant, la piraterie s'organise en grand. Cinq submersibles, renonçant aux Dardanelles vraiment trop dangereuses, rejoignent l' U 21 à Cattaro. De Gibraltar au canal d'Otrante, ils jalonnent leur route par une hécatombe de commerçants. On les suit à la trace ; on peut même dire d'avance où ils passeront, et quel jour, et à quelle heure. On fait le vide sur leur chemin, puis on envoie des torpilleurs à l'affût, dans l'espoir d'en attraper un, en surface, en train de charger ses accumulateurs.
 
* Parti le 25 avril d'Emden, l' U 21 contourne les Iles Britanniques, rencontre, dans l'Atlantique, un ravitailleur dont le pétrole est inutilisable pour les moteurs Diesel. L' U 21 continue quand même et entre à Cattaro le 13 mai, avec 500 litres de pétrole à bord. Il quitte Cattaro le 19, se rend aux Dardanelles, où il coule les cuirassés anglais Majestic et Triumph, puis franchit le détroit le 5 juin, en route vers Constantinople.


Message édité par Ar Brav le 23-06-2008 à 10:30:39

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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6296
kgvm
Posté le 23-06-2008 à 09:58:59  profilanswer
 

There was some discussion in a German forum whether this picture taken very probably in German service in WW II might be the NORD CAPER (or the probably similar - same yard, almost same size - LA PROVENCE)?
Can you help identifying the trawler?
http://www.uboataces.com/photos/2006214714977355.jpg

n°6297
Ar Brav
Posté le 23-06-2008 à 10:28:03  profilanswer
 

Re,
 
   En réalité, les sous-marins naviguent presque toujours émergés. Pour eux, la plongée est l'exception, la manœuvre de fuite ou d'attaque. Parfois on les aperçoit, presque toujours on les manque ; ils plongent trop vite et nos patrouilleurs ne sont pas assez nombreux. Il faudrait — calcul strict — 140 torpilleurs et 280 chalutiers en Méditerranée pour assurer la sécurité des transports, pour se défendre simplement. On ne peut songer à attaquer. Les appareils de détection par le son n'existent pas encore et les grenades sous-marines sont dans l'enfance. Le canon, la torpille, l'éperon sont nos seules armes. Une chance d'atteindre sur mille... Entre juillet et octobre, on trouve encore, dans la Manche et dans l'Océan, une trentaine de chalutiers à envoyer dans le Sud. Mais c'est la fin. On a gratté à blanc le fond des ports, renvoyé à la mer des ourques retraitées depuis des années. On a fait flèche de tout bois.
Et c'est ainsi qu'en octobre le Nord-Caper est en route vers la Méditerranée, tout flambant neuf, retapé, repeint, muni de T. S. F. et armé. Armé de deux canons : un 65 millimètres sur le gaillard d'avant, un 47 à l'arrière, cinq fusils, cinq revolvers. Les sous-marins allemands, eux, ont du 150 et du 105. On a débarqué les engins de pêche du chalutier, mais on a gardé presque tous les pêcheurs.
On a eu raison. Je vous assure que Lacombe, lieutenant de vaisseau *, qui commande le Nord-Caper, est satisfait de ce noyau solide autour de quoi s'amalgament les gradés et matelots de l'active. Lacombe, du Lot-et-Garonne, a apporté l'étincelle méridionale à tous ces hommes rudes, silencieux et drôlement accoutrés. Ah ! La discipline des grands navires n'est pas de mise sur le chalutier. Foin des attitudes figées et des claquements de talons ; les pieds nus ou les immenses sabots-bottes ne s'y prêtent guère. Mais il faut voir les figures tannées et souriantes, les regards bleus et confiants que tous ces gens tournent vers leur chef. Vienne la bête, on est prêt à tout.
 
* Aujourd'hui (1926), capitaine de vaisseau commandant le croiseur Thionville.
 
La vie à bord des petits bateaux — torpilleurs, sous-marins ou chalutiers — diffère en tout de l'existence qu'on mène sur les casernes flottantes que sont les grands navires. Sur les patrouilleurs, le commandant et les officiers vivent avec leurs hommes. Même manque de confort, mêmes souffrances, mêmes joies, et pour tous à bord, même métier. Les spécialités ne sont que des étiquettes pratiquement amovibles : un canonnier sait chauffer, un mécanicien arme le youyou s'il le faut. On connaît, on utilise les qualités et les défauts de chacun. Du chef au dernier soutier, l'équipage est un bloc homogène, qui vaut ce que vaut le commandant. A la mer, le contact est incessant, intime. Chaque gradé, chaque matelot grimpe à son tour sur la passerelle pour faire ses deux heures à la barre ; le chef, lui, y reste souvent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les hommes aiment cela. Quand le commandant est là, ils sont tranquilles, tout va bien. De proche en proche, de traversée en traversée, l'âme du « maître après Dieu » marque sur tous une empreinte de plus en plus profonde. Et, quand vient l'heure que chacun attend, il n'est presque pas besoin d'ordonner, la pensée du chef est la pensée de tous. Commander un patrouilleur en temps de guerre est, proprement, l'idéal. Lacombe n'aurait pas troqué sa passerelle exiguë contre un blockhaus de cuirassé.


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6302
Geneamar
Posté le 23-06-2008 à 11:40:46  profilanswer
 

Bonjour Franck
  J'ai rédigé la petite bio d'Edmond LACOMBE, p 4 chapitre POLYTECHNICIENS ET MARINE NATIONALE.
  Il fut cité à l'ordre de l'Armée navale, en qualité de Commandant l'aviso auxiliaire NORD CAPER.
  Le bâtiment "NORD-CAPER" "recevra" la fourragère aux ruban de la Croix de Guerre 1914-1918, le 19 juillet 1916, de fait les Officiers et marins de ce bâtiment ont droit au port individuel de la fourragère...  
 
  Cordialement Malouhttp://www.yelims.com/IPB/Smiley-IPB-288.gif


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Cordialement. Malou
n°6303
Ar Brav
Posté le 23-06-2008 à 12:31:11  profilanswer
 

Bonjour Malou,
 
Merci pour la notice et la mention d'attribution de la fourragère (je l'ai rajoutée sur la fiche, je ne retrouvais pas la date)
Votre "smiley" est tout à fait de circonstance  ;)  
 
A bientôt  :hello:  
Amicalement,
Franck


Message édité par Ar Brav le 23-06-2008 à 12:32:29

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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6305
Ar Brav
Posté le 23-06-2008 à 13:18:58  profilanswer
 

kgvm a écrit :

There was some discussion in a German forum whether this picture taken very probably in German service in WW II might be the NORD CAPER (or the probably similar - same yard, almost same size - LA PROVENCE)?
Can you help identifying the trawler?
http://www.uboataces.com/photos/2006214714977355.jpg


 
Bonjour Klaus,
 
Merci pour ce cliché. Hélas, je n'ai pas de photo du Nord-Caper permettant de l'identifier avec certitude. J'ai mis tout ce que j'avais, c'est à dire peu, sur le chalutier La Provence ICI
Les deux bateaux ont été construits sur le même chantier, à la même époque (1906-1907) et ont des caractéristiques très proches. Les deux ont donc été saisis pendant la dernière guerre, mais j'ignore ce qu'est devenu le Nord-Caper *
Désolé de ne pouvoir vous aider davantage
 
* Post : rectification : je viens de retrouver sa trace, il a survécu à la guerre et a été démoli en 1953 (Cf. fiche)
 
Cordialement,
Franck


Message édité par Ar Brav le 24-06-2008 à 13:57:01

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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6313
Geneamar
Posté le 23-06-2008 à 16:01:19  profilanswer
 

Bonjour Franck, Bonjour à tous,http://images.mesdiscussions.net/pages1418/mesimages/3261/O TAXI POUR TOBROUK 1.jpg1..jpg
 
Extrait de l' "Histoire de la Marine Française" - Librairie Larousse.
 
Dans tout le secteur français, la patrouille fut menée par nos croiseurs, torpilleurs et, surtout, chalutiers. Ceux-ci y écrivirent les plus belles pages de leur histoire et accomplirent maintes actions d'éclat, parfois à la manière des corsaires du grand siècle. Tel fut le cas du du petit chalutier Nord-Caper, monté par 10 hommes sous les ordres du lieutenant de vaisseau Lacombe, qui s'empara à l'abordage d'une goélette turque transportant 11 officiers et 50 hommes de troupes régulières en Tripolitaine. La lutte fut épique entre nos matelots bondissant pieds nus, sans autres armes que quelques revolvers, leurs couteaux, des barres de bois, des massues improvisées, et l'équipage de la goélette renforcé par ses passagers.
 . Surpris par l"attaque, épouvantés par l'audace de ces démons, par l'accostage brutal du Nord-Caper dont le commandant fit tirer à bout portant la pièce de 47 millimètres, en mugissant dans son porte-voix l'ordre de se rendre, les ennemis mirent bas les armes après une courte résistance.
 . C'est ainsi qu'Ahmed-pacha, colonel professeur à l'école militaire de Constantinople; Loufty-bey, capitaine d'infanterie, 8 lieutenants ou sous-lieutenants et une demi-compagnie de réguliers turcs se rendirent à deux officiers et 10 matelots français. Surcouf lui-même n'aurait pas désavoué un pareil exploit.

