bonjour à tous
merci à Antoine pour le petit clin d'oeil du passé avec la tranchée de l'inoubliable grand père....
savez-vous que je me demande bien pourquoi cette tranchée s'appelle ainsi ?...
quand au 158ième dont cyrille nous parle, voici les lettres envoyées par André entre le 28 septembre 1915 et le 14 octobre 1915 :
André est dans la fournaise et crie sa détresse dans un mot dont nous ne connaissons la date que par le tampon postal (28 septembre 15) :
Septembre 15
Mes chères amies
Je profite de quelques instants de repos, pour vous envoyer ce petit mot.
Ce qui se passe ici est affreux. Je me demande comment je ne suis pas mort ni devenu fou. Je ne sais même plus quelle date nous sommes et ce soir à nouveau on rentre dans la fournaise. La vierge m’a protégé cette fois encore.
C’est horrible, affreux. Nous avons l’air de bouchers.
Priez pour moi et recevez mes pensées les plus affectueuses de votre
André
puis
Lettre écrite au crayon :
30 septembre 1915
Ma chère Marraine
J’ai reçu vos lettres toutes à la fois, et me hâte de vous répondre. Je suis en bonne santé et cette fois-ci encore, suis revenu de l’enfer après avoir vu plusieurs de mes camarades tomber autour de moi. C’est atroce et ce n’est hélas pas fini. Je me demande parfois quel crime nous avons commis pour être si cruellement punis ? Il est impossible d’échapper à la mort dans un pareil ouragan de ferraille et lorsque l’on est indemne une fois, on se demande si ce n’est pas pour la prochaine.
Les journaux vous ont appris les phases de la grande bataille. Le plus
affreux c’est qu’il pleuvait à torrent et que nous avions de l’eau jusqu’aux genoux. Quatre jours, sans repos, sans arrêt, sans manger, presque, et raidis de froid et d’eau glacée.
Voilà notre vie. C’est à pleurer des larmes de sang, ma pauvre Marraine,
et tout cela pour aboutir à une mort idiote, dans un boyau boueux et déchiré par des fils barbelés. J’en ai assez, plus qu’assez et ne suis pas le seul. Je n’ai plus de forces, rien, plus de moral et suis à moitié fou.
Je vous embrasse tous, ma chère Marraine, bien affectueusement, et serre cordialement la main du patron.
Votre André
Samedi 2 octobre
Ma chère Marraine
Je vous écris debout contre un arbre, au soleil !
Oui ce matin il fait soleil, un beau soleil tout jeune, tout clair.
Nous sommes revenus dans le petit bois cette nuit, pour nous reposer et, dans le gai matin, on s’éparpille, accrochant aux branches nos capotes qui ne sont plus qu’un tas de boue. Du reste, de la tête aux pieds, depuis huit jours, nous ne sommes que des masses de glaise humide en mouvement.
Il y a huit jours exactement, nous nous préparions pour l’assaut, et déjà le destin avait posé son doigt sur le front de bien des camarades.
Après avoir marché toute la nuit dans les boyaux, nous sommes arrivés le matin dans un endroit où nous avons attendu le signal de l’attaque.
Nous sommes prêts… Le premier assaut doit être donné par des
chasseurs à pied et une partie de notre régiment, nous, nous sommes le second choc, autrement dit le renfort.
A midi 20 le bombardement cesse brusquement et le silence devient
grand, grand. Encore 5 minutes et une mine saute… C’est le signal… En
avant. Vive la France ! La ruée s’élance et l’assaut est si impétueux que nous allons plus loin qu’on ne le pensait. On tue une grande quantité de Boches.
Leurs mitrailleuses crachent sans arrêt et sèment la mort parmi les nôtres, mais cela ne fait rien… En avant ! En avant toujours !
Les Boches lâchent petit à petit et pris de panique fichent le camp en
levant les bras… Kamerad ! kamerad ! Et c’est la garde Elle-même, S.V.P. !
Et voilà, on récolte les prisonniers qui bientôt arrivent dans nos lignes,
avec le sourire car pour eux : guerre finie !
Ils défilent devant nous dans le boyau. Ils sont propres, bien habillés, gras et souriants.
Nous leur causons sans haine et ils répondent. L’un d’eux a un ruban
jaune. Je lui demande ce que c’est. Il me répond « mitrailleur ». Un autre
passe. Je lui dis : « t’en a marre ? » Il répond « t’es de Paris ? » Et il
m’explique qu’il est chapelier rue du temple !
Mais tout cela se passe sous le feu de l’artillerie boche qui prépare la
contre-attaque. Fini de rire ! Leurs obus, leurs plus terribles, les fusants de 190, arrivent par bordées de six au dessus de nous, avec une précision étonnante. Nous nous couchons à plat ventre au fond du boyau. Et les Boches pour s’en aller, nous passent sur le dos. Bientôt ils tombent, atteints par leurs propres obus. Quelques-uns de nous sont également tués, mais tués horriblement, déchiquetés, les lambeaux de leur corps éparpillés partout. Le fond de la tranchée est bientôt pavé de cadavres.
Deux camarades de ma section tombent sur moi... L'un, le crâne ouvert, l’autre le flanc déchiré, les deux bras arrachés. Ecrasé par leur poids, je ne puis bouger, et leur sang coule sur moi. Celui qui a le crâne ouvert, a sa bouche contre mon oreille, comme s’il voulait me dire quelque chose. Sa cervelle, mêlée de sang, tombe en petits filets dans mon cou. J’en ai presque sur les lèvres, c’est à devenir fou !… Néanmoins, je suis protégé par les deux cadavres jusqu’à ce qu’un
obus, tombant tout près de moi, m’enterre complètement… Je me suis
dégagé comme j’ai pu, hagard, et séparé de ma compagnie, mon fusil brisé, ma couverture en loque, j’ai erré dans les boyaux où j’ai été recueilli par un lieutenant de mon régiment qui m’a fait rejoindre les miens…
Voilà, il y a huit jours de cela. Ma ceinture, ma bourse et mon chapelet ont disparu dans
tout cela. Je donnerai dix ans de ma vie pour ne plus voir cela. Et ceux qui écrivent chez eux des lettres épatantes, sont de sinistres farceurs ou des vantards. Il n’y a pas de nature humaine qui puisse résister au spectacle d’une telle boucherie. J’ai prié constamment la vierge, suivant le conseil de mon confesseur. Je ne sais comment je suis encore là… Une telle vie est impossible et si l’on n’avait pas au coeur une affection quelconque, il y en a beaucoup qui se feraient sauter la cervelle. Ce qui me console c’est que les Boches sont comme nous. Ils en ont assez ! Alors ! Alors ! Qu’est-ce qu’ils fichent là ? A bien réfléchir, tout cela est idiot. Enfin, tout cela est bien triste
et pour me réchauffer, je pense à votre cuisine chaude où nous lisions,
l’hiver dernier, « le secret de la Marinière ».
Merci à Nane pour le scapulaire et la médaille, embrassez-la bien tendrement pour moi. Merci au patron pour son petit mot, et bonne santé. Un baiser à toute la maisonnée.
Votre André
( il y a huit jours de cela donc le 24 septembre environ)
......suite au prochain message
cordialement
Myosotis
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"Je ne suis qu'un fou et vous ne me croirez pas. Et c'est justement ce qui nous fait souffrir tous, c'est de penser que l'on prend nos cris de détresse pour des éclats de rire."