Bonjour Frédéric,
Bonjour à tous,
Tout d'abord, mon cher Frédéric, je tiens à vous présenter mes excuses pour cette réponse quelque peu tardive.
Grande question que celle que vous posez... Avant de tenter d'y répondre, il faut se représenter ce qu'est ce champ de bataille du nord de Quennevières, en décembre 1914 (je vous renvoie pour cela aux liens déjà existants sur ce Forum - tapez : Quennevières, sur le moteur de recherche, vous y accèderez facilement -, liens sur lesquels figurent de très belles cartes du secteur, postérieurement à cette date). La ligne de front qui traverse le village de Tracy-le-Val remonte sur le plateau, à travers le Bois Saint-Mard, qui borde la lisière nord-est de ce village. Elle débouche sur les pentes de Puisaleine, où se trouvaient alors deux gros taillis aujourd'hui disparus : le Bois des Zouaves et le Bois Barbu. Le premier était attenant et prolongeait le Bois Saint Mard vers le nord-est, tandis que le second se trouvait approximativement au nord de l'actuelle Butte des Zouaves. La ligne de front, après ce Bois Barbu, s'inclinait brusquement vers le sud-est, tel un vaste coup de faux, pour couper la cuvette et le hameau de Puisaleine en deux, les Français tenant la plus grande partie de cette dépendance du village de Moulin-sous-Touvent, tandis que les Allemands tenaient la Ferme de Maison-Rouge et la carrière attenante. La ligne de front remontait alors vers ce que l'on nomme la "Bascule de Quennevières", où se trouvait encore un bâtiment en 1914, contrairement à aujourd'hui, où ce lieu ne désigne plus que le carrefour de routes et chemins, reliant Berneuil-sur-Aisne, Nampcel, Moulin, Cuts et Puisaleine... La Ferme de Quennevières, depuis le 31 octobre, était repassée dans les lignes françaises, grâce à une action du 2e Zouaves, qui avait permis de la reprendre. La ligne de front suivait ensuite approximativement et de façon irrégulière, le tracé de l'actuelle route menant à Moulin-sous-Touvent, en s'enfonçant localement à 200, 300 ou 400 mètres à l'intérieur des terres agricoles, et remontait ensuite vers le nord, contournant le village d'Autrêches, aux mains des Allemands, s'enfonçant au nord de Vic-sur-Aisne, jusqu'au plateau de Nouvron... La zone qui nous intéresse se situe donc plus particulièrement au nord-ouest du saillant de Quennevières et couvre donc, grosso modo, un arc de cercle irrégulier de 2 à 3km au maximum (de la lisière du Bois Saint-Mard et du Bois des Zouaves aux environs de la Ferme de Quennevières)...
Voilà pour la description des lieux qui nous intéressent...
Que nous disent les archives concernant la disparition de Jean Vonner ? Disparu au Bois Saint Mard le 21 décembre 1914. Si l'on s'en tient strictement à cette affirmation, Jean Vonner a disparu, probablement tué lors de cette offensive française, en donnant l'assaut au coeur même de ce Bois, qui conserve encore aujourd'hui bien des stigmates de la guerre de tranchées et de mines. Pour en avoir le coeur net, il faudrait nous reporter au JMO du 2e Zouaves. Problème : celui-ci n'est pas accessible, disparu ou inconsultable... Nous ne pouvons donc trouver aucune information dans cette direction. Nous pouvons alors consulter le JMO des 73e et 74e brigades (le 2e Zouaves faisant partie de la 73e brigade), ainsi que de la 37e DI, qui est la division qui tient toute cette partie nord du saillant de Quennevières, précisément dans le Bois Saint-Mard, sur les hauteurs et le ravin de Puisaleine, ainsi qu'autour de la ferme de Quennevières, au moment de l'attaque française du 21 décembre 1914 (A noter que cette division se partage le secteur avec la 3e brigade du Maroc, qui occupe également ce front jusqu'en mars 1915). Or, le Bois Saint-Mard est alors occupé majoritairement par la 74e brigade, composée par les 3e Zouaves et 3e Tirailleurs, dont les bataillons occupent par alternance chacun un des sous-secteurs de ce bois. Le 2e Zouaves tient les tranchées des lisières nord-est du Bois Saint-Mard (incluant le Bois des Zouaves et le secteur en avant du Bois Barbu, qui est aussi un des objectifs de cette attaque) jusqu'à Quennevières, en alternance avec le 2e Tirailleurs et les unités de la 3e BM, chacun occupant également respectivement un sous-secteur...
A partir de là, si la situation est assez claire au moment de l'attaque, les choses deviennent plus confuses, au moment où celle-ci se produit. L'absence du JMO du 2e Zouaves nous prive d'une relation au plus près de la bataille et il nous faut monter immédiatement à l'échelon de la brigade, où nous avons une nécessaire déperdition d'informations, pour avoir un aperçu de la violence extrême des combats. Combien même aurions-nous disposé de ce JMO du 2e Zouaves, celui-ci aurait-il relaté dans leurs moindres détails toutes les actions individuelles menées dans ce combat ? Sans doute pas. Le registre matricule aurait pu résoudre de manière irréfutable et définitive l'énigme que nous soulevez aujourd'hui s'il avait été complet quant à l'affectation de Jean Vonner au sein du 2e Zouaves. Malheureusement, ce registre ne précise ni à quelle compagnie, ni à quel bataillon Jean Vonner fut affecté. Le 2e Zouaves, lors de cette attaque perd près de la moitié de son effectif en tués, en blessés et en disparus. Cela donne une idée assez précise de la violence inouïe des combats. Ce régiment a alors en face de lui le 89e Grenadiers, régiment du Mecklenburg, qui tient la ligne de part et d'autre de la carrière Martial (la "Adolf Friedrich Höhle" ) et jusqu'aux lisières du Bois Saint-Mard, où combat le 90e Fusiliers du Mecklenburg.