 


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Cordialement. Malou
n°6322
kgvm
Posté le 23-06-2008 à 20:23:27  profilanswer
 

Merci, Franck.
Might be useful to give some background to my question.
WZ-Bilderdienst at Wilhelmshaven (who took over the collection of the well known Foto Drüppel) sells three pictures labelled as "V 1607" (sorry, for copyright reasons I cannot post them). All three display the same prominent triangle at the front of the bridge which "our" ship (the ship I gave the link for) has, too.
Two of them show the same ship, a trawler-type vessel, which - apart from having only one tripod mast on the bridge instead of the two masts, the length of the forecastle (sufficient only to accomodate the foremost gun) and the height of the anchor hawser - is almost identical to the ship on the picture. But the German navy has rebuilt many ships with a tripod mast instead of two pole masts to give a better angle of fire for the AA guns, so only the two other points are valid.
The third picture shows a trawler which differs in the form of the bow: the anchor is positioned higher, just as high as "our" ship carries it. And the forecastle is decidedly longer, but I'm not sure whether it's even longer than the forecastle of "our" ship, their length might be the same..
Of course the difference might be the result of some rebuilding, may be after a heavy damage of the bows, but the third picture shows also a second trawler in the background, whose bridge is identical to the boxy bridge visible on all pictures. The oldfashioned form of the poop (the foreship is hidden :( ) is identical, too. So I assume this picture shows the only two big old trawlers which served with the 16. Vorpostenflottille, namely "V 1607" ex "Nord Caper" and "V 1602" ex "La Provence".
But of course I would like to be sure and to know, which picture shows which trawler.
Regards
Klaus Günther

n°6332
Ar Brav
Posté le 24-06-2008 à 08:43:22  profilanswer
 

Bonjour Klaus,
 
Merci pour ces précisions, je comprends mieux votre démarche. Difficile de dire en effet qui a fait quoi et sur quel bateau (surtout après transformations et sans photo  ;) ). Si d'aventure vous pouvez le déterminer avec précision, j'en serai ravi  
C'est tout de même étonnant qu'en France, s'agissant du Nord Caper, un des très rares bateaux à avoir obtenu droit à la fourragère pour faits de guerre, nous n'ayons pas davantage d'informations disponibles, je pense aux clichés, notamment.  
 
Bien cordialement,
Franck


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n°6333
Ar Brav
Posté le 24-06-2008 à 09:00:05  profilanswer
 

Re,
 
Suite du récit :
 
Le Nord-Caper est en route vers l'Est. Le 20 octobre, à l'aube, une masse d'ocre surgit, par tribord devant, entre le ciel bleu et la mer bleue : c'est Malte, l'île du miel, l’ile des Chevaliers de Saint-Jean, le havre des flottes de la Religion, le refuge des corsaires chrétiens, la terreur des Barbaresques, le boulevard de la Méditerranée, Malte aux mille cavernes, aux cent catacombes, Malte qu'écrasent les grands souvenirs, Malte, arsenal britannique dont la guerre a fait le point d'appui des escadres de France.
Le chalutier longe la côte Nord, au pied des collines de pierre tendre qui se chauffent aux rayons du matin et s'élèvent, amphithéâtre harmonieux, depuis les anses sablonneuses et couronnées de redoutes, jusqu'à la ligne culminante de Bengemma. La clarté divine, la transparence parfaite de l'atmosphère sèche révèlent, dans ses moindres détails, le travail patient des hommes. La terre précieuse, autrefois apportée de Sicile, est divisée en champs minuscules amoureusement cultivés, tous clos de murs qui atténuent le souffle dur du mistral presque incessant, des « gregales » rares et bénis qu'accompagne la pluie, ou du maudit « levante », plus pénible que le sirocco d'Afrique. Ce versant Nord offre, par endroits, l'aspect d'un échiquier immense où des joueurs géants auraient laissé traîner des pièces colossales, telles que la tour l'Ahmar, toute rose, ou la sévère tour l'Abiat.


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n°6335
Ar Brav
Posté le 24-06-2008 à 09:13:37  profilanswer
 


Quand le Nord-Caper double Tal Ahrash, promontoire Nord-Est de l'île, le soleil est déjà haut. Sa lumière attaque en plein le flanc oriental, amas formidable d'édifices et de murailles dont chaque pierre a bu du sang. Des canons partout. On devine leurs embrasures taillées dans le roc vif. Pièces du plus gros calibre, impuissantes à protéger les navires mouillés dans le port contre l'assaillant invisible. La vraie défense, la seule efficace, serpente sur l'eau, presque invisible elle aussi. C'est une ligne de bouées minuscules qui supportent le filet indicateur, terreur des sous-marins ; c'est ensuite, à l'orée même du port, une estacade de lourds madriers flottants. Reconnu et guidé par l'arraisonneur, le Nord-Caper franchit les barrages. Le voici dans l'entrée. A droite, c'est la masse du château Saint-Elme, où périrent par milliers les soldats du sultan Suleiman, deuxième du nom, alors que le plateau que couronne aujourd'hui la Valette n'était encore qu'une falaise abrupte, nue et rôtie par le soleil. A gauche, c'est le fort Ricazoly, que domine la T. S. F. de Rinella, quadrille de grands pylônes d'acier portant le réseau arachnéen des antennes.
Puis, lentement, le chalutier embouque le long boyau du Grand Port qu'enserrent les vieilles villes ceinturées de remparts, de bastions, de courtines. Masse extraordinaire et sans brèche, œuvre de vingt-sept grands-maitres, qui tous ont travaillé à rendre plus forte la citadelle de l'Ordre, contre quoi les Infidèles se sont cassé les dents. Une muraille formidable, rectiligne, ininterrompue, plus haute que les plus hautes mâtures, court le long de la rive Nord. Elle flanque et défend le plateau qui porte la fille du grand-maître Jean Parisot de la Valette, la cité aux palais de pierre polie, dorée par la caresse du soleil, la capitale qui contemple orgueilleusement, par-dessus le port, ses aînées qu'elle a détrônées : la cité Vittoriosa, la cité Cottonera, vieilles bourgades dont les maisons brunies se mirent dans les eaux du port des Français, du port des Galères, du port des Anglais, anses profondément découpées dans la rive Sud du Grand Port.
Le Nord-Caper s'avance. Devant les murs de la Valette sont amarrés une dizaine de navires marchands arrêtés dans leur voyage vers Marseille, vers Gibraltar ou vers le Levant. A Malte, on va leur dire où l'ennemi s'est montré pour la dernière fois, les détourner des chemins dangereux, les aiguiller sur les voies les moins malsaines, routes sûres hier encore, peut-être mortelles aujourd'hui... Leurs capitaines regardent passer le chalutier solide et bien assis sur l'eau. Quels seront les heureux qui profiteront de son escorte pour la traversée prochaine ? Le commandant en chef décidera.


