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  L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

 

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Auteur Sujet :

L'offensive du bois de la Folie, septembre 1915

n°2274
vincent le​ calvez
Posté le 21-09-2008 à 15:30:19  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
Afin de retracer l'offensive du bois de la Folie en septembre 1915 (Neuville-Saint-Vaast). Je poste ici un long récit sur cette offensive, extrait de la revue L’Officier de réserve, recueil mensuel d’études et de renseignements militaires, n°3, 15e année, Édition des écoles de perfectionnement, mars 1936, p. 97.
 
Ce texte est anonyme et relate les combats du 3e bataillon du 28e RI. N'hésitez pas à faire part de vos remarques et commentaires.
 
Aujourd'hui, premier épisode :
 

- C’était en 1915, dit-il.
- La plus sale année de la guerre.
Georges Gaudy : les galons noirs
 
I. Prodromes
A la fin d’août 1915, le 3e Bataillon du 28e régiment d’infanterie est au repos à Petit-Houvin (Pas-de-Calais). Si l’on en croit de vagues rumeurs, une grande offensive est en préparation. Quelques officiers, retour de Saint-Pol, affirment que le « grand coup » est proche. Dans les boutiques les mieux achalandées de cette localité, siège du Q.G. de la Xe Armée, d’aimables vendeuses ont fait des confidences assez troublantes… Ces bruits d’une vaste opération prochaine reçoivent vite confirmation. Tout d’abord, le 31, après une brève prise d’armes, le général Joffre, à Mézières (1), s’est fait présenter les officiers de la division. Le général commandant en chef, qu’accompagnent de nombreux généraux dont le général Foch, a posé mille questions et cette curiosité n’a pas été sans intriguer. Certaines conversations ont été entendues et rapportées.
Tandis que sur le front des troupes le généralissime interroge et que le temps passe, un vif dialogue s’engage entre le colonel P…, commandant la 12e Brigade, et le colonel L…, commandant le 5e régiment d’infanterie. « L’objectif de ma Brigade est la cote 140 ! », dira le colonel P… – La Cote 140 ! c’est la fameuse cote au sud de Givenchy-en-Gohelle. Toutes les troupes qui combattent en Artois depuis mai connaissent ce môle puissant, devant lequel tant d’efforts sont demeurés vains. Une nouvelle fois, la crête Vimy-la-Folie va faire l’objet d’une offensive de grand style. Il n’est plus possible de douter des intentions du Haut Commandement.
De nouveaux indices viennent vite d’ailleurs confirmer les desseins du GQG.
Au lendemain de la revue de Mézières, le commandant du bataillon, le commandant H… [Hislaire] reçoit un nombre anormal de cartes et de plans directeurs qui portent tous une inscription fatidique : Neuville-Saint-Vaast. Bien que le destinataire de ces documents révélateurs se tient volontairement à l’écart et ne souffle mot, il est surpris, à plusieurs reprises, en train d’examiner avec attention des photos d’avions et croquis. Le commandant est un chef unanimement aimé et obéit. Aucune question indiscrète ne lui est posée ; commandants de compagnie et chefs de section n’en sont pas moins fixés. L’heure de la bataille est proche.
 
Le 5 septembre, un des coins du voile se lève. Le commandant remet à l’un des officiers du bataillon un plan des cinq-chemins, avec ordre de représenter sur le terrain les organisations allemandes qui ont fait de ce lieu un centre de résistance redoutable.
« Nous pourrions, ajoute-t-il sans commentaire, être appelés à attaquer sur ce point du front ».
Trois jours après, aux lisières de Petit-Houvin, au milieu des luzernes et des champs de betteraves, le bataillon pouvait aborder les Cinq-Chemins, la baïonnette haute… Inutile de dire que, malgré tous les mètres cube de terre remués, il avait été impossible de représenter en de si courts délais ce dédale compliqué de tranchées, de boyaux à demi obstrués, de barricades éventrées, ni surtout de donner une idée exacte de cette vaste étoile de chemins naturellement profonds, que les Allemands avaient creusés comme des carrières, pour y accumuler mille défenses. Seule l’imagination pouvait meubler de réseaux de fil de fer, de chevaux de frise, de trous d’obus ce paysage charmant d’Artois épargné par la guerre… Quoi qu’il en soit, tout le régiment, bataillon par bataillon, vint « répéter » l’attaque des Cinq-Chemins. Le 24e régiment d’infanterie, cantonné à Sibiville, pris également part à ces séances. Le général B… [Boulangé], commandant la Brigade, fit aux troupes l’honneur de sa présence.
 
