Bonjour Jean-Claude,
C'est exactement ce qui est arrivé à mon père, voici ce qu'il écrit à cette occasion:
N° 27 - Jeudi 28/1/15 - Ecoivres [lettre crayon]
Ma chère Maman
C'est après la soupe, je profite de ce que je suis au repos pour vous écrire. Le grand événement du moment pour moi c'est que j'ai pour ainsi dire changé d'armes, je suis auxiliaire au génie. Voici comment cela s'est passé.
Après deux jours de repos, que nous avons passé à travailler nous sommes montés aux tranchées lundi soir. La compagnie devait passer deux jours dans les abris et deux jours en première ligne. Comme j'avais un peu de coliques (qui sont complètement passées à présent) j'étais resté pour passer la nuit à la ferme de Berthonval. Après une bonne nuit dans la grange on nous a rapporté la soupe vers 4 h du matin. Je m'étais à peine rendormi depuis une heure lorsque on vient me réveiller et que l'on me dit de faire mon sac et d'aller de suite au génie remplacer un caporal de la compagnie. Cinq minutes après je suis équipé et me voilà parti avec un sergent un caporal et un homme qui allaient aussi au génie faire un stage de 15 jours comme grenadier. Après avoir attendu toute la journée que l'on nous donne des instructions et après un dîner composé de sardines et de chocolat nous avons été affectés à nos compagnies. Je suis donc maintenant en subsistance à la Cie 14/13 du 4e génie. Je fais partie de la section permanente du 159 auxiliaire au génie, composée autrefois de 3 hommes et un caporal par compagnie, et maintenant de 4 hommes par Cie et 1 caporal par bataillon ; comme le régiment a 3 bataillons nous sommes une cinquantaine cantonnée à part et ayant une cuisine à part.
Je ne sais pas ce qui m'a valu ce filon, toujours est-il que je suis bien content de ce qui m'arrive. Hier et avant hier je ne vous ai pas écrit car je n'étais pas encore sur de rester, les ordres et contre ordres se succédant sans interruption, mais aujourd'hui je suis à peu près sûr de rester jusqu'à nouvel ordre.
Ma nouvelle position a cela d'intéressant, c'est que l'on ne prend pas les tranchées, ce qui est énorme. On a 3 jours de travail et 1 jour de repos. On part le matin à 7h1/2 8h l'on dine au chantier et l'on rentre le soir vers 4 heures. Notre travail consiste parfois à creuser des boyaux, d'autre fois à faire des claies, des abris, etc.. Hier nous avons passé la journée à faire des claies dans le bois de la Targette, situé à 7 ou 800m de notre cantonnement. Nous étions par équipe de 5 et nous devions faire 10 claies par équipe (Les claies, rectangle de branches entrecroisées larges de 0m80, longues de 180 sont très employées dans la guerre actuelle, soit à mettre au fond des boyaux, soit à retenir la terre ou à couvrir les abris). Dans chaque équipe les uns aller couper les branches les autres les charriaient d'autres faisaient les claies. Ce travail favorisés (par extraordinaire) par un beau temps m'a beaucoup plu. Aujourd'hui nous avons fabriqué des cadres pour abris pour observateurs d'artillerie. Armé de scies, haches, herminettes, nous avons abattu des arbres de 20 à 30cm de diamètre et de plus de 10m de haut puis et nous les avons débités, refendus prêt à monter pour faire l'abris. A midi les cuisiniers apportent à manger et la cuisine a l'avantage d'être très bonne. Après avoir été terrassier me voilà bûcheron et j'apprends à tomber les arbres. On est bien tranquille chacun fait son travail en paix, et pourvu que l'on ait fini à la fin de la journée, personne ne nous dit rien. Quel bonheur de faire un travail intelligent et de se sentir libre après avoir été dans les tranchées, et surtout de dormir tous les soirs ou à peu près au cantonnement. Enfin je souhaite que cela dure ainsi le plus longtemps possible.
Par la suite, il a été muté définitivement au Génie où il est resté jusqu'en novembre 16, avant d'être reversé dans l'infanterie par punition ( un officier d'Infanterie l'a surpris en train de faire de la photo, mais ses supérieurs étaient tous au courant ! )
Je travaille toujours sur sa correspondance en espérant pouvoir la publier un jour avec ses photos.
Cordialement
Bruno