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6337
Ar Brav
Posté le 24-06-2008 à 09:49:19  profilanswer
 


   Du haut de sa passerelle, Lacombe cherche l'armée navale... Le grand port, qu'il a connu encombré de bout en bout par deux lignes continues de cuirassés amarrés proue contre poupe, le grand port dont les anses grouillaient de torpilleurs et de sous-marins, le grand port est presque vide. La France, dreadnought, la Vérité, cuirassé, le Chateaurenault, croiseur. C'est tout. Où est donc l'armée navale ?
   L'armée navale paie en ce moment sa croisière de blocus. Huit mois durant, devant l'entrée de l'Adriatique, quinze cuirassés, six croiseurs cuirassés, quarante contre-torpilleurs ont bourlingué jour et nuit, en ligne de file, aux postes de combat, ne s'arrêtant que pour charbonner au large, quelques heures tous les trois jours. Ligne de blocus que la menace des submersibles de Cattaro a refoulée peu à peu vers le Sud. Tant et si bien qu'après avoir gardé le canal d'Otrante, elle a briqué successivement les parallèles de Corfou, de Zante, de Navarin et enfin de Candie... Deux cent quarante jours de mer, dure épreuve pour le matériel, mais splendide école pour les hommes. Cependant que la flotte d'Autriche, amarrée à Pola, soignait ses appareils et fourbissait ses armes, mais laissait moisir ses équipages dans l'inaction totale, mère de la défaite... A présent, nos arsenaux de Toulon et de Bizerte sont pleins de navires en réparation, et c'est l'Italie, avec son armée navale concentrée à Tarente, qui a pris charge de l'Adriatique.
Le Nord-Caper est mouillé. Lacombe se rend sur la France, qui bat pavillon de l'amiral Dartige du Fournet, depuis dix jours commandant en chef de l'armée navale. Audience rapide. L'amiral Dartige, petit homme alerte et vif, adore ses patrouilleurs, mais les fait trimer dur.
Voici ses ordres. Le Nord-Caper est rattaché à !a division des chalutiers de l'Égée, basée sur Milo. Tandis que les torpilleurs escortent les convois, les chalutiers cherchent les sous-marins et leurs bases de ravitaillement. Le Nord-Caper va, pour cette besogne, croiser dans l'Archipel, où les Allemands sont chez eux. Il n'aura pas un sou pour acheter les consciences, donc pas un renseignement, car ceux des insulaires qui ne sont pas strictement neutres sont à la solde de l'ennemi. Donc, travail à l'aveuglette... Bah ! On se débrouillera.
Le départ pour Milo est fixé au 22 octobre. Le chalutier escortera la Marie-Louise, cargo français, et l'Aréthuse, vapeur anglais. Voici les renseignements d'octobre : vingt commerçants attaqués par deux sous-marins, seize coulés : dix anglais, un italien, un grec et les quatre français Provincia, Sainte-Marguerite, Antonie et Amiral-Hamelin. Un des ennemis a travaillé à cent milles environ dans le Sud de la Crète, l'autre entre la Crète et Cérigo, en plein sur la route Malte-Dardanelles, laquelle est des plus dangereuses, car elle passe à 400 milles de Cattaro, repaire de submersibles. Le dernier torpillage date du 18 octobre, du côté de l'île Kalimno, à toucher Boudroum, sur la côte d'Asie mineure.


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6344
Ar Brav
Posté le 24-06-2008 à 12:08:46  profilanswer
 


5. Deux épaves
 
Le 22 octobre, le Nord-Caper appareille avec ses deux conserves.
Pour éviter la route directe, mal fréquentée, il pique en grand vers le Sud, vers le désert d'eau qui borde la Tripolitaine. Mais il faudra bien finir par rallier les points critiques, les entonnoirs de routes, Matapan, Cérigo, Candie, régions patrouillées, certes, mais quand même fertiles en catastrophes. Et le sous-marin de Boudroum a eu, depuis le 18, grandement le temps de rallier ces régions-là.
Temps maniable. Juste assez de clapotis pour que le sillage d'un périscope ne se puisse voir. Mauvais tabac. D'autant plus mauvais que l'Aréthuse porte, parait-il, un chargement précieux. Les Anglais n'ont pas précisé. Lacombe a l’ordre de laisser continuer le bateau sans escorte après le cap Malée. Bon. Il fera bien, en tout cas, de  
filer plus de dix nœuds quand il sera seul. Après tout, ce n'est pas notre affaire. Si le chargement en vaut vraiment la peine, les Anglais trouveront bien le moyen de détacher un torpilleur au-devant de l’Aréthuse. Mais, jusqu'au cap Malée, ça regarde le Nord-Caper... Ainsi songe Lacombe, sur sa passerelle qu'il n'a pas quittée depuis le départ de Malte. Rien à signaler le 22 et le 23. Encore une journée à courir avant d'apercevoir la Grèce.
 
Dimanche 24 octobre. Une légère brise de Sud-Est souffle depuis l'aurore. Il fait très doux. Le ciel, jusqu'à présent dégagé, commence de se charger de grosses nuées grises. A midi, dans une éclaircie, l'enseigne de vaisseau auxiliaire Poulallier*,  second du bord, grand gaillard solide et rasé de près, prend la hauteur du soleil. Un cri descend de la mâture : « Quelque chose sur l'eau, droit devant. » Quelque chose ? Quoi ? A tout hasard, le signal d'alerte, toujours prêt, est déferlé. Le Nord-Caper fonce. Les cargos font demi-tour.
 
* M. Poulallier a publié, sous le pseudonyme Bernard-Frank, le "Carnet d’un enseigne de vaisseau", dans lequel est contée l’odyssée du Nord-Caper, et "En plongée", conte sous-marin.
 
Un des Boulonnais a escaladé les haubans, en renfort de vigie. Un coup d'œil lui suffit :
— Deux canots peints en blanc, un grand et un petit. Personne dedans.
 
Le Nord-Caper rappelle les deux vapeurs et s'approche. Le canot, criblé de balles, est, comme la baleinière, maculé de trainées brunes de sang séché. Sous les bancs, des vivres, des caisses d'eau douce, des avirons. Dans le canot, deux ou trois calots de soldats français, une veste d'artilleur portant le chiffre 17. Sur le plat-bord, une inscription : Amiral-Hamelin. Inutile de chercher davantage. On a vu les gens de l'Hamelin en passant à Bizerte.
Voici leur histoire.


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n°6370
alain13
Posté le 24-06-2008 à 20:32:45  profilanswer
 

Bonsoir,
 
Incroyable!!!
 
http://img117.imageshack.us/img117/4195/nordcapeom9.jpg
http://img117.imageshack.us/img117/4195/nordcapeom9.296ca5e6fc.jpg

n°6372
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 06:11:55  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
La suite :
 
6. L’Amiral Hamelin
 
   Les Chargeurs Réunis avaient autrefois toute une série de cargos mixtes, navires à passagers et à marchandises, portant des noms d'amiraux Les gens peu pressés, et que rebutaient les prix de passage des grands courriers, embarquaient sur ces navires et s'en trouvaient bien. Robuste barque de 5 000 tonnes, l'Amiral Hamelin était commandé par le capitaine Guibert, de Binic. L'état-major était moitié normand, moitié breton. Lannion, Tréguier, Paimpol, Saint-Malo avaient fourni presque tout l'équipage, à l'exception de quelques chauffeurs noirs ou arabes, d'un boy annamite et d'un maitre d'hôtel suisse.
Le 2 octobre 1915, l'Hamelin embarque 312 passagers militaires, en route pour Salonique, renforts pour les 17e et 23e régiments d'artillerie et pour le 2e groupe d'aviation. L'Amiral Hamelin part seul… Tous les torpilleurs de l'armée navale sont au travail dans les parages de Matapan et de la Crète, où les sous-marins donnent en grand. Et notre misère est telle que, pour habiller Pierre, le commandant en chef est obligé de laisser Paul complètement nu.
Peut-être pourrait-on attendre ? Impossible. Il faut gagner du temps. La Guerre fait charger et partir, au plus tôt parés, tous ses transports. Sitôt prêts, on les pousse dehors, sans même les grouper par deux, souvent sans prévenir la marine. Et quand il s'agit d'un envoi de munitions, — on en manque en Macédoine comme partout, — c'est une bousculade inouïe. Or l'Amiral Hamelin emporte 2 000 obus de gros calibre, 15 000 coups de 75 et 2 millions de cartouches pour fusils et mitrailleuses. Comment voulez-vous retarder cette expédition ?
Corse, Sardaigne, cap Bon, Pantellaria. Le cargo a franchi sans incident toutes ces étapes. Dans la nuit du 6 au 7 octobre, il arrive au seuil de l'étendue déserte qui s'étale entre Malte et la grande Syrte. Terrain vague où sans doute les sous-marins ne vont pas perdre leur temps et brûler leur benzine pour rien...
L'aube du 7 octobre. Dans l'Est, le ciel et la mer calme s'éclairent d'une lueur tendre, c'est réellement l'aurore aux doigts de rose. L'Ouest reste sombre et voilé d'une brume légère qui rapproche l'horizon.
 
