Le Nord-Caper, cap à l'Est, suit la côte Sud, dédale de masses rocheuses habillées de pins et de cyprès jusqu'à mi-pente, et culminant à 2 500 mètres par les sommets chauves et désolés de la Mavra-Vouna. Voici Sphakia, adossée à la montagne. C'est, avec Hierapetra, la seule oasis de ce désert pierreux, le seul point de ces 300 kilomètres de côtes où, du large, on aperçoive des maisons.
Aucune chance de trouver à Sphakia des marchands de benzine, car le mouillage le plus voisin, Loutro, est à six heures de marche par un sentier abrupt, où le transport des caisses serait un tour de force. Puis, la côte redevient sauvage. Entre des rochers gris ou bleuâtres, debout ou écroulés, on aperçoit l'entrée de gorges creusées par des torrents invisibles, dont les méandres se devinent grâce aux lentisques et aux arbousiers qui profitent de leur fraîcheur. Aucun être humain ne se montre. A la jumelle, on distingue, accrochés à la montagne, quelque ferme sans bétail, quelque cahute de berger vide, quelque champ d'oliviers désert. Parfois un tourbillon de poussière s'élève sur une pente. On dirait une trombe qui nait. C'est un troupeau de chèvres sauvages lancées au triple galop.
Pendant toute la journée du 5 novembre, le Nord-Caper surveille. Malgré le beau temps, aucune barque de pêche n'est à la mer. Du reste, Lacombe n'a vu, ce jour-là, aucune baie où un sous-marin puisse mouiller en sûreté. Par vent du Sud, un navire à l'ancre serait en perdition et, par vent du Nord, les rafales tombent des sommets avec une violence inouïe ; la mer n'est plus qu'une nappe d'écume ; aucun va-et-vient de canot, aucun accostage n'est possible.
Un peu avant l'aurore du 6, des feux soudain s'allument dans une faille de la montagne, près de Kalo-Limniones, baie suspecte. Attendons l'aube.
La voici. Et soudain surgit la masse colossale de l'Ida. Son sommet en dos d'âne, tout pelé, se voile par instants de nuages roses. A Kalo-Limniones, Lacombe cherche en vain la trace des feux aperçus pendant la nuit. Les huttes, les grottes, les buissons, les criques sont vierges de cendres. Et le Nord-Caper repart, cinglant vers le cap Kefala qui semble un lion couché au bord de la mer comme pour garder l'entrée de la vallée qui mène au Labyrinthe et à Gortyn, où Hannibal fit semblant de cacher ses trésors. L'aspect de la côte change à présent. La grande chaîne s'est reculée vers le Nord. Le rivage est bordé de montagnes plus basses et moins abruptes qui cachent aux navigateurs la grande plaine qu'arrose le Léthé, la plaine de Massaria ombragée d'oliviers, d'orangers, de grenadiers, de mûriers, de noyers centenaires et de châtaigniers géants. Le blé et la vigne y prospèrent depuis que le Turc n'est plus le maître du pays.
Un immense champ d'oliviers, piqueté de chênes verts, annonce l'approche d'Hierapetra, cité malsaine et déchue. De son ancienne splendeur, seuls subsistent un mur d'enceinte en ruines, les restes d'un môle romain et, naturellement, les débris d'un château fort de Venise. Cependant, grâce à la guerre Hierapetra ressuscite. Les indigènes profitent de l'or allemand, distribué sans compter. L'espionnage est supérieurement organisé dans cette ville où grouillent les Turcs. On reparle des deux fameux sous-marins, dont l'un serait noir et l'autre gris. Ils auraient pris des vivres frais — ce qui est vraisemblable — dans les environs immédiats. Comme toujours, on donne une liste de noms, notamment ceux de l'inévitable fournisseur de benzine et du batelier. Et, naturellement, on offre à Lacombe, moyennant finances, de le conduire à un dépôt secret.
Une fois l'invraisemblable éliminé, on peut conclure que Hierapetra est un centre à surveiller. Mais il faut d'abord s'éclipser ; le Nord-Caper est moralement brûlé sur la côte Sud. Au crépuscule, il cingle vers le Sud-Ouest pour détourner les chiens, puis, la nuit faite, il vire de bord cap pour cap et gagne le littoral oriental de Crète, qu'il s'agit d'explorer à fond cette nuit.
Calme plat, pas de lune. Temps idéal pour le ravitaillement discret dans quelque crique déserte ; temps merveilleux aussi pour la surprise. Le Nord-Caper n'aura pas trop de toute la nuit pour battre les cinquante kilomètres de la côte Est. En plein jour, trois heures suffiraient. A l'aube prochaine, on fera route sur Milo, croisière terminée.
Avance furtive, à toute petite vitesse, dans l'ombre. Lacombe manœuvre lui-même, suivant la terre à la toucher. Elle est tellement accore que, par endroits, on pourrait accoster les grandes falaises rocheuses, derniers contreforts des monts Dicté qui tombent à pic dans l'eau. Plaqué contre leur muraille obscure, le Nord-Caper est invisible et bien placé pour observer le large. Les hommes veillent, yeux braqués, oreilles tendues, narines humant les souffles de la nuit. Par quoi seront ils avertis d'abord ? Sera-ce une silhouette longue et basse qui, soudain, fera plus noir un point du cristal sombre où se mirent les constellations ? Sera-ce le bruit sec et saccadé d'un Diesel chargeant des batteries ? Sera-ce l'odeur âcre de la benzine traînant sur l'eau ?
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Le cœur des vivants doit être le tombeau des morts. André Malraux.