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    - GVC - janvier/février 1919
 

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GVC - août/décembre 1914

n°1464
Arnaud Car​obbi
Alc ixh xan
Posté le 04-11-2007 à 23:00:19  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
Au-delà des propos patriotiques, de la mise en scène du rédacteur, de sa volonté de donner de l'importance à ses quatre mois et demi de GVC, cet article montre bien quelles étaient les fonctions de ces GVC. Il s'agit bien d'un récit au goût de l'époque (observez les adjectifs, les poncifs qui amusaient les lecteurs de ce journal) et de la censure mais qui nous raconte la vie des GVC alors qu'ils sont souvent les mobilisés oubliés de ce conflit.
Bonne lecture (critique tout de même),
Cordialement,
Arnaud
 
Extrait du journal le Temps du 22 décembre 1914, page 3.
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Souvenirs de quatre mois et demi de G.V.C.
 
Il est une catégorie de soldats dont on n'a guère parlé depuis le début de la guerre. Et cela se conçoit, car leur âge et leurs fonctions modestes les ont, bien malgré eux, tenus en dehors des faits d'armes. Ce sont les vieux R.A.T. (Réservistes de l'armée territoriale), mobilisés dès le 1er août, et qu'on vient de relever le 12 décembre.
Ils furent, pour la plupart, affectés à la S.G.V.C. (service de garde des voies et communications). Et je vous assure, foi de caporal, que ces quatre mois et demi sur le ballast de l'Est ne furent pas tous les jours, et surtout toutes les nuits, d'une gaieté débordante.
Nous sommes arrivés, notre baluchon et notre livret à la main, dans les gares du camp retranché, le 1er août avant minuit. Oh ! notre équipement ne fut pas de longue durée : un képi, un brassard de toile bleue ou tricolore, un fusil Gras et douze cartouches. Comme costume, les vestons, blouses, bourgerons de travail, pantalons que chacun portait sur soi. Et cet attirail un tantinet disparate eut prêté à sourire si les circonstances l'avaient permis.
Les chefs de poste ont illico établi le service des factions, qui ne s'est pas interrompu une minute, dure encore et ne s'arrêtera que lorsqu'il n'en sera plus besoin.
Au début et jusqu'à la mi-septembre, il a fait chaud, très chaud. Monter la garde sous un pont, sur la voie, près d'un viaduc, d'un aiguillage, d'un réservoir, derrière une gare de marchandise, rien de plus monotone quand cette faction se renouvelle toutes les six heures, parfois toutes les quatre heures. Il ne fallait pas succomber à la fatigue, à la torpeur, au sommeil. Le territoire étant à cette époque empoisonné d'espions, on ouvrait l'œil et on croisait la baïonnette. Tout individu d'allure suspecte, ou tout cycliste, motocycliste, voiturier, automobiliste, qui n'exhibait pas patte blanche, c'est-à-dire papiers en règle, laissez-passer, carte vert ou rouge, était examiné, épluché, interrogé, voire mené au poste. L'admirable mobilisation s'effectua sans accrocs, grâce à l'administration des chemins de fer, grâce au dévouement des cheminots, conducteurs de trains et mécaniciens, et grâce aussi à la vigilance des G.V.C.... Un beau matin d'août, le gouverneur militaire, qui était en ces temps anciens le général Michel, dut, malgré son haut prestige, parlementer un instant avec la sentinelle avant de poursuivre son chemin.
Puis vinrent les premiers froids. Nos vieux R.A.T. - classes 87 à 92 - grelottaient en treillis (ils n'avaient pas encore "touché" de capotes et quelques-uns montaient leur faction en pardessus). Ils connurent les piétinements dans la boue glacée ; ils s'enrhumèrent, car d'aigres courants d'air soufflent sous les ponts ; ils reçurent la bourrasque et la pluie. Ils se consolaient en songeant que ces menues misères ne sont rien, comparées aux glorieuses souffrances des cadets. On leur construisit des guérites de fortune. ils s'y enrhumaient tout de même, parmi les brouillards de l'aube. Et puis si vous saviez comme on glisse sur les traverses de la voie, et ce qu'il y a de fils de fer enchevêtrés le long des talus !
On couchait dans les salles d'attente, ou dans des wagons abandonnés, les plus débrouillards ou les plus fortunés sur des matelas prêtés par l'habitant. De loin en loin un coup de feu, un pétard, lorsqu'une alerte se produisait. Mais ce fut rare, car les saboteurs ne s'y risquaient guère. Bien que le fusil Gras soit d'un modèle désuet, recevoir un pruneau de ce mousquet suranné n'a rien d'alléchant.
Les gradés procédaient à des rondes, à raison de deux par nuit. Rembrandt n'en fit qu'une, l'immortelle Ronde de nuit. Pour ma part, j'en ai fait près d'une centaine, ce qui n'implique nullement, je me hâte de l'ajouter, la supériorité d'un caporal sur le maître de l'école hollandaise.
Ces rondes donnaient les meilleurs résultats. Tous les "bonhommes" étaient à leur poste, éveillés, baïonnette au canon, exigeant impérieusement le mot de ralliement. J'essayais bien parfois de les surprendre, de me défiler dans l'herbe d'un sentier pour arriver à pas feutrés jusqu'au passage à niveau et "tomber sur le poil" de la sentinelle. Peine perdu... On était arrêté net par ce "Halte-là !... Qui vive ?" qui éclate dans le silence impressionnant des ténèbres.