Cordialement,
Franck


Message édité par Ar Brav le 25-06-2008 à 09:03:23

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n°6373
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 06:34:17  profilanswer
 


   5 heures. — L’Amiral Hamelin s'éveille. Des artilleurs, tôt levés, émergent des écoutilles, calots posés à la diable, vestes ouvertes ; quelques-uns, demi-nus, se dirigent vers les bailles d'eau douce pour l'ablution matinale ; d'autres, gamelles en main, gagnent la cuisine, en quête du jus. De la passerelle, une voix tonitrue :
— Kerleau, faites faire demi-tour à tous les pelletas qui n'ont pas leur ceinture de sauvetage. Et tâchez de dénicher un gradé pour leur appuyer la chasse. Si ça continue, nous verrons une belle pagaye si nous sommes seringués...
C'est Cariou, le second capitaine, de quart de 4 à 8 heures du matin. Sa carrure de Brestois peu patient se penche sur la rambarde. Et Kerleau, maître d'équipage, un gars de Tréguier, accentue d'un parler sonore et peu choisi les ordres de l'officier. Ils savent bien, l'un et l'autre, qu'il n'y aura pas de pagaye. Deux fois par jour, en a fait l'exercice d'évacuation. Tous les soldats connaissent leurs postes, et la question, posée mille fois : « Arrive ici, canonnier. Où est ton canot ? » attire maintenant une réponse immédiate et précise. De plus en plus nombreux, les artilleurs sortent des panneaux ; leurs bonnes figures, hilares et reposées, les montrent heureux de la détente que leur offre cette traversée, après les horreurs du front, jouissant d'instinct de ce spectacle admirable : le lever du soleil sur la mer très douce.
Cariou, lui, est blasé là-dessus depuis longtemps, car son métier de second lui octroie, chaque matin, le quart du jour. Il poursuit les opérations rituelles du branle-bas : ordres aux maîtres pour la propreté du navire, envoi d'un gabier dans le nid de pie, relèvement du soleil pour le calcul de la variation.
Boum... Un bruit sourd, ouaté, mangé par les bruits du bord, venu on ne sait d'où... Seuls, les gens de la passerelle l'ont perçu.
— Du silence sur le pont ! hurle Cadiou.
Kerleau siffle un coup long suivi de cinq ou six coups piqués, suraigus. Plus un souffle... Le commandant Guibert sort de sa chambre de veille. Boum !... C'est net, cette fois, cela vient de l'Ouest, et tous ont entendu. Dans le sillage d'écume, très loin, une toute petite gerbe jaillit, retombe.


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n°6374
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 06:58:26  profilanswer
 


   Et voici l'ennemi. A mille mètres peut-être, juste sur l'arrière, une infime tache noire sur la mer. C'est à peine aussi gros qu'une chaloupe, dirait-on. Guibert, à la jumelle, observe cet infiniment petit... Tiens, on le voit mieux, il a sûrement changé de route. On dirait une planche mince surmontée d'une guérite basse. Un éclair rouge derrière la guérite... puis la planche mince disparaît. Le sous-marin a remis le cap sur l'Hamelin. Évidemment, son canon est sur l'arrière du kiosque, et il est forcé d'embarder, pour envoyer chaque coup. Et chaque embardée lui fait perdre du terrain. On pourra peut-être s'échapper.
En bas, on pousse les feux. Cuny, chef des machines, Huet, troisième mécanicien, donnent l'exemple. La pression monte vite. La coque du grand cargo vibre sous la pulsation hâtée des pistons. Un coup double et un coup simple piqués par la cloche du bord : cinq heures trente. A cet instant, le quatrième obus éclate sur la dunette, le cinquième crève une cheminée, les suivants font grêler sur les superstructures des balles de shrapnells...
L'ennemi gagne main sur main. Il n'est plus qu'à 800 mètres. Sûr du résultat, il tire lentement sur la cible imposante qui se détache, toute noire, contre le soleil dont la réfraction fait une énorme ellipse rouge-sang. Fuite impossible, et pas une pièce pour riposter... Il faut arrêter cette canonnade qui va détruire les canots de sauvetage et massacrer inutilement les soldats. Le commandant Guibert se décide : la sirène de l'Amiral Hamelin  pousse trois grands cris douloureux, prolongés et graves, le signal d'abandon.
En un clin d'œil, les soldats se rassemblent et s'alignent, chacun devant son canot. Les maréchaux des logis font l'appel, comme à l'exercice ; les « présent » résonnent clairs et calmes. Et les gradés rendent compte à leurs chefs, au capitaine de Vaumas, aux lieutenants de Cazenove et Hustruy, au sous-lieutenant Vilmin, enfin, au capitaine Vigneron, le plus ancien de tous, chef du détachement embarqué.
En même temps, des pavillons du code international montent au grand mât : « Je suis stoppé ».
 


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n°6375
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 07:28:12  profilanswer
 


   6 h. 30. L'ennemi tire depuis une heure. Tout siffle à bord : éclats qui giclent au-dessus des têtes, trilles du maître Kerleau rythmant la manœuvre des garants d'embarcation, fuite assourdissante de la vapeur par les collecteurs crevés. La manœuvre s'opère. A tribord, du côté de l'ennemi, sont les canots 1, 3, 5, 7 et la baleinière ; à bâbord, 2, 4, 6, 8 et le youyou.
Le sous-marin est à 400 mètres à peine. Posément, il tire sur les embarcations. La baleinière, bosse larguée par un maladroit, part à la dérive, inutile... Le canot 1, coupé en deux, coule ; le cuisinier Chastan, le maître d'hôtel Marchon et deux soldats déjà embarqués sont engloutis...
Cadiou surveille le mouvement ; sa tranquillité est contagieuse. Penché sur le plat-bord, il s'étonne :
— Eh bien ! Le canot 3, qu'attendez-vous pour dégager de là ?
— J'attends d'avoir tout mon monde, répond froidement Nédellec, troisième lieutenant du bord.
Et, pendant cette attente, autour de Nédellec, les chauffeurs Clous et Urvoy sont tués, une dizaine de soldats sont blessés. Enfin, l'embarcation déborde et s'éloigne.
Cordier, premier lieutenant, fait parer les garants du canot 5. Un éclat l'empoigne et l'abat. Et, comme un chauffeur se précipite :
— T'occupe pas de moi, dit l'officier, sauve-toi vite.
Du bord opposé au feu, les bâbordais ont pu s'éloigner sans casse. Mais soudain les canots 6 et 8 nagent à pleins bras vers la pluie de shrapnells ; ils ont aperçu le canot 5 criblé, coulant bas d'eau. Ils accostent. Tranquillement, sous les balles, le lieutenant Hustruy, du 17e, répartit son monde dans les embarcations intactes, puis débarque le dernier, comme doit faire un chef.*
Le sous-marin qui vient d'interroger le canot 6 est tout près.**
 C'est un grand navire camouflé en zigzags blancs et noirs. Sur son flanc bâbord, trois valises à torpilles sont ouvertes, vides... Il bat pavillon autrichien, camouflage encore qui lui permet, à lui, Allemand, d'envoyer au fond les navires marchands d'Italie, bien que l'Italie ne soit pas encore en guerre avec l'Allemagne. Il n'y a plus grand monde sur l'Amiral Hamelin. Le dernier canot a emmené Pichouron, médecin auxiliaire du 25e, son infirmier Bernard et les blessés. Sur la passerelle demeurent Guibert, Vigneron, de Cazenove. Sur le pont restent encore les gens des embarcations disparues, canot 1 et baleinière.
 
* Je voudrais pouvoir citer tous ceux dont les rapports officiels indiquent la belle conduite. Mais ils sont trop... Que les autres me pardonnent. Dans ce canot 5, le maréchal des logis Roux, du 17e, vient d'être tué, tandis qu'il écopait l'eau, tel un vieux gabier, aidé de son collègue Gaillot, du trompette Defroésart et du canonnier Frotté. Près d'eux sont étendus, grièvement blessés, le matelot malouin Rault et le boy annamite.
 
** Le sous-marin a posé les questions habituelles : Votre nom ? — D'où venez-vous ? — Où allez-vous ? — Quel est votre chargement ? — Le nom de votre commandant ? — Où est-il ? — Pourquoi avez-vous tiré ? —Les Allemands posent toujours cette question-là et affirment, dans tous les cas, et contre toute évidence, que c'est le navire marchand qui a commencé…
 
 


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n°6376
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 07:57:20  profilanswer
 