Force est donc d'admettre qu'il y a un flou non seulement autour de la disparition de Jean Vonner, mais au sujet même du lieu où sa disparition s'est produite. Ce flou aurait encore pu être estompé par l'apport de témoignages combattants, ou d'une correspondance privée, qui relate les circonstances de la disparition de Jean et le lieu où les faits se sont produits. Malheureusement, à ce jour, je n'ai pu en découvrir. Jean Vonner a par conséquent pu tout aussi bien disparaître dans les tranchées aux lisières nord-est du Bois Saint Mard, que dans le Bois des Zouaves (qui est rarement, voire jamais mentionné dans les fiches "Mémoires des Hommes" : on dit quasiment systématiquement "Bois Saint Mard" ), comme dans l'intervalle entre le Bois des Zouaves et le Bois Barbu, sur les pentes comme au nord de Puisaleine...
Si l'on ne peut pas déterminer exactement à quel endroit précis a disparu et a sans doute été tué, ou a été volatilisé le zouave Jean Vonner, dans la confusion de l'assaut et des combats et dans le déluge de feu des armes individuels, des armes légères, des mortiers de tranchées, de l'artillerie de campagne et de l'artillerie lourde, qui a profondément bouleversé le terrain d'attaque, ce qui reste en revanche sûr et incontestable, c'est que la zone actuellement désignée pour recevoir la décharge, vient s'intercaler entre le nord des ruines du hameau de Puisaleine, la lisière est du Bois Saint-Mard, et au sud de la Butte des Zouaves, en plein champ de bataille et sur l'immédiat arrière front où a combattu le 2e Zouaves, entre autres... Le chemin de Bimont, reliant Puisaleine au lavoir, au cimetière provisoire et à la ferme de Bimont et, par delà, à Bernanval et à Tracy-le-Mont, village de l'arrière front (à moins de 3km à vol d'oiseau de la ligne de feu) débouche quasiment sur l'emprise de la décharge Gurdebeke. Pendant la guerre, il était un des cordons ombilicaux reliant le front à l'arrière-front français. Lors de l'attaque du 20 septembre 1914, c'est d'ailleurs par ce chemin que le 2e Zouaves a tenté de déboucher pour essayer de repousser l'attaque du 9. Armee Korps en direction de Quennevières et de Puisaleine. La violence du feu l'a contraint à rebrousser chemin. Toute la zone de Puisaleine, où se trouvent les tranchées de 1re, 2e et 3e lignes et l'ensemble des boyaux de communications se situent dans la zone d'action des unités de zouaves et de tirailleurs qui tiennent ce front en 1914-1915. Ce le sera également pour les unités de Bretons qui leur succèderont en 1915-1916, ainsi que pour tous les régiments qui relèveront par la suite les Bretons...
Contrairement à ce qu'ont affirmé certains, nous ne sommes pas loin du front, dans ce Château-Gautier aujourd'hui menacé de disparition, nous sommes bien dans tout ce secteur entre Bois Saint-Mard, Puisaleine et Quennevières au coeur du front. La "chapelle des zouaves" (qui devait en réalité être un PC avancé, qui est figurée dans les croquis du secteur du JMO du 134e RI, en juin-juillet 1918, est d'ailleurs localisée en plein dans la dépression nord-est du "doigt" du Château-Gautier, à quelques centaines de mètres à peine au sud de l'actuelle Butte des Zouaves. Tout le secteur est marqué par la présence des unités de zouaves, qui ont occupé le secteur en 1914-1915 (au-delà même de toute légende relatant la disparition d'une compagnie ou d'un bataillon entier volatilisé dans une explosion de mine gigantesque qui se serait produite à des dates très variables selon les récits des uns et des autres), et qui l'ont encore traversé en 1918 (38e DI). Et c'est bien quelque part dans cette partie nord du front de Quennevières que le zouave Vonner a disparu, lors de cette journée tragique du 21 décembre 1914, qui permit à l'armée française de conquérir le secteur dit "du Champignon", mais qui ne lui permit pas de conserver le Bois Barbu, pourtant conquis de haute lutte par les zouaves, ni de déboucher plus loin que la corne nord-est du Bois Saint-Mard... C'est un peu comme si aujourd'hui une société de traitement des déchets voulait s'implanter au Mort-Homme, ou à la Cote 304, sous prétexte que le champ de bataille de Verdun, c'est sur la rive droite uniquement et qu'il n'y a rien à voir sur la rive gauche de la Meuse... Nous en sommes là aujourd'hui de cette triste affaire de Quennevières, qui mériterait bien d'avoir le même statut que Verdun dans la mémoire collective et aux yeux des décideurs, car si les combattants tués sur cette partie du front de l'Oise n'y sont pas morts dans une bataille gigantesque de l'ordre de celle de Verdun, il y eut des pertes considérables de septembre 14 à juin 1915, et des soldats français, allemands, chrétiens, musulmans, y sont morts TOUS LES JOURS, de 1914 à mars 1917 et plus encore entre mai et août 1918... Ce saillant de Quennevières est dans son entier l'un des lieux les plus symboliques de la Grande Guerre dans le Noyonnais, et au-delà dans tout le nord-est de l'Oise.
Amicalement,
Jean-Michel
Message édité par jmn02 le 20-01-2012 à 15:45:18
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