Le 12 septembre, les officiers du régiment, sont convoqués au château d’Houvin-Houvigneul, quartier général de la division, pour être présentés au général d’Urbal, commandant l’armée. Tous les officiers de la division sont là, rassemblés dans les vastes salons du château. La tenue est brillante, digne du cadre. Si ce n’était la présence insolite d’une carte fixée au mur ou d’un téléphone garé sur une cheminée, entre deux ravissants bibelots, on se croirait loin de la guerre, à quelques réception officielle.
Vers 15 heures, l’auto du général d’Urbal s’arrête devant le perron du château. À peine entré, le commandant de l’armée, qu’accompagne le général commandant le 3e Corps d’armée, se fait présenter un à un les officiers de la division. Cette prise de contact achevée, le général d’Urbal donne l’ordre de fermer les portes, puis prend la parole :  
« J’attends de vous, dit-il en substance, un gros effort. La Xe armée va attaquer sur un front de 40 kilomètres, en liaison au Nord avec l’armée britannique… Vous allez disposer de moyens formidables. L’opération projetée en Artois ne sera toutefois pas la principale ; une autre plus importante encore sera exécutée sur un autre point du front… Je compte spécialement sur votre énergie, sur celle des officiers du 3e Corps à qui encombrera une des tâches les plus délicates. Je vous invite à soigner l’entraînement de vos hommes, à les préparer à la grande poussée en avant qui va se déclencher, sans toutefois les mettre au courant des opérations envisagées, afin de garder sur tous ces projets le secret le plus absolu… Vous saurez, en temps utile, la date du grand événement..»
Sur ces mots, le général d’Urbal congédia l’assistance.
 
Le 15 septembre, une nouvelle réunion des officiers du régiment, plus intime cette fois, a lieu à Nuncq, au P.C.  du colonel. Le général B…[Boulangé], commandant la 11e Brigade, et le général J… [Jacquot] sont présents. Les officiers reçoivent de la bouche même du commandant de la 6e Division certaines indications complémentaires. La 11e brigade attaquera par régiments successifs, le 24e RI en tête. Chaque régiment formera deux vagues d’assaut. Les quatre vagues de la brigade, disposées préalablement dans des parallèles de départ situées le plus près possible de la première ligne ennemie et en cours d’aménagement, s’élanceront à l’attaque à la même heure. Des liquides enflammés seront projetés quelques instants avant l’assaut. L’artillerie appuiera le mouvement en avant de l’infanterie par un tir d’obus incendiaires et asphyxiants. Des concentrations particulièrement violentes s’abattront sur le château et les bois de la Folie. Des unités de cavalerie, accompagnées de batteries volantes, suivront la progression de l’infanterie en marche vers la cote 140.
 
Dans les bataillons, un intense travail de réparation commence, que vient alimenter une masse énorme de cartes et de plans de toute espèce généreusement envoyés par l’autorité supérieure. La passionnante brochure du capitaine Laffargue   sur l’attaque est l’objet d’une étude des plus attentives. Commandants de compagnie et chefs de section puisent dans le remarquable ouvrage de cet officier l’espérance des succès futurs.
 
Le 19 septembre, le général Foch arrive en automobile à Petit-Houvin, accompagné des généraux J… [Jacquot] et B… [Boulangé] L’ancien commandant de la 9e armée n’est guère connu des troupes du 3e corps. En cette année 1915, sa réputation n’est pas encore parvenue jusqu’à elles.
Le général Foch longe d’un pas rapide le front du bataillon et, s’adressant à quelques commandants de compagnie, pose diverses questions. L’extrême vivacité de sa parole surprend. La troupe mise au repos, le général appelle à lui les officiers, évoque à son tour l’offensive prochaine. Il parle avec de tels éclats de voix qu’à n’en pas douter tous les hommes du bataillon doivent l’entendre ; peut-être est-ce là son secret désir : « Il va falloir, s’écrie-t-il, agir par submersion, ne pas s’arrêter, inonder les tranchées allemandes d’une mer de baïonnettes, ne s’attarder devant aucune résistance, pousser à fond droit devant soi. »
Ce discours achevé, le général Foch quitte Petit-Houvin à toute vitesse, comme il est venu. Son « dynamisme » a laissé chacun sous le coup d’une impression considérable.
 
Ce même jour, parviennent au bureau du chef de corps des instructions détaillées concernant la tenue, le matériel à emporter. Rien n’est oublié : matériel de protection contre les gaz, panneaux de jalonnement, fanions-signaux pour correspondre avec l’artillerie, etc. Le 20 au soir, arrive l’ordre de mise en route. Une revue de départ est passée. Armes, campement, outils sont inspectés avec soin. Pour la première fois, date historique pour le régiment, le bataillon reçoit des casques, ce qui donne lieu à des divertissants essayages. Les hommes, qui maintenant savent à quelle grosse action ils vont prendre part, ne cachent pas un certain enthousiasme. L’espérance d’en finir est réelle. Pourtant, les officiers sont graves.
Le commandant H… [Hislaire] passe devant chaque compagnie et, en quelques paroles bien frappées, annonce ce que l’on attend du soldat. Quand la nuit arrive, une fois ces préparatifs terminés dans une atmosphère qui rappelle la mobilisation, le bataillon cherche en vain le sommeil. La fièvre longtemps empêche de fermer les yeux.
 