 
   L'Allemand ne les voit pas. Pensant n'avoir plus personne à assassiner sur le navire, il envoie, à 7 heures, une torpille qui crève la cale 2. Explosion, gerbe habituelle, ruée torrentielle de l'eau dans les fonds. Guibert apprécie le coup.
— Une veine que cette sale bourrique n'ait pas tapé dans la première cale. Nous sautions en l'air...
Dans la cale en question sont les munitions. Et la catastrophe n'est que différée, car le grand panneau vomit des flammes. Un obus a mis le feu aux balles de fourrage. Il est temps de filer.
— Aux radeaux tout le monde, et vivement, commande Guibert.
Le lieutenant de Cazenove rassemble tous les errants et grimpe sur la dunette où sont les radeaux. Sur le groupe arrivé bien en vue, les Allemands reprennent le feu... Boucherie systématique. Dans le tas, tous les coups portent. Cinq fois quelques malheureux s'abritent, cinq fois Cazenove les ramène.* On largue les amarres, on pousse à l'eau les lourds flotteurs et tous y descendent, les blessés d'abord. Cazenove, atteint d'une balle, se jette à la mer, repêche un de ses hommes et ne monte qu'ensuite sur un radeau... Ainsi travaillent, coude à coude, matelots et soldats.
Cependant qu'une deuxième torpille, frappant la cale 3, achève le grand navire agonisant. Alors seulement le capitaine d'artillerie Vigneron, puis le capitaine au long cours Guibert consentent à se jeter à l'eau, sachant qu'ils sont les derniers vivants restés à bord. Et, comme s'il n'avait attendu que le geste de ces deux hommes, l'Amiral Hamelin se mâte verticalement, l'étrave pointée vers le ciel, découvrant sa carène rouge où bée la déchirure de la cale 2.
Une avalanche d'objets pesants, déracinés, arrachés de leurs emplantures, glissent sur le pont, dans une dégringolade terrible, fracassant tout sur leur passage. Une seconde, le bateau hésite. On dirait qu'il se cramponne à la surface, ou que son étambot s'appuie déjà sur le fond ; puis, doucement, il part. Par la grande écoutille centrale, par les cheminées couchées et béantes, la mer se rue dans la chaufferie, envahit les foyers ardents, Les chaudières sautent, enveloppant le grand cadavre rouge et debout d'un linceul cotonneux de vapeur blanche. Puis l'eau lentement monte jusqu'au panneau de l'avant, pénètre dans la cale 1, où l'incendie fait rage. Au contact du feu et des tôles brûlantes, la mer se vaporise en hurlant. Le gaillard d'avant seul émerge encore, 10 mètres, puis 5, puis, soudain, plus rien. Sans un remous, l' Amiral Hamelin disparaît, piquant vers la couche de sable fin où il va dormir, à 3 000 mètres plus bas...
 
* L'aspirant Dumolard, du 17e, les deux jambes brisées, donne aussi l'exemple. Boubert, brigadier, Gulter (ou Galter),  Parquet, Hérot, canonniers, blessés eux aussi, ne veulent point lâcher prise. Aux radeaux, travaillent aussi les canonniers Laurent, Clauet, Cauderlin, Roba, Giraud. Les matelots Thouément et Guézou font merveille, aidés par Théo Krouenen, chauffeur noir. L'adjudant Tonnelier, du 25e, qui se trouve dans le canot 3, cède sa place à un des blessés des radeaux. Pendant le transbordement, un shrapnell le tue.
 


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n°6377
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 08:17:09  profilanswer
 


 
   8 heures. Le sous-marin a disparu, lui aussi, en plongée, cap au Nord. A présent, les canots sont tout seuls. Grâce à Dieu, la mer est calme. Matapan, la terre la plus proche, est à 350 kilomètres. Avant de faire route, il faut ramasser les gens qui flottent, accrochés à des planches, à des auges, à des cages à poules. Les embarcations cherchent…*
 
A 4 heures du soir, deux grosses fumées surgissent à l'horizon. A 20 nœuds, alertes et trépidants, arrivent le Mameluck et l' Aspirant Herber, deux contre-torpilleurs de France. A 8 heures du matin, le Dannebrog, yacht royal danois, a aperçu à toute vue la colonne de feu de l' Amiral Hamelin qui brûlait. Aussitôt, par T. S. F., il a appelé au secours et donné le point. Depuis ce moment, les deux torpilleurs se hâtent.
L'Aspirant Herber hèle les naufragés.
- Un navire-hôpital nous suit. C'est la fumée que vous voyez là-bas. Il vous prendra à son bord.
- Merci, répond le commandant Guibert. Voulez-vous nous aider à chercher ? Il nous manque encore du monde.  
Lentement, les  contre-torpilleurs zigzaguent parmi les épaves, repêchent huit hommes, les huit derniers... Puis on se compte. La mer a conservé 55 artilleurs et 6 hommes de l'Hamelin. Les autres : 36 provenant du cargo et 257 passagers militaires, montent à bord du Dunluce Castle, hôpital anglais, en route de Moudros à Malte, alerté par l'Aspirant-Herber. Ainsi, les 48 blessés auront des lits... et des soins. Tous peuvent s'estimer heureux d'avoir trouvé là, en octobre, brise apaisée et mer clémente.
Sur l'eau toujours calme, il ne reste plus que quelques débris flottants et les deux embarcations que le Nord-Caper va rencontrer.
 
* Kerleau, avec son youyou, sauve trente-huit naufragés. Il rencontre ainsi le capitaine Vigneron, épuisé, qui refuse de monter à bord avant que soient repêchés trois soldats qui nagent près de lui. Le sous-lieutenant Vilmin reste cinq heures à la mer ; il n'a quitté le navire qu'après le départ de tous les canots. Les canonniers Boitte, du 17e, Dupressoir, Gourounec et Collin, du 25e, sont restés dix heures accrochés à des épaves. Dupressoir a sauvé un sous-officier, Collin a sauvé son brigadier. Les maréchaux des logis du 25e, Duez, Pidou, Chopin et Jeunet, ont réussi chacun à sauver l'armement complet de sa pièce.
 
 


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n°6378
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 08:58:57  profilanswer
 


 
7. Corps et biens
 
Le Nord-Caper prend en remorque la baleinière et se remet en route parmi les épaves, parmi les flaques d'huile que le soleil irise de toutes les couleurs du prisme. La nuit du 24 au 25 octobre est claire et calme. Du chalutier, on aperçoit les deux cargos du convoi plaqués en noir sur la traîne argentée de la lune à deux jours de son plein. A minuit, sort de l'eau le feu du cap Matapan, clin d'œil blanc coupé d'éclairs rouges. A 2 heures, le convoi double la pointe Nord de Cérigo, l'ancienne Cythère, hérissement de pics aigus séparés par le mystère sombre des vallées.
Par bâbord, c'est la Morée, trident grec pointé vers le Sud. Seule est visible sa pointe orientale, la presqu'île d'Elos que termine, tombant tout droit dans la mer, l'énorme et, majestueux cap Malée. Au clair de lune, la grande muraille semble habillée de neige. Une tache noire à mi-pente : c'est la cahute du caloyer bénisseur qui, depuis des lustres, dessinait au-dessus de tous les navires en vue le triple signe de croix. Maintenant, l'ermite se cache pour n'avoir pas à faire un geste d'anathème sur ces eaux...
Malée. C'est le point où Lacombe doit abandonner le cargo anglais. Le Nord-Caper, suivi de la Marie Louise, incline sa route vers l'Est, vers Milo.
L'Aréthuse s'éloigne, d'abord silhouette noire dans la nuit nacrée, puis fantôme gris qui diminue... s'estompe... se dissout... Plus d' Aréthuse... Jamais plus…
 
Qu'est-elle devenue ? On n'en sait, on n'en saura jamais rien. Nul sous-marin n'a claironné sa destruction. Dans cette mer où, toutes les deux heures, on frôle une côte ou une île, où tout passant est repéré, reconnu, signalé, pas un cadavre, pas une épave n'a flotté pour dire : « Ici a péri l' Aréthuse ». Mystère total de la perte corps et biens.
 
 


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n°6381
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 12:12:13  profilanswer
 


