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  Une journée en 1ère ligne et la Libération

 

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Une journée en 1ère ligne et la Libération

n°5373
lagranny
Posté le 10-11-2016 à 07:39:21  profilanswer
 


Bonjour à tous
à la veille de ce 11 novembre 2016, j'ai envie de vous faire partager des passages de courrier de mon grand-père Gabriel de Dianous, sergent au 173ème régiment, à sa femme Gaëtane.
Cordialement.
Agnès
 
Les Eparges, au Bois Bouchot, 2 mai 1915
 
Je vais te raconter une journée en première ligne dans nos tranchées. Au moment où je prends la garde, la  nuit est assez sombre, car la lune est cachée par un ciel couvert, ainsi tire t'on des coups de fusil par les créneaux. Il est en effet très difficile d’observer ce qui se passe devant soi, et comme nos lignes ne sont guère séparées que d’une cinquantaine de mètres des lignes boches, et que leurs petits postes détachés en avant, ne sont pas à plus de 10 ou 13 mètres, pour éviter qu’ils profitent de l’obscurité pour venir jusqu’à notre tranchée on tire constamment.
 
On est en effet si près, qu’il a été  impossible de tendre au-dessus de la tranchée des fils de fer barbelés qui en arrêtant l’ennemi dévoile sa présence et permet aux hommes quelques feux de salve qui arrête toute attaque. Le terrain qui sépare nos créneaux des leurs est donc libre et il suffit de quelques secondes pour parcourir la distance qui les sépare. Il faut donc être attentif constamment pour éviter toute surprise et pour cela toute la nuit on tiraille dans la direction des boches, eux en font autant et l’on a ainsi toute la nuit cet accompagnement à son sommeil (pour celui qui peut dormir).  
 
Etant de garde je fais des rondes dans ma tranchée, deux caporaux veillent également à tour de rôle. On s’occupe de voir si tout le monde est à sa place et surtout si l’on ne dort pas. Tous les deux créneaux il y a deux hommes qui se remplacent, l’un veille pendant que l’autre accroupi sur la banquette au pied du guetteur et enveloppé dans son couvre-pied se repose. A la moindre alerte le guetteur réveille son compagnon et tous les créneaux sont occupés. Cela c’est le principe ou la théorie, en pratique cela ne va pas aussi bien et c’est tout le temps qu’il faut surveiller pour réveiller les guetteurs qui, quoique debout dorment quand même. Les hommes sont en effet fatigués et puis il y a si longtemps qu’ils sont devant le danger qu’ils n’y font plus attention, ils deviennent moins vigilants, c’est pourquoi il faut l’être pour eux.
Entre deux rondes ou bien je m’assieds dans un endroit un peu abrité ou bien lorsqu’il y a de la place, je vais dans l’abri du chef de section où en général il y a du feu, c’est d’où je t’écris ce soir.
 
Vers 3heures1/2 le jour commence à poindre et les cuisiniers ne vont pas tarder à arriver pour nous apporter le café. A peine arrivé on fait chauffer le café et c’est le sergent qui est de garde à ce moment là qui en est chargé. Il faut dire que sachant que nous devions rester longtemps en première ligne, nous nous sommes installés les deux sergents, notre tampon (ordonnance) et le caporal fourrier, en tout quatre dans un abri de bombardement situé à côté de celui de notre sergent major et réservé au chef de section mais qui était libre lorsque nous sommes venus. Nous y avons installé des claies pour dormir et j’ai construit une cheminée qui est un vrai poème et qui est sûrement un modèle inédit.
 
