En août 1914, le sergent de Mirmont, qui rêve de partir au combat mais n’a pas encore été reconnu apte par la commission de contre-réforme, se languit dans le bureau de recrutement parisien où il a été affecté. Il y voit passer, dans un Paris en grand mouvement, des soldats russes, également des soldats d’Afrique, qui lui inspirent cette lettre drôle et colorée, adressée à sa mère :
« J’attends avec anxiété la grande bataille. Elle sera longue, très longue, sans doute, et l’on ne saura pas tout de suite de quel coté sera l’avantage. L’important est que nous tenions assez longtemps pour laisser nos bons amis les Russes prendre les Allemands par derrière. Je connais des Polonais russes, des Polonais allemands et des Polonais autrichiens (dont un officier autrichien). Ils sont pleins de joie des promesses du Tsar qui est incapable de ne pas tenir sa parole. Les Cosaques ne valent pas grand-chose, paraît-il, comme tireurs (dans toutes les armées du monde on dit : tirer comme un Cosaque), mais ils n’ont pas leur pareils pour dévaster un pays ingénument. Ils brûlent, pour s’amuser, tout ce qu’ils ne peuvent pas manger et rient de plaisir dans leurs barbes rouges. Lors des grandes manœuvres, en Russie, on les tient au moins à 10 kilomètres des troupes régulières_ et l’on prévient les habitants d’enterrer tout ce qu’ils possèdent. Ils combattent du reste, selon leur fantaisie et n’obéissent à personne. On a beau en tuer, il en vient toujours, à cheval sur de petits chevaux au poil long. Ils sont vingt fois plus féroces que les Prussiens, mais beaucoup plus amusants.
Je rêve d’une occupation de Berlin par les Cosaques, les tirailleurs sénégalais et les « Joyeux ». L’autre jour, un grand nègre venait s’engager à mon bureau de recrutement. On ne pouvait plus s’en débarrasser. Il répétait en sautillant de joie : « Couper têtes Pruscos, couper tête Pruscos ! ». En 70, les turcos qui ne furent pas tués à Wissembourg, rapportèrent à leurs bonnes amies des colliers d’oreilles et de nez allemands. Les paysans prussiens restent persuadés que ce sont des anthropophages. Toutes les silhouettes de tir, en Allemagne, représentent des zouaves ou des turcos pour habituer les soldats à leur vue.
Sous prétexte de renforcer le service d’ordre (mais en réalité, je crois, pour augmenter la garnison de Paris de troupes d’élites), on a fait venir ici des fusiliers marins. Ces défenseurs de l’ordre se promènent en bandes dans les rues, le soir, zigzaguent d’un trottoir à l’autre, chatouillent les femmes et embrassent les passants. Hier, l’un d’eux qui était à moitié ivre, m’a pris le bras et m’a demandé à brule-pourpoint : « Veux-tu que je fasse le saut périlleux en avant, en arrière ou en équilibre sur le côté ? ». Comme je riais, il a cru que je doutais de sa valeur, et, sans deux sergents de ville qui l’ont attrapé à temps dans l’espace, il se fracassait la tête sur le bitume.
Il passe dans les rues d’interminables trains d’artillerie, des fourgons, des ambulances, pendant des heures. L’autre jour, des marsouins défilaient avec de grands couteaux de boucher sur leurs sacs. Ils ont remarqué en Afrique que la baïonnette se tord et devient hors d’usage dès qu’on a transpercé un ennemi _alors il y vont du couteau...
Au revoir, ma chère maman, je vous embrasse tous de tout mon cœur, petits et grands. »
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Bruno Baverel.
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