8. La patrouille
 
   Dix jours plus tard, 4 novembre, le Nord-Caper suit la côte crétoise, l'œil au guet. Il s'agit, disent les ordres reçus à Milo, de rechercher les sous-marins ennemis pour les détruire, de trouver et de supprimer leurs dépôts de ravitaillement.
Les dépôts en question n'existent pas, mais personne ne s'en doute. Pendant trois années encore, des nuées de petits bateaux fouilleront des centaines de calanques, bouleverseront des milliers de cargaisons, avec l'espoir de trouver, un beau jour, au fond de quelque cale, les fameux bidons... Dieu seul sait sur combien de fausses pistes les Allemands nous ont lancés, avec cette histoire de ravitaillement. Pendant, qu'on cherchait, on laissait une paix royale à leurs sous-marins. Et leurs commandants devaient bien rire... Réellement, il y avait de quoi. Car il eût suffi, à nous et aux Anglais, de regarder naviguer nos propres bateaux, pour nous rendre compte qu'en croisière de guerre un sous-marin à moteurs Diesel dépense toutes ses torpilles et met sur le flanc tout son équipage bien avant d'avoir brûlé la moitié de son pétrole. Le moindre submersible a, dans ses citernes, de quoi couvrir 4 000 milles (8 000 kilomètres). Et, s'il emploie ses ballasts comme soutes de réserve, il peut franchir 10 000 milles avant d'être à sec.
Donc, le Nord-Caper est en chasse... La côte Sud de Crète est suspecte et, particulièrement, Grabousa, Elaphonisi, Kalo-Limniones et Sidero. Là sont les dépôts secrets, affirment les Grecs. Par quelle voie extraordinaire la benzine a-t-elle bien pu arriver ? Par les vapeurs neutres ? Mais, depuis le 4 août 1914, on les a visités, à chaque voyage, de fond en comble. Notez que, pour remplir les réservoirs d'un seul sous-marin, il faudrait 5 500 caisses de dix litres, masse plutôt encombrante et difficile à dissimuler.
Alors ? Alors, tout cela ne tient pas debout. Mais Lacombe est sur une piste. Bonne ou mauvaise, il faut la suivre jusqu'au bout, ne fût-ce que pour prouver à l'ennemi qu'il n'est plus chez lui dans la mer Égée.
En cette matinée du 4 novembre, une brise fraîche de Sud-Ouest évente la côte occidentale de Crète, dont l'extrémité Nord est marquée par Grabousa, squelette d'îlot rongé par la mer, sans un arbre, sans un buisson. Un vieux château fort vénitien le couronne, une des forteresses que la Sérénissime République a conservées le plus longtemps et qu'elle a, un beau jour, vendue aux Turcs pour un baril de sequins. Ce fort commandait une petite baie qui gît dans l'Est. Mauvais abri, fond de roches couvertes d'une mince couche de sable, juste ce qu'il faut pour faire croire aux navires que le mouillage est sûr. Et ceux qui se risquent là voient leur ancre chasser à la moindre bouffée de Nord et, partant à la dérive, s'empalent sur les écueils de Tigani. Voyez-vous un sous-marin, avec sa coque extérieure en papier, venant s'abriter là ? C'est pure plaisanterie...
 


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n°6382
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 12:55:20  profilanswer
 


 
   Lacombe décide quand même de jeter un coup d'œil sur la forteresse. Tiens, un canot... on le dirait en grand’ garde. Coup de canon de semonce.
Poursuite. L'embarcation se réfugie dans une calanque où huit goélettes sont ancrées. Seraient-elles de bonne prise ? Pendant que le youyou du chalutier cingle vers l'îlot, on fouille les voiliers. Papiers en règle, naturellement, et rien de suspect dans les cales. Ils disent attendre une saute de vent pour gagner la côte Sud. Des sous-marins ? Aucun d'eux n'en a vu. Des dépôts de benzine ? Pas davantage. A terre, l'enseigne Poulallier et huit hommes se hissent le long des pentes rôties de Grabousa ; on croirait que la roche va éclater de chaleur. Au vieux château, un chemin de ronde, puis une poterne délabrée mènent à un escalier édenté dont l'équipe descend la soixantaine de marches pour trouver, dans une grande cour carrée, deux énormes canons de bronze portant fièrement, sur le renfort de culasse, le lion de Saint-Marc. Nulle trace de benzine. Rentré à bord, le détachement commence de se gausser ferme des indicateurs crétois.
Ils sont quatre à bord du Nord-Caper. Le service des renseignements d'Athènes les a, dit-il, triée sur le volet. Sur les quatre, trois ne valent absolument rien. A bord du chalutier depuis deux jours à peine, ces messieurs se plaignent du manque de confort. Je préfère ne pas insister sur ce que répondent nos matelots à leurs jérémiades. En outre,
ils accablent  le commandant de perpétuelles demandes de subsides... Pourtant, on les paie 4 francs par jour pour ne rien faire ou presque, car leur unique occupation a été, jusqu'à présent, de céder à un mal de mer incoercible, toujours à la grande joie de nos marins. Des Crétois, ces gens-là ? Leurs papiers l'affirment. Mais nous savons ce qu'en vaut la feuille... Lacombe décide de les débarquer ; on essaiera d'utiliser leurs facultés à terre.
 


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6383
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 14:16:19  profilanswer
 


   La quatrième s'appelle Kristoulakis : il est d'un modèle tout autre. Il descend de ces montagnards que ni Venise, ni le Grand Seigneur n'ont pu dompter. Bergers et brigands, solides, sobres, agiles, énergiques, tireurs infaillibles, autrefois à la fronde, puis à l'arc, à présent au fusil, rançonnant les conquérants qui prétendaient leur faire payer la dîme... Un proverbe grec dit : « Les Crétois ignorent la mer ». Kristoulakis, pêcheur d'éponges, puis capitaine de voilier, fait exception. Contrebandier ou caboteur ? Peut-être les deux, et sûrement forban. Mais forban dont les yeux reflètent une âme simple et farouche. Grand, maigre, tanné et moustachu, cet homme de quarante-cinq ans donne l'impression d'une force tranquille, presque endormie, jusqu'au moment où l'on parle des Turcs. Alors, ses muscles se crispent et sa figure change ; on dirait un fauve prêt à bondir. Pour un peu, il grincerait des dents... Il a déjà assouvi en partie sa haine lors de l'insurrection, et bien des Turcs ont tâté du coutelas gigantesque que Kristoulakis porte toujours à sa ceinture et avec quoi il a, très proprement, égorgé nombre d'Allemands, car ce gaillard arrive d'Arras, et la Légion étrangère a regretté son départ. L'équipage du Nord-Caper est très fier de cette recrue. Cependant, Kristoulakis est silencieux, presque sauvage, mais Lacombe a su le conquérir dès le premier contact. Ce Crétois, féru de liberté, a pour son commandant des yeux de chien fidèle. Ce n'est pas de la discipline mais une espèce d'adoration.
 
Pendant la nuit du 4 au 5 novembre, le Nord-Caper, route au Sud, suit de tout près la côte occidentale de la Crète. La brise a hâlé l'Ouest en mollissant ; le ressac de la houle qui rebondit contre les falaises accores s'amuse avec le petit bateau dont les bastingages font cuiller, tribord et bâbord, à chaque coup d'un roulis énorme. A terre, rien. Pas un feu, pas un bruit. Une heure avant l'aube, le Nord-Caper double Elaphonisi et vient sur la gauche cap à l'Est pour longer la côte Sud.
Le jour se lève, teintant de rose les premières neiges qui ont poudré cette nuit les plus hauts sommets des Monts-Blancs qui dominent la Crète occidentale. Puis la neige fond au premier rayon du soleil. Voici Selino-Kastelli, un des multiples Kastelli qui gardaient les mouillages des galères de Venise. Sur une presqu'île s'étagent deux forts superposés, le turc bâti sur les ruines du vénitien, et tout un groupe de tours de veille pointues, qui semblent jouer aux quatre coins. Tours vides ? Sans doute. Les véritables veilleurs doivent être deux hommes qu'on aperçoit sur une hauteur de l'arrière-plan, faisant des signaux, bras en croix, puis se hâtant de disparaître. Ces signaux-là ont dû faire brusquement plonger un sous-marin là-bas, derrière la pointe. Vraiment, rien n'est exaspérant comme cette chasse menée avec la certitude que la bête s'échappera toujours...
 


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6393
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 19:21:52  profilanswer
 


   Le Nord-Caper double la pointe. Le mouillage est désert. Sur la côte, quelques maisons minables, une plage de galets, sur quoi chante un ruisseau venu de la montagne et sortant d'une voûte de platanes et de lauriers-roses. Les indicateurs descendent à terre et reviennent bientôt, bourrés de renseignements. Deux sous-marins sont restés trois jours à Elaphonisi. Ils sont partis le 1er novembre, l'un vers l'Est, l'autre vers l'Ouest. On leur a vendu cent caisses de benzine qu'un voilier a portées de Selino-Kastelli à Elaphonisi. On connaît les noms du marchand et du capitaine. Mieux encore, le sieur Miaounakis et l'hôtelier Tsanakis offrent, contre espèces sonnantes et nombreuses, de conduire les Français aux endroits où la benzine est déposée.
Le Nord-Caper n'a pas un sou. D'ailleurs, si l'affaire s'arrangeait, les deux Grecs en question installeraient eux-mêmes les dépôts clandestins. Le piège est grossier. Réfléchissons : cent caisses de benzine, c'est-à-dire environ une tonne ? On ne va pas loin avec cela. Et deux sous-marins ? Voyons. D'après les T. S. F., il y a eu un torpillage le 3 novembre, à 150 milles dans le Sud-Est de Sélino. L'auteur en serait le sous-marin parti vers l'Est. Quant à celui qui aurait filé vers l'Ouest, il n'a encore rien fait. Jusqu'à plus ample informé, on peut croire qu'un seul sous-marin s'est montré sur la côte,* peut-être tout simplement pour donner lui-même aux Grecs les faux renseignements à transmettre aux croisières alliées...
Lacombe explore Elaphonisi, puis l'île Gavdo ** où le sous-marin aurait été vu.  
 
