Bonjour,
Dans sa chronique du journal Soleil de midi des 29 et 30 décembre 1914, le journaliste Jean de Celmare restituait le récit d’un sergent du 2ème régiment de tirailleurs algériens ayant participé à la retraite sur la Marne.
En avant-propos, le journaliste disait: Je ne sais rien de plus émouvant que le récit des journées héroïques des 28 et 29 août, que m’a fait un sous-officier de valeur, sergent-fourrier au 2ème tirailleur algérien, et qui a pu, mieux que quiconque, apprécier la bravoure de ces merveilleuses troupes africaines. Quoique déjà anciens, ces détails m’ont si profondément touché que je ne puis résister au désir de vous les transmettre :
"C’était, me dit le sergent M…, à la Fosse-à-l’Eau, près de Signy-L’abbaye, dans la soirée du 28 août. Notre bataillon, que dirigeait le commandant Mignerot, ( Philibert Henri MIGNEROT, Chef de bataillon, né en 1863 à Orgelet dans le Jura) avait reçu l’ordre de protéger coûte que coûte la retraite de la division marocaine. Pendant que notre commandant donnait ses instructions, une balle vint l’atteindre. J’envoyai aussitôt quatre hommes, dont deux de la première compagnie, 4ème section, relever l’officier blessé, qui n’avait point perdu connaissance et continuait à dicter ses ordres. Pendant que mes tirailleurs se précipitaient à son secours, l’un tombe frappé à mort ; un autre, immédiatement, le remplace. Avec leurs fusils, les soldats forment un brancard et y couchent le commandant qu’ils portent sur leurs épaules, pendant qu’un fourrier, par-derrière, lui soutenait la tête. En cours de route, un obus éclate au milieu du groupe, broyant notre malheureux officier, tuant les deux porteurs de gauche, tandis que ceux de droite et le fourrier n’étaient pas atteints.
Malgré cette avalanche de mitraille, malgré la perte de notre chef aimé, nous restâmes sur nos positions, car l’ordre était formel. D’ailleurs, avec une inlassable énergie, les officiers encourageaient et maintenaient les hommes, tel le capitaine Fillolau - qui devait mourir vaillamment aux Marquises le 17 septembre suivant – et qui empêchait toute tentative de débandade. Durant toute la nuit, nous restâmes dans les bois, occupés par les Allemands en forces considérables, et ce fut une lutte ininterrompue contre eux.
La compagnie du capitaine Lamour, du 4ème bataillon, ne fit, au cours de la nuit, pas moins de huit charges consécutives à la baïonnette. Enfin, le jour se montra. Dès l’aube, nous poursuivîmes nos attaques, décidés à mourir tous sur place plutôt que de reculer, quand, à 8h½, l’ordre de battre en retraite nous fut donné. Ah ! cette retraite, je ne l’oublierai jamais, et tant que je vivrai, j’aurai le souvenir des minutes angoissantes que nous vécûmes.
Lorsque nous fut transmis le signal de la retraite, nous luttions au milieu d’un véritable cercle de feu. Sortir de la fournaise était plus difficile que d’y résister ; nous étions criblés d’obus et de balles de tous les côtés à la fois. Pourtant, à force de chercher une issue, nous trouvâmes un coin, oh ! bien petit, où les balles ne sifflaient pas à nos oreilles. Là, sans doute, était le salut. Nous filâmes sous bois dans cette direction quand, au bout de 400 mètres, nous nous trouvâmes en face de haies d’aubépines barbelées de fils de fer. Les c… nous barraient ainsi la route. Néanmoins, il ne fallait pas songer à retourner en arrière, car c’était notre perte irrémédiable.
Alors, sans hésiter, nous nous enfonçâmes dans cet inextricable fouillis de ronces et de pointes : nos mains s’ensanglantaient ; nos vêtements se déchiraient ; nous rampions sur les genoux et notre chair se labourait. Mes braves tirailleurs, pour rien au monde, ne voulaient tomber aux mains de l’ennemi, et les blessés eux-mêmes se trainaient comme ils le pouvaient. J’ai vu un sous-officier indigène, le sergent Larbi-Ali, un vaillant qui avait gagné la médaille militaire au Maroc, tomber épuisé, à bout de forces, puis se relever pour faire sa prière à Allah et le supplier de le laisser mourir avant l’arrivée des Boches. J’ai encore vu le spectacle atroce d’un tirailleur, Lagha Mahomed, horriblement blessé au ventre, qui, les entrailles à nu, les soutenait avec ses mains et courait, éperdu, à travers les aubépines. J’en ai vu d’autres, les jambes broyées, qui rampaient à plat ventre et laissaient contre les fils de fer des traînées de sang et des lambeaux de chair. Moi-même, retenu par mon sac dans les pointes barbelées, je dus faire un si violent effort pour me dégager, que les courroies se rompirent et que j’abandonnai mon équipement où se trouvait une somme assez rondelette !
A 11 heures, après plus de deux heures d’efforts surhumains, nous pouvions échapper définitivement et comme par miracle à la poursuite de près de 5000 ennemis acharnés après nous, et nous parvenions enfin à rejoindre nos camarades. Arrivés du Maroc quinze jours auparavant, à l’effectif de 1065, notre bataillon ne comptait plus, ce jour là, que 260 hommes.
Qu’importe, après tout ! Nous avions rempli le rôle qui nous avait été assigné ; nous avions assuré la retraite de la division ; nous avions tenu jusqu’à la mort. Cela suffisait à nous récompenser de nos efforts.
Et c’est presque d’un air suppliant, avec un regard mouillé de bête fidèle, qu’un de mes braves tirailleurs me demandait en arrivant au cantonnement :
_ Au moins, sergent, es-tu content de nous ?
Comme, pour toute réponse, je lui tendais la main, ce vaillant, que les obus n’avaient pu effrayer, se mit à pleurer silencieusement, d’émotion et de joie.
Message édité par bruno17 le 02-10-2011 à 22:53:51
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Bruno Baverel.
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