Notes :
1. 11e brigade, 6e division, 3e corps d’armée.
2. 13 kilomètres sud-est de Saint-Pol.
3. Étude adressée au général Foch.

 
La suite... demain !
 
Un grand merci à Alain Chaupin pour m'avoir transmis ce texte qui m'a bien éclairé pour comprendre la complexité de cette offensive !!!
 
Bon dimanche
 
Vincent


Message édité par vincent le calvez le 21-09-2008 à 15:32:25

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Site Internet : Adolphe Orange du 28e RI http://vlecalvez.free.fr
En ce moment : le 28e RI à Sissonne en octobre 1918 http://vlecalvez.free.fr/nouveaute.html
n°2275
vincent le​ calvez
Posté le 22-09-2008 à 15:46:50  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
Voici le 2e épisode : Le 28e RI est dans le village de notre ami Frédéric Videlaine : Mont-Saint-Eloy.
 

II. Montée en ligne
 
Le 21 septembre, le bataillon est lent à s’éveiller.
Pourtant de nombreux préparatifs restent à achever. On y met la dernière main dans un ordre parfait.
 
A 10 heures, l’escadron divisionnaire, en tenue de campagne complète, passe au grand trot dans le village. Décidément, la cavalerie sera bien de la fête, comme on l’a annoncé. A 15 heures, le bataillon s’embarque  en camions, tandis qu’au loin la canonnade, qui ne cesse depuis dix jours, fait trembler le sol. Les cœurs sont ragaillardis, la troupe est admirable de confiance et d’allant. En avant !
 
A 18 heures, le bataillon débarque à la sortie Ouest de Mont-Saint-Éloy. Les compagnies, couvertes de poussière, se jettent dans un enclos où broutent quelques chevaux d’artillerie. Il faut attendre la nuit pour songer à se rapprocher des lignes. Dans les bois tout proches règne une grande animation. De lourds canons, dissimulés dans les buissons, ne cessent de tirer. Le vacarme est assourdissant. Vers l’Est, de nombreuses fusées s’allument dans le ciel de Neuville-Saint-Vaast ; mais le bruit des « départs » et des colonnes de ravitaillement qui passent à toute allure couvre la respiration puissante du front. Comme toujours, les hommes profitent de cet arrêt pour « casser la courte ». L’obscurité la plus complète règne bientôt. Un coup de corne retentit. Dociles, les sections courent aux faisceaux et le bataillon s’ébranle lourdement, en colonne par un, dans un bruit étouffé de faux pas et de campement mal arrimé. Pour la dernière fois, le commandant H… [Hislaire] prend la tête de son magnifique bataillon.
 
