Bonjour,
Un essai, une nouvelle, on peut l’appeler comme on veut ; j’avais envie de vous faire partager ce texte écris dans la soirée, à l’écoute d’une musique d’Omar Sosa, intitulée Promised Land, tiré de son dernier disque que je recommande chaudement : Across the Divide. A tale of rythm & ancestry - Omar Sosa Sextet.
La mort du tirailleur
Sur une plaine immense et sonore, le soleil se glisse. C’est en vérité un pâle soleil d’hiver ; il caresse les corps des soldats qui s’éteignent désormais sous un lourd nuage gris. Ici, sur ce champ de bataille, des hommes ont croisé le fer, et l’on entend encore dans le lointain, le grondement sourd du canon. Une cigogne s’abandonne en vol plané au-dessus des tranchées et disparaît derrière la Montagne de Reims.
Un lieutenant de l’armée d’Afrique, allongé dans l’herbe rare, une plaie rouge au côté gauche, suit l’oiseau migrateur des yeux. Bientôt, comme une vague, déferlera le lourd silence où il se sentira glisser, engloutir. Mais là, à l’instant, il occupe le peu de forces qui lui restent à imaginer son sud-algérien.
La cigogne descend sur le bjord, dessine en plein ciel une large courbe rose et s’évanouit derrière les dunes d’Abalessa.
_ Je revois le conteur, ce vieillard au burnous à l’éclatante blancheur, dire la légende de Tin-Hinan « celle qui vient de loin ». Adossé à une porte sculptée tellement rongée de vers qu’il semble qu’un souffle pourrait la réduire en cendres, il a, ce soir, attiré un grand nombre d’auditeurs en partance. Son récit, ponctué d’un martellement de tambourin, se substitue lentement au rythme de la canonnade.
Il rêve…
Près du souk, dans la rue étroite bordée de boutiques, c’est une féerie de cuivres finement ciselés. Parures, boucles d’oreilles, colliers de corail ou d’ambre, étincelantes dagues au manche incrusté d’émaux et de pierreries, ornent les étalages. Il perçoit la sourde rumeur de la foule : dans un remous incessant et incessant, déambulent des enfants sales et loqueteux, des femmes dont les mains et les pieds, décorés au henné, sont cerclés de bracelets d’argent. Des hommes au teint buriné, vêtus de djellabas, pieds nus dans leurs babouches, portent sur le côté gauche le coutelas ciselé. Ils descendent de la montagne ces hommes rudes, leurs compagnes les suivent, drapées de pièces de cotonnade bleutée, la tête ceinte d’un châle de couleur vive.
Le lieutenant découvre le Passeur : un cavalier monté sur un pur-sang au harnachement magnifique, en cuir rouge garni de clous, orné de soie et d’or. Il va, très grand et très droit, à peine alourdi par un burnous de laine blanche, la tête couverte d’un turban de cordelettes. Une très belle fille du Draa vient lui caresser le visage, humecte ses lèvres d’eau fraîche.
_ Sont-ils venus pour m’emporter, me ramener vers la terre des ancêtres… ? murmure le lieutenant.
Je veux les chemins du bled, je veux sentir le vent du matin mouiller mes cheveux, celui de midi tiédir mes paupières, la brise du soir adoucir la fièvre du jour. Mais je ne suis plus désormais qu’une âme errante sans entraves.
Ici, en Champagne, les derniers rayons du soleil éclaboussent la boue ocre, la terre chamboulée, bouleversée de crevasses, creusée d’obus. Plus un arbre, plus une vigne, plus un fruitier ; arrachés, dévastés, mutilés.
Là-bas, sur la terre d’Afrique, affleure la terre fauve cernée de cactus bleus, les vallonnements hérissés de pins, la large frise des jardins et des vergers clos de murailles ornées de grenadiers et d’oliviers.
Ici, en Champagne, les collines exhibent les vestiges de croulantes forteresses. Des guetteurs règnent sur l’espace, redoutables et vigilants. Les artilleurs présentent de longs cous de fer et d’acier, des bouches cracheuses de feu qui bientôt se couvriront de rouille, se tairont à tout jamais.
Là-bas, sur la terre d’Afrique, les collines sont parées de mimosas en fleurs. Sur un petit mamelon, des figuiers centenaires aux troncs tordus forment des abris à l’ombre douce. Asphodèles et glaïeuls dansent et dorent dans le soir. Seuls quelques hauts iris bleus-gris, demeurent immobiles et solennels comme les cierges d’une cérémonie nocturne qui s’apprête.
Ici, non loin du lieutenant, quelques cadavres de soldats flottent dans une mare d’eau croupie que les derniers rayons du soleil transforment en une plaque de métal froid. Cela sent la mort, la destruction, le néant ; quelques rats poussent de petits cris ; ilaccueillent l’obscurité sur ce morceau de terre de l’Est de la France.
Là-bas, la mare est oasis, et tout le bleu du ciel se pose sur son lit de sable rose. Une suave senteur de chèvrefeuille et de thuya monte jusqu’aux narines. Plus loin, un Arabe joue de la flûte. Cela sent la vie, l’univers d’un soir d’Orient dans toute sa splendeur étoilée.
Sur les hauteurs, quelques chacals aboient...