Les R.A.T. appartiennent à toutes les classes de la société. Les soldats de 2e classe sont pour la plupart des humbles, gens de la campagne, ouvriers des villes. Ils ont une bonne volonté agissante, un sentiment sérieux de la discipline et le respect de la consigne ; mais leur mémoire parfois est rétive.
Aussi quand le mot de ralliement est compliqué, ce qui se voit, ils l'estropient copieusement. Je vous laisse à penser ce que devinrent, passant par de rustiques bouches, les mots Petrograd, Biskra, Boukara, Tokio et surtout Marakech. "Jamais, répétait Columeau avec désespoir, je ne me fourrerai ces noms arabes dans le ciboulot." J'entends encore Columeau, déménageur, expliquant à Decagny Emile, valet de ferme, la façon de se remémorer Douai : "Douai, lui disait-il, comme tes douèts de pied."
Un autre soir, le "mot" était un grande ville industrielle de Belgique. Pour l'enfoncer dans le "ciboulot" un peu lent de Gélin le Breton, je lui dis : "Voyons, souviens-toi des houillères, des charbonnages... - Compris" ! réplique le Breton. Quelques heures après, je fais ma ronde, suivi de mon porte-falot. "Halte au falot !" Me voici près de la sentinelle. "Et bien mon Gélin, tu te rappelles le mot ? - Oui. - Quel est-il ? - Charbonnage !" répond triomphalement le Breton.
Au cours de la journée, entre les factions, les G.V.C. sont assez inactifs. Ils dorment, fument, jouent à la manille (ce qu'on a coupé de manillons secs dans l'armée française en l'an de grâce 1914 !) ; la proximité et l'abondance des "bistros" furent, je l'avoue, une tentation pernicieuse. Ceux qui ne logeaient pas dans les villages, mais campaient en plein bois, étaient moins désœuvrés ; ils durent bâtir de leurs mains, en octobre, la maison d'hiver. Je tiens à citer certain "poste 5" dans une forêt que je ne dois point nommer, véritable merveille d'ingéniosité. On venait l'admirer des environs. Les fenêtres étaient des châssis de melonnières prêtés pas un complaisant jardinier ; il y avait un cellier, un bûcher, un grenier à paille, des bancs, le tout confectionné par les G.V.C. A la nuit tombante, sous la lueur des lampes, le chef de poste, entouré de ses hommes, commentait le "communiqué" et les journaux.
De temps à autre, les jours de prêt de préférence, sur l'initiative de notre cher capitaine Aubel (qui vient de recevoir la croix, il l'a bien méritée), on procédait à une collecte destinée aux blessés, à la Croix-Rouge, ou bien pour envoyer des lainages "là-haut". Et ces quêtes étaient fructueuses ; la sébile s'emplissait de billon et de piécettes blanches.
Le 12 décembre, on nous a "relevés". D'autres, qui jusqu'à cette date attendaient dans leurs foyers, vont monter la garde sous les ponts et sur le ballast. Dire qu'on les a vus arriver avec déplaisir serait exagéré. Aussi bien, notre libération n'étant que conditionnelle, nous retournerons peut-être d'ici à quelques semaines leur tenir compagnie.
J'ai vécu là, à trente kilomètres de Paris, quatre mois et demi assez rudes. Par moments, je m'y suis ennuyé, les distractions étant peu variées et la manille, même parlée, n'offrant une joie restreinte à certaines natures. Mais j'ai connu de braves gens, pas poseurs, serviables, plus sensés souvent que les malins des boulevards ! Je ne regrette pas cette épreuve. Si on se "rase" dans une guérite, la nuit, il n'est pas interdit d'y réfléchir, d'y faire son examen de conscience, de se résoudre à bannir de son esprit le scepticisme et le dilettantisme.
Et puis, que voulez-vous ? nous avons éprouvé cette petite fierté à vérifier qu'à la page 5 de notre livret, la rubrique "Campagnes" n'est pas vierge. Pour peu épiques qu'aient été nos états de service, ils ont néanmoins leur qualité. Nous avons été un rouage infime de l'immense mécanisme. Nous aurons contribué dans la mesure de nos moyens à reconduire chez lui le Boche et le surboche comme disait Nietzsche. Nous avons servi..
Louis Vauxcelles.


Message édité par Arnaud Carobbi le 23-02-2008 à 00:25:59
n°1466
Jean RIOTT​E
Posté le 05-11-2007 à 11:02:23  profilanswer
 

Bonjour Arnaud,
Bonjour à toutes et à tous,
Merci pour ce texte. Effectivement les documents sur les GVC ne sont pas légion et celui-ci fait bien le tour de la question... dans le style de l'époque.
Cordialement.
Jean RIOTTE.

n°1467
rolando
Qui meurt a ses lois de tout..
Posté le 05-11-2007 à 11:51:59  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
Les documents sur les G.V.C. sont rares.
Un m'est connu : BESSET Auguste : souvenirs d'un G.V.C. 1914-1915. Imprimerie Balandra et Royer. Chalon-sur-Saône. 1923. 91 pages.
 
Bien cordialement, Caballero.


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Caballero
n°1468
Jean RIOTT​E
Posté le 05-11-2007 à 12:44:34  profilanswer
 

Merci Caballero Rolando pour cette référence GVC.


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