* En effet, depuis le 18 octobre jusqu'au 10 novembre, seul le fameux U 35 a tenu la mer dans ces parages. Dans le Sud de la Crète (sur la route Gibraltar-Alexandrie) et dans la baie de Solloum), il a coulé 14 navires (11 anglais, 2 italiens et 1 norvégien).
** Gavdo est une ile isolée, à 60 kilomètres dans le sud de la Crète.
 
Nulle trace d'opérations récentes sur les plages désertes des deux ilots et nul ravitailleur mouillé. En route vers Kalo-Limniones.
La triple chaîne de montagnes, colonne vertébrale de la Crète, Mavra-Vouna à l'Ouest, Ida au centre, Dicté à l'Est, rejoint la mer, sur son versant Nord, par une série de plateaux en gradins. Tous les ports de l'île sont sur la côte septentrionale. La côte Sud, au contraire, presque partout directement surplombée par les grands sommets, est à la fois inhospitalière et pittoresque infiniment. Sous la lumière exquise, cette traversée serait une vraie croisière de plaisance, si l'on n'était obsédé par la menace du monstre submergé qui, peut-être, vous guette là tout près.
Nul ne s'inquiète de la torpille possible, mais on veille le périscope pour tâcher d'éperonner l'ennemi. Recherche illusoire. Songez à l'aspect que peut avoir ce cylindre de 8 centimètres de diamètre lorsqu'en un point quelconque de la mer immense il émerge d'un demi-pied pendant dix secondes, puis disparaît... Par mer d'huile, parfois son sillage le trahit. Mais le plus léger clapotis brouille la trace. Le voir est une affaire de hasard. Une chance sur dix mille, peut-être.
 


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6395
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 19:51:06  profilanswer
 


 
   Le Nord-Caper, cap à l'Est, suit la côte Sud, dédale de masses rocheuses habillées de pins et de cyprès jusqu'à mi-pente, et culminant à 2 500 mètres par les sommets chauves et désolés de la Mavra-Vouna. Voici Sphakia, adossée à la montagne. C'est, avec Hierapetra, la seule oasis de ce désert pierreux, le seul point de ces 300 kilomètres de côtes où, du large, on aperçoive des maisons.
Aucune chance de trouver à Sphakia des marchands de benzine, car le mouillage le plus voisin, Loutro, est à six heures de marche par un sentier abrupt, où le transport des caisses serait un tour de force. Puis, la côte redevient sauvage. Entre des rochers gris ou bleuâtres, debout ou écroulés, on aperçoit l'entrée de gorges creusées par des torrents invisibles, dont les méandres se devinent grâce aux lentisques et aux arbousiers qui profitent de leur fraîcheur. Aucun être humain ne se montre. A la jumelle, on distingue, accrochés à la montagne, quelque ferme sans bétail, quelque cahute de berger vide, quelque champ d'oliviers désert. Parfois un tourbillon de poussière s'élève sur une pente. On dirait une trombe qui nait. C'est un troupeau de chèvres sauvages lancées au triple galop.
Pendant toute la journée du 5 novembre, le Nord-Caper surveille. Malgré le beau temps, aucune barque de pêche n'est à la mer. Du reste, Lacombe n'a vu, ce jour-là, aucune baie où un sous-marin puisse mouiller en sûreté. Par vent du Sud, un navire à l'ancre serait en perdition et, par vent du Nord, les rafales tombent des sommets avec une violence inouïe ; la mer n'est plus qu'une nappe d'écume ; aucun va-et-vient de canot, aucun accostage n'est possible.
Un peu avant l'aurore du 6, des feux soudain s'allument dans une faille de la montagne, près de Kalo-Limniones, baie suspecte. Attendons l'aube.
La voici. Et soudain surgit la masse colossale de l'Ida. Son sommet en dos d'âne, tout pelé, se voile par instants de nuages roses. A Kalo-Limniones, Lacombe cherche en vain la trace des feux aperçus pendant la nuit. Les huttes, les grottes, les buissons, les criques sont vierges de cendres. Et le Nord-Caper repart, cinglant vers le cap Kefala qui semble un lion couché au bord de la mer comme pour garder l'entrée de la vallée qui mène au Labyrinthe et à Gortyn, où Hannibal fit semblant de cacher ses trésors. L'aspect de la côte change à présent. La grande chaîne s'est reculée vers le Nord. Le rivage est bordé de montagnes plus basses et moins abruptes qui cachent aux navigateurs la grande plaine qu'arrose le Léthé, la plaine de Massaria ombragée d'oliviers, d'orangers, de grenadiers, de mûriers, de noyers centenaires et de châtaigniers géants. Le blé et la vigne y prospèrent depuis que le Turc n'est plus le maître du pays.
Un immense champ d'oliviers, piqueté de chênes verts, annonce l'approche d'Hierapetra, cité malsaine et déchue. De son ancienne splendeur, seuls subsistent un mur d'enceinte en ruines, les restes d'un môle romain et, naturellement, les débris d'un château fort de Venise. Cependant, grâce à la guerre Hierapetra ressuscite. Les indigènes profitent de l'or allemand, distribué sans compter. L'espionnage est supérieurement organisé dans cette ville où grouillent les Turcs. On reparle des deux fameux sous-marins, dont l'un serait noir et l'autre gris. Ils auraient pris des vivres frais — ce qui est vraisemblable — dans les environs immédiats. Comme toujours, on donne une liste de noms, notamment ceux de l'inévitable fournisseur de benzine et du batelier. Et, naturellement, on offre à Lacombe, moyennant finances, de le conduire à un dépôt secret.
Une fois l'invraisemblable éliminé, on peut conclure que Hierapetra est un centre à surveiller. Mais il faut d'abord s'éclipser ; le Nord-Caper est moralement brûlé sur la côte Sud. Au crépuscule, il cingle vers le Sud-Ouest pour détourner les chiens, puis, la nuit faite, il vire de bord cap pour cap et gagne le littoral oriental de Crète, qu'il s'agit d'explorer à fond cette nuit.
Calme plat, pas de lune. Temps idéal pour le ravitaillement discret dans quelque crique déserte ; temps merveilleux aussi pour la surprise. Le Nord-Caper n'aura pas trop de toute la nuit pour battre les cinquante kilomètres de la côte Est. En plein jour, trois heures suffiraient. A l'aube prochaine, on fera route sur Milo, croisière terminée.
Avance furtive, à toute petite vitesse, dans l'ombre. Lacombe manœuvre lui-même, suivant la terre à la toucher. Elle est tellement accore que, par endroits, on pourrait accoster les grandes falaises rocheuses, derniers contreforts des monts Dicté qui tombent à pic dans l'eau. Plaqué contre leur muraille obscure, le Nord-Caper est invisible et bien placé pour observer le large. Les hommes veillent, yeux braqués, oreilles tendues, narines humant les souffles de la nuit. Par quoi seront ils avertis d'abord ? Sera-ce une silhouette longue et basse qui, soudain, fera plus noir un point du cristal sombre où se mirent les constellations ? Sera-ce le bruit sec et saccadé d'un Diesel chargeant des batteries ? Sera-ce l'odeur âcre de la benzine traînant sur l'eau ?
 


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6397
Ar Brav
Posté le 25-06-2008 à 23:00:37  profilanswer
 


   De toute manière, par une nuit pareille, l'alerte sera donnée de tout près. Le chalutier aura quelques secondes à peine pour foncer, de toute sa masse, pour le terrible coup d'éperon. Silencieux et obscur, il chemine. Aucune lumière, aucune fumée. Lacombe arpente la passerelle, donnant ses ordres à voix basse, stoppant parfois pour écouter et parfois forçant de vitesse pour doubler quelque pointe qui pourrait cacher l'ennemi. Le calme est tel qu'on entend le très léger ressac de la houle invisible qui vient mourir sur le rivage. Dans l'obscurité, les roches blanches prennent l'aspect de voiliers, les îlots semblent des navires au mouillage. Chaque fois, le chalutier s'approche, examine et repart.
Le Nord-Caper explore ainsi les Kavallos à 10 heures. A minuit, dans la baie Zakro, point suspect, il longe la plage. Aucune barque à l'ancre ; on distingue vaguement les cahutes du bord de l'eau, dont deux ou trois sont encore éclairées. Lacombe stoppe, espérant qu'un de ces feux-là va clignoter pour quelque signal. Rien. Des chiens aboient dans le lointain ; peu à peu, les lumières s'éteignent ; le patrouilleur reprend sa route, poursuivi par l'odeur puissante et sauvage du maquis crétois. Les quarts fuient rapides. A 3 heures, le Nord-Caper a exploré toute la côte orientale, fouillé toutes les criques, toutes les calanques. Il est temps d'abandonner la chasse pour rentrer au point d'appui.
Lacombe réfléchit. Les renseignements recueillis la veille lui avaient vraiment donné l'espoir de trouver enfin l'ennemi. Il ne veut pas y renoncer ainsi. Soudain saisi par l'intuition du chasseur sur la bonne piste, il décide de retourner à Hierapetra pour une nouvelle enquête. La nuit prochaine, on tentera la chance une fois de plus. Route au Sud. Vitesse 10 nœuds.
 