Le sergent qui veille y entretient le feu et le matin à l’arrivée du café on y fait réchauffer les marmites. A partir de ce moment-là, l’animation reprend dans les tranchées, on ne dort plus. A mesure que le jour augmente, la fusillade diminue. Au lieu de tirer on surveille, on se contente d’observer prêt à tirer à la moindre des choses. C’est à partir de ce moment-là qu’il faut se méfier, si l’on tire moins, les coups que l’on tire sont plus justes.  
Lorsqu’on regarde par un créneau, il ne faut pas laisser sa tête longtemps devant, une balle dans la tête est vite reçue, et bien que les hommes sachent à quoi s’en tenir, il n’y a pas de jour où dans la compagnie il y ait des blessés et parfois des morts. Cependant l’ouverture ménagée dans le créneau d’acier n’est pas grande et le fusil la remplit presque toute, mais l’on est si près de l’ennemi qu’à tous les coups presque on fait mouche; malheur alors à celui qui se trouve devant l’ouverture du créneau.
Cette vie monotone se poursuit ainsi toute la journée pendant qu’au-dessus de nos têtes sifflent dans tous les sens les obus que les artilleurs échangent entre eux avec prodigalité, cela rompt la monotonie. Et puis il y a les aéros, c’est encore une des distractions, enfin l’on mange et l’on fume, ce sont là surtout les deux principales occupations des hommes. Les gradés continuent à surveiller la tranchée, ils s’occupent de la propreté de leur secteur; on se débarbouille parfois! l’on cause et on lit les journaux lorsqu’on peut s’en procurer! Cette vie au milieu des bois a son charme, surtout en ce moment où nous avons un beau soleil et où le feuillage pousse de jour en jour.
A certains moments on n’entend pas un seul bruit de détonation: la fusillade s’arrête, le canon cesse, le calme le plus complet règne et l’on entend alors au milieu des arbres, le chant de quelques rares petits oiseaux qui, à vrai dire, ne manquent  pas d’un certain courage!
 
A ce moment-là, on pourrait oublier que l’on est en guerre et l’on aurait presque le cœur joyeux mais, au milieu de toute cette verdure, se détachent comme des squelettes, les troncs déchiquetés et hachés des arbres morts qui jalonnent nos lignes de tranchées. Ils sont là pour nous rappeler à la triste réalité et nous faire penser aux morts dont l’Armée, elle aussi, a jalonné sa route, depuis le début de la campagne. A mesure que la forêt reverdit davantage, le contraste devient plus frappant. Dans 10 ans d’ici, où peut-être davantage, les tranchées n’existeront plus, tout aura été bouché; mais néanmoins l’on aura besoin de personne pour vous indiquer où se trouvaient les tranchées françaises et boches, il y aura sur toute la longueur du bois un immense couloir sans arbre et ce couloir représentera le terrain neutre compris entre les deux tranchées adverses, il en épousera toutes les formes.  
 
Cette zone de largeur variable suivant les endroits est en effet un spectacle saisissant. A 50 centimètres du sol, tout est fauché, taillé: arbustes, gros arbres, rien n’a résisté à cette nappe continuelle d’acier qui va d’un côté à l’autre de cette zone maudite. Des arbres tombés il ne reste bientôt plus rien, peu à peu les balles les ont hachés, quand à ce qui reste des troncs d’arbres et arbustes, tous nivelés à la même hauteur, déchiquetés, devenus blancs, l’écorce ayant été enlevé par les balles, on dirait un champ de l’Enfer de Dante.  
 
On sent que la mort y règne et tous ces bouts de bois blanchis semblent autant de bras levés vers le ciel pour implorer miséricorde!…

 
 
 Joie de la Libération
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/20255/laliberation11.jpg
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n°5375
CD9362
Posté le 10-11-2016 à 15:10:34  profilanswer
 

merci pour le partage


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http://1914-joseph-duchene.eklablog.com/
n°5376
air339
Posté le 14-11-2016 à 07:15:03  profilanswer
 

Bonjour,
 
 
Merci pour le partage de ces textes ; de l'attente du danger à l'attente de l'armistice...
 
 
Cordialement,
 
Régis
 
PS : d'où provient cette carte avec un "eszett" dans "aussi" ?

n°5378
Vincent Ju​illet
Posté le 19-11-2016 à 14:19:54  profilanswer
 

Bonjour,
 
Oui, merci, je me sens plus proche de mes ancêtres combattants après cette lecture.
 
Cordialement
 
Vincent


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cahier de guerre Constant Vincent au 57e et 60e RI
 
n°5381
griffon
Saepe Aquila, Semper Leo
Posté le 29-11-2016 à 14:18:20  profilanswer
 

Bonjour Agnès,
 
Le partage de ce témoignage émouvant de votre grand-père prend une dimension particulière, mon arrière-grand-père ayant été blessé ce même 2 mai 1915 au Bois de Mouilly, tout proche des Eparges, au sein du 132ème RI.
 
Des souvenirs racontés à son fils (mon grand-père), de toute la guerre, et bien qu'il ait ensuite combattu au sein du 110ème RI durant la bataille de la Somme en septembre 1916, aux chemins des Dames le 17 avril 1917 puis dans les Flandres en août 1917 (où il sera de nouveau blessé) pour ne citer que les grandes "batailles", les Eparges en 1915 étaient pour mon arrière-grand-père le souvenir....douloureux..... le plus marquant.
 
Bien à vous


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Griffon
Qui s'y frotte, s'y pique !

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