Bonjour,
Ci-dessous, le rapport du LV Binos de Pombarat, commandant le torpilleur d'escadre Fourche, sur la perte du bâtiment :
Rapport du Lieutenant de Vaisseau BINOS de POMPARAT au Capitaine de Frégate commandant la 1ère Escadrille.
La FOURCHE a appareillé de Valona pour la croisière des drifters avec la « Citta di Messina », le vendredi 23 juin 1916, à 6 heures du matin.
Conformément aux ordres donnés par le commandant de ce croiseur, la FOURCHE se tenait devant, entre 800 et 1000 mètres, vitesse 18 nœuds.
En sortant de Valona, les routes ont été, autant que je peux préciser les heures, en l’absence de documents :
S. 45 O. jusqu’à 7h.10
S. jusqu’à 7h.50
O après 7h.50
Le temps n’était pas très clair, l’horizon cotonneux, visibilité réduite à 4 ou 5 milles. Petite brise de N.N.O, mer clapoteuse, 1 mètre environ sans houle, très nombreuses crêtes déferlantes.
A 8h.40, la « Citta di Messina » tira deux coups de canon par tribord, les projectiles tombèrent à une centaine de mètres du bord ; en même temps, une torpille la frappait à tribord derrière où on aperçut une colonne d’eau et de fumée. Le bâtiment s’enfonça par l’arrière et coula environ en deux minutes. La plus grande partie des embarcations et des radeaux avait pu être amenée avec une très grande rapidité.
Je fis immédiatement passer du poste de veille au poste de combat en gardant la 2ème bordée de mécaniciens et de chauffeurs sur le pont et je fis capeler toutes les ceintures de sauvetage. En même temps, j’avis fait mettre à toute vitesse la barre 20° à droite, et était venu cap à l’est. Nous ne voyions ni sous-marin, ni périscope, ni sillage.
A tout hasard, je fis jeter deux grenades à 500 mètres environ par le travers du groupe d’embarcations de la « Citta di Massina ». A 200 mètres environ plus loin dans l’Est, il me sembla voir un sillage. Je fis jeter 4 autres grenades ; à la 3ème une explosion plus forte que les autres eut lieu et une grande tache de matière huileuse noire et verte, avec bouillonnement, se produisit sur l’eau.
Cette tache s’est étendue ensuite sur une superficie de 5 à 600 mètres de diamètre au moins ; elle persistait encore à 10 heures.
Mon impression très nette – certitude morale – est que nous avons touché le sous-marin.
J’avais fait faire le signal de détresse international et averti par C.S. Valona et Brindisi que la « Citta du Messina » était coulée, pour demander des secours.
Je pris ensuite les dispositions nécessaires pour commencer le sauvetage en attendant l’arrivée sur les lieux d’autres torpilleurs.
Après avoir décrit, à grande vitesse, quelques tours autour du groupe des embarcations, à qui je conseillais la patience en leur disant que les secours allaient arriver, j’amenai mon canot, ma baleinière et mon youyou (qui chavira) au vent de groupes de naufragés qui me paraissaient avoir particulièrement besoin d’aide. En passant au milieu d’eux, je fis de plus jeter à l’eau deux radeaux et une partie de la drôme.
Un petit motoscafo circulaire autour du lieu de l’accident et ramassait des isolés.
Je manœuvrai pour reprendre par deux fois mon canot pour le décharger des hommes sauvés et lui permettre d’en rechercher d’autres.
Le motoscafo m’amena trois fois un chargement. Je fus assez heureux pour prendre directement 6 matelots accrochés à une embarcation chavirée.
J’avais réussi à prendre ainsi une quarantaine de naufragés sur la FOURCHE, beaucoup épuisés, plusieurs blessés.
A 10 heures environ, je venais de prendre un dernier chargement, j’avais remis en route pour me rapprocher d’un radeau chaviré, la FOURCHE devait marcher environ à 14 nœuds (vitesse réelle), la barre 25 à gauche, quand elle fut frappée par une torpille venant à 45° environ de l’AR. À tribord, à hauteur de la machine AV.
Nous n’avions rien vu, le sillage de la torpille fut aperçu à quelques mètres du bord seulement ; les hommes de la pièce de 65 tribord AR eurent le temps de pointer la pièce, mais ne firent pas feu ne voyant pas le but.
La FOURCHE fut littéralement coupée en deux et coula en 30 secondes environ.
Au choc, j’avais commandé zéro et à la machine « les éjecteurs ». Mais aucune manœuvre de redressage ou de vidange ne pouvait être tentée. Quand je vis que nous coulions à pic, pour éviter que les hommes fussent pris dans les remous au moment du chavirement, je commandai : « A l’eau, mes enfants ! ».
Tout se passa avec le plus grand ordre. Les hommes se jetèrent du bord sans précipitation. Je me décidai à quitter moi-même la passerelle au moment où elle allait toucher l’eau, après avoir pris une ceinture de sauvetage.
Ma dernière vision fut la FOURCHE, en forme de V, coulant par le milieu.
Comme la plupart de nos moyens de sauvetage avaient été donnés aux naufragés de la « Citta di Messina », il ne nous restait qu’un seul radeau, deux berthons et des caillebotis, caisses, planches, avirons, espars, etc.…
Sachant que nous aurions très longtemps à attendre, car le CASQUE m’avait donné sa position et je n’avais pas de réponse de Valona, je conseillai aux hommes de se réunir par groupes, d’assembler tous les débris qui pouvaient constituer des radeaux très primitifs. Il se trouva constitué ainsi trois groupes principaux dirigés par des officiers et deux groupes moins importants.
Le moral des hommes resta excellent, sans défaillance, au-dessus de tout éloge. Plusieurs fois, après avoir vu des torpilleurs s’éloigner, ils chantèrent et poussèrent les cris de « Vive la France ».
Enfin, le CASQUE, puis le NEMBO et plus tard 4 torpilleurs italiens et le PROTET arrivèrent à notre secours.
Au moment où le PROTET arriva près du groupe où je me trouvais, mes hommes lui crièrent : « Hourra ! Vive le PROTET ! Commandant, ne stoppez pas, ne stoppez pas ! ».
Nous avons dû être recueillis vers deux heures.
Sur le PROTET se trouvaient 42 officiers et marins de la FOURCHE, 22 Italiens, dont 15 avaient coulé avec nous.
Avec les hommes sauvés par d’autres bateaux, le nombre des survivants de la FOURCHE se monte à 67.
Signé : BINOS de POMBARAT
(source : livre d'or de la Marine française - guerre 14/18)
Cordialement,
Gilbert.
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Excès de peur enhardit.