Le lieutenant était parti vers le Nord, avait franchi la mer, découvert des villes grises et glacées aux immeubles sombres couverts de toits rouges. Il revenait maintenant, porté par le vent du Sud, traversait des villes blanches et torrides aux palais couronnés de tuiles vertes,
longeait de mystérieux jardins prisonniers de pierres sèches, franchissait de hautes collines, parcourait les plaines que peuplent les nomades pour faire halte bientôt, près d’un ravin profond, non loin d’un puits où quelques hommes attendent.
Assis au bord du vide, mains ouvertes à la hauteur des épaules, un homme récite les paroles bénies dont se compose la prière. Le cavalier-passeur est à nouveau là ; il patiente silencieux, écoutant les versets du Coran. Il semble attendre quelque chose ou quelqu’un ?
A perte de vue sont des euphorbes jaunies, tapis d’or entrecoupés de champs de coquelicots, de jacinthes et d’iris bleus. Des oliviers aux troncs noueux alternent avec des palmiers élancés dont les feuilles frémissent sous la respiration du vent chaud.
Là-bas, en Champagne, le soleil roule son or au-dessus des collines, des nuages reposent sur la ligne d’horizon. Des croupes noires, de lourds dos bossus vont deux par deux, brancardiers silencieux auscultant le champ de bataille. À la recherche de quelque blessé, ils se fraient un passage dans ce flot houleux de sapes, de couloirs et de tranchées.
Du Sud arrivent de jeunes bergers bruns à la tête d’une armée de chameaux, de chèvres et de moutons. Derrière eux des cavaliers, fusil pendu à l’arçon, puis de petits ânes lourdement chargés, surveillés par les vieilles femmes de la tribu. Le caravansérail vient de franchir les hautes murailles ocres déchirées de fissures, les rochers éboulés. Où vont ces voyageurs du désert ?
Bêtes et chameliers passent dans leur calme indifférence, alors que le mystérieux cavalier, « celui qui ouvre le chemin », s’adresse au lieutenant :
_ Le fils d’Allah aime son cheval comme l’oiseau aime l’aurore. Prend place derrière moi et laisse ici ton fusil. À quoi servirait une arme pesante à celui qui n’aurait plus de selle pour l’accrocher ? Suis-moi ; Allah fera de tes jours une longue chaîne d’or.
Le convoi repart vers les massifs verdoyants, grain de sable roulé par la mer de dunes. Le sirocco souffle son haleine sèche comme le feu. Après un long chemin, au pied d’une colline couverte d’arbres fruitiers et de mimosas, se dresse la cité de Shadukian aux créneaux immobiles. Poussant une grille d’or, les pèlerins entrent dans un palais de faïence, orné de coussins de velours ancien, de broderies rares et de chatoyantes soieries. Dehors, trois arceaux à piliers encadrent un jardin de hauts bananiers, de grenadiers et d’orangers ; des buissons de fleurs, des jasmins odorants, jonchent les allées. La nuit arrive gonflée de mystères, la lune monte dans un ciel épinglé de milliers d’étoiles. Sa clarté jette au sol la haute et lourde silhouette des palmiers, les calmes prairies se noient dans la pénombre pourpre.
Nul bruit, si ce n’est le jappement de quelques chiens dans le lointain. Le désert roule ses vagues cendrées dans la nuit africaine.
Derrière les murs sacrés, les femmes vont laver puis apprêtér le lieutenant de fragments de haïks, de caftans et de burnous. Ceint d’une haute écharpe de cérémonie, elles tresseront ses cheveux noirs et glisseront les amulettes magiques autour de son cou. Ce soir, si Dieu le veut, l’Ahouach sera dansé.
Le cavalier s’approche. Suivi d’un étalon blanc superbe, il tend le harnais au lieutenant et lui dit :
_ Que ta vie après ta mort, soit longue et heureuse, Mohammed ben Mohammed. Ta monture possède des ailes ; va maintenant !
Dans le jardin du palais de Shadukian, des branches d’olivier s’embrasent. Les flammèches trouent la nuit de leurs flèches rouges, s’étirent en langues vermeilles, se tordent comme des serpents et montent, ardentes, vers le ciel noir, dans un jaillissement d’étincelles. Les danseuses commencent leur lent mouvement autour du foyer, les paumes des musiciens claquent en rythme sur la peau tendue des darboukas. Accroupi devant le brasier, yeux mi-clos, le cavalier laisse son cheval ailé emporter le lieutenant dans un halo de poussière blonde, vers les prairies bleues où paissent les calmes étoiles.
Il disparut. La musique cessa soudain, remplacée par un silence de mort.
Quelques années après la guerre, dans la Forêt de la Montagne de Reims, des promeneurs découvraient la dépouille mortelle d’un lieutenant de l’armée d’Afrique, soldat-squelette presqu’entièrement recouvert d’un manteau d’herbes fines, la tête tournée vers l’Orient. A l’endroit du cœur, la lame violette d’un glaïeul transperçait sa cage thoracique.
Une cigogne traça en plein ciel une large courbe rose et disparut derrière la forêt.
_ Qu’Allah protège ton sommeil et t’envoie ses songes lumineux… !
Message édité par bruno17 le 24-07-2010 à 09:10:04
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Bruno Baverel.
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