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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6399
Ar Brav
Posté le 26-06-2008 à 06:34:25  profilanswer
 

9. A l’abordage
 
   7 novembre. L'aube approche. Par tribord, les sommets commencent de se dessiner sur le ciel. A l'horizon, droit derrière, le feu du cap Sidero jette, toutes les minutes, un bref éclat blanc. Sur la passerelle, l'homme de barre gouverne au Sud ; l'enseigne Poulallier a pris le quart à quatre heures. Assis sur un pliant, acagnardé dans l'angle de deux rambardes, Lacombe s'est assoupi. Sur le gaillard d'avant, les canonniers du 65 commencent de sortir de l'ombre, formes vagues enveloppées de couvertures à capuchon. La rosée du matin se condense sur les tôles et sur les filins d'acier. La consigne du silence levée, les bruits du bord ont repris, piétinement des hommes de quart, grincement du treuil à escarbilles dans la grande manche à vent. Une silhouette bottée se hisse lourdement dans les haubans de misaine : c'est l'homme de vigie qui va s'installer dans son tonneau, en tête de mât.
Quatre heures et demie. L'aurore. Le ciel pâlit, les pics du Dicté se font plus nets, cependant que les contours du rivage s'estompent dans l'enveloppement ouaté de la brume du matin. Toujours calme plat, mais la brise a dû souffler cette nuit quelque part dans l'Est, très loin, car une petite houle traversière fait doucement rouler le Nord-Caper. A tribord devant, l’ile Koupho, basse et plate, se détache soudain de la grande terre, ouvrant le chenal qui mène à Hierapetra. Les formes se précisent et les couleurs. Les crêtes de la chaîne Lassithi commencent de rosir, tandis que les étoiles s'éteignent. Brusquement, le feu de Sidero disparaît, masqué par le cap Plaka.
— Navire à un quart par bâbord.
— A toute vitesse. Gouverne dessus, ordonne Lacombe que le cri de la vigie a réveillé.
Une forme grisâtre à trois ou quatre milles. Elle blanchit peu à peu, sous les premiers rayons du jour. Dans sa jumelle, Lacombe distingue une grande goélette, toutes voiles dessus. Un caboteur peut-être... Que peut-il bien faire, à l'écart des routes fréquentées, et justement à l'endroit où des sous-marins sont venus, il n'y a pas cinq jours ?... Sans quitter les oculaires, le commandant ordonne :
— Aux postes de combat. Paré à amener le youyou pour la visite.
Et, de toute sa voix claire :
— Dans tous les secteurs, veillez bien sur l'eau.
Tous comprennent. Ce voilier a dû ravitailler quelque sous-marin, lequel doit guetter, en plongée, pas loin. Attention à la torpille... Les hommes, vite à leurs postes, scrutent la mer calme, chacun dans l'angle dont il a la charge. Ainsi le chalutier est protégé par une couronne de regards qui couvre tout l'horizon.
La combe s'adresse à son second :
— Voici de l'ouvrage pour vous. Faites une visite serrée. Armez-vous, armez vos youyoutiers et emmenez Kristoulakis.
— Présent, commandant ! répond la voix joyeuse du Crétois.
Kristoulakis est là, paré comme toujours. A la mer jamais il ne se couche, il reste à portée de la voix de son chef, au pied de l'échelle de passerelle.
— As-tu déjà rencontré ce bateau-là ? demande Lacombe.
— Jamais par ici, commandant ; j'en ai connu un tout pareil, qui faisait la contrebande du tabac bulgare sur la côte d'Asie.
La goélette n'est plus qu'à trois encablures.* Elle paraît chargée à refus. Aucune tête ne se montre au-dessus des bastingages, personne dans la mâture. Le soleil levant tape en plein sur le tableau arrière ; on n'y lit aucun nom...
— Stop, commande Lacombe. Amenez le youyou.
L'embarcation, toute menue, va vers le bateau inconnu et silencieux. Poulallier à la barre, deux matelots aux avirons, chacun d'eux a un revolver. A l'avant, Kristoulakis est muni de son couteau et d'une arme à feu dont seule la crosse lourde et damasquinée émerge de sa ceinture. Le Nord-Caper règle sa vitesse sur celle du youyou. A bord du chalutier, les hommes armés sont prêts. Les hommes armés... sept en tout, car trois revolvers sont dans le youyou ; il n'en reste que deux à bord, et cinq fusils. Il est vrai que les deux canons sont chargés et que jamais voilier ou vapeur n'a fait mine de résister à l'équipe de visite.
 
* Une encablure vaut un dixième de mille, c'est-à-dire 185 mètres.


Message édité par Ar Brav le 26-06-2008 à 07:33:30

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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.
n°6400
Ar Brav
Posté le 26-06-2008 à 07:31:57  profilanswer
 


 
La goélette est à cent mètres à peine. Au roulis, ses voiles, qu'aucune brise ne gonfle, battent lourdement contre les haubans.
— Oh ! bon Dieu...
D'un coup de jumelle, Lacombe a vu.
A la barre du voilier, le patron porte un fez rouge. Sur le pont, des hommes sont couchés en deux groupes. Une dizaine à l'arrière, une trentaine au pied du grand mât, enroulés dans des couvertures grises, coiffés du tarbouch de la cavalerie ottomane, lequel est d'astrakan noir et porte, couvrant tout son fond plat, une grande étoile d'argent à branches rectangulaires. Toute une troupe contre nos quatre hommes.
 
En une seconde, Lacombe décide.
— A la manœuvre, tout le monde. Attrape à accoster le Turc. Hissez les couleurs.
A l'abordage ! C'est le seul moyen de s'en tirer. Si on canonnait la goélette, l'enseigne et son équipe seraient massacrés sans rémission. A toute vitesse, le Nord-Caper manœuvre pour élonger le voilier à contrebord*. Les gabiers disposent les amarres.
Soudain, sur la passerelle, une voix retentit formidable, une voix de bronze qui cesse les tympans ; c'est Lacombe qui hurle dans un gigantesque mégaphone** :
— Kristoulakis, veille le second !
Il était temps... Sur la goélette, Poulallier, revolver au poing, parlemente avec le patron. Au-dessus des corps allongés à leurs pieds, des têtes à peine réveillées se dressent. Rien n'est berceur comme le roulis d'un voilier pris par le calme. Mais, derrière l'enseigne, un homme est debout, vêtu de la grande capote gris clair des officiers turcs, chaussé de hautes bottes vernies. Il vise l'enseigne avec un browning, tout en distribuant des coups de pieds aux dormeurs voisins.  
 
 
* A contrebord signifie : parallèlement et en sens contraire, l'arrière de chaque navire contre l'avant de l'autre.
** Le mégaphone n'est autre que le porte-voix de l'ancienne marine. L'argot des matelots l'a très justement baptisé « gueulophone ».
 
Au cri poussé par Lacombe, Kristoulakis se retourne ; son poing, armé d'un antique revolver, clou hors d'usage balistique, mais casse-tête parfait, s'abat en plein visage du Turc qui dégringole et lâche son arme, car le youyoutier Merlin, Boulonnais rapide et vigoureux, lui a porté, en même temps, un « bras tordu » selon toutes les règles de la lutte japonaise. Ainsi tombe, hors de combat et désarmé, l'élégant lieutenant Loufty-Bey, un des produits les plus distingués de l'école de guerre de Constantinople.
 
   Une minute plus tard, le Nord-Caper accoste la goélette. Une troupe hurlante de matelots français saute du gaillard d'avant sur la dunette turque. Le pêcheur Malfoy est en tête, bonnet sur l'oreille droite, manches de salopette en toile brune relevées jusqu'au coude, superbe et terrible, poings en avant. Dur réveil pour les gradés et les soldats turcs entassés autour du grand mât ! A grands coups de bottes ou de sabots, nos hommes piétinent le tas de corps couchés. On dirait une meute de dogues à la curée. Les cinq hommes armés de fusils  abattent à coups de crosse tout Turc essayant de se lever. Les deux canons du Nord-Caper sont pointés vers ce grouillement humain que