La traversée de Mont-Saint-Éloy ne se fait pas sans à coups. La rue centrale monte. Elle est parcourue en tout sens par de nombreux camions, se déplaçant sans crier gare, tous feux éteints. Point n’est besoin des quelques lueurs qui filtrent au fond des caves pour se rendre compte qu’une activité intense règne en ces lieux depuis la chute du jour. A chaque arrêt forcé —et Dieu sait s’il y en a – de brefs commandements font serrer la colonne. Des isolés, bonnet de police sur la tête, appartenant à toutes ces formations diverses qui meublent les arrières du champ de bataille, arrêtés sur le seuil des maisons, pour la plupart meurtriers, du village, regardent en silence ces ombres pesantes qui cheminent. C’est l’infanterie qui monte.
Un peu de lune paraît. Les faibles lueurs qu’elle projette éclairent un instant les fameuses tours déjà si mutilées. Mais si ce n’est pas le moment de s’apitoyer sur ces dévastations ; le bataillon pointe vers Berthonval, oblique vers le sud par un chemin de terre défoncé et poussiéreux, s’arrête, s’ébranle à nouveau, stoppe encore. Ordre est donné à voix basse de mettre sac à terre, les hommes s’allongent sur les bas-côtés. On attend, attentif au moindre mouvement… D’autres troupes sans doute doivent précéder le régiment.
Un grand silence s’est fait. D’une part, Mont-Saint-Eloy et ses encombrements sont dépassés ; d’autre part, les lignes ennemies sont à plus de 4 kilomètres. A cette heure, enfin, comme sur un signal d’un invisible chef d’orchestre, les artilleurs se sont tues. C’est à peine si, de temps en temps, quelques éclairs bruyants animent la nuit vers Souchez. Seules, d’éternelles fusées piquent dans le ciel et jalonnent le front.
Le carrefour 800 mètres Sud-Ouest de Berthonval marque l’origine d’un des boyaux desservant le secteur de Neuville-Saint-Vaast. Le bataillon, qui a repris le mouvement, y pénètre homme par homme. La masse vivante des compagnies est aspirée lentement par ce conduit filiforme, sinueux et noir, qui éventre la plaine. Cette fois, le boyau des Ponts, que le 28e avait laissé en août, étroit et impraticable, est maintenant une voie d’accès élargie et confortable. Des écriteaux ont été placés à chaque carrefour, les puisards sont soigneusement creusés. Les troupiers enregistrent ces détails avec satisfaction et en déduisent que l’offensive a été bien préparée.
Tout à coup, une violente fusillade éclate vers Écurie. Mille fusées multicolores jaillissent de terre.  En se haussant sur les caillebotis, les plus grands peuvent à la dérobée jour d’un spectacle féérique. Barrage ! Allongez le tir ! Toutes ces demandes, exprimées en langage de feu par les deux adversaires au contact, provoquent sans délai l’intervention rageuse des artilleries. Les 75, dissimulés entre Mont-Saint-Éloy et La Targette, donnent de la voix et illuminent la plaine, tandis que l’incendie gagne peu à peu vers Neuville-Saint-Vaast et Souchez. Tout se calmera bientôt ; une fausse alerte de plus, sans doute !
Cependant, les Allemands bombardent avec leur artillerie lourde de la route de Béthune, si reconnaissable à sa belle rangée d’arbres, et le bataillon doit s’arrêter encore. Il lui faut attendre une vingtaine de minutes la fin du tir… La colonne repart ; mais cette fois c’est la course. Homme par homme, les compagnies franchissent au galop la fameuse route, qu’une herbe rare recouvre. L’air est encore saturé d’explosifs et de poussière roussie. Pas de pertes, mais la troupe commence à peiner. Il est près de minuit quand le bataillon, après une marche épuisante à travers mille tranchées et boyaux, arrive enfin en ligne. Les premières lueurs du jour paraissent bientôt derrière la Folie. Il a fallu toute une nuit pour parcourir moins de 6 kilomètres !

 
La suite, demain...
 
Bonne soirée !
 
Vincent


Message édité par vincent le calvez le 22-09-2008 à 15:47:58

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Site Internet : Adolphe Orange du 28e RI http://vlecalvez.free.fr
En ce moment : le 28e RI à Sissonne en octobre 1918 http://vlecalvez.free.fr/nouveaute.html
n°2276
carnot
Posté le 22-09-2008 à 20:22:41  profilanswer
 

bonjour Vincent,
merci beaucoup pour ces textes très intéressants sur cette terrible bataille de septembre 1915 autour de Neuville ( souvent moins citée que celle de mai )
bonne soirée à tous
bruno

n°2277
vincent le​ calvez
Posté le 23-09-2008 à 07:02:08  profilanswer
 

Bonjour à tous,
Merci Bruno pour ton message,
 
Aujourd'hui, 3e partie du récit. Le sous-lieutenant Jean Galtier trouve la mort. Il était arrivé au 28e RI en tant qu'aspirant en avril 1915.
 
http://vlecalvez.free.fr/Galtier.jpg
 
Alors que le temps était clément, les nuages arrivent et un orage éclate. Les poilus vont piétiner dans la boue et sous la pluie jusqu'au jour J.
 

III. Veillée d’armes
 
Le secteur des Cinq-Chemins – cote 123 n’est inconnu pour le bataillon, qui l’a occupé de longues semaines le mois précédent. Cependant, officiers, sous-officiers et soldats, une fois franchi le chemin des Pylones  (1), éprouvent quelque difficulté à se reconnaître. La physionomie des lignes françaises est, en effet, profondément modifiée. Au départ du 28e, la première ligne passait à plusieurs centaines de mètres des tranchées allemandes ; cette fois, à la suite des travaux entrepris par la 130e division, les deux adversaires sont au contact. De nombreuses sapes, reliées entre elles par des parallèles portant les désignations suivantes : P. 60, P. 40 et précédées elles-mêmes d’antennes creusées en sape russe, ont été construites. L’ancienne première ligne (P.4) fait figure de ligne de soutien. Les vagues d’assaut devront jaillir de ces différentes parallèles. Le dispositif d’attaque est inscrit sur le terrain.
 
Une rapide reconnaissance des lieux permet à chacun de s’orienter. Le bataillon est dans P. 40. En avant de lui et sous sa protection immédiate, les hommes du 24e creusent des sapes russes avec ardeur. Il y a là, en avant de l’ancienne première ligne, une accumulation d’hommes vraiment extraordinaire et il est impossible que les Allemands, dont les créneaux sont à quelques mètres, ne se doutent pas de ces préparatifs. L’ennemi se charge d’ailleurs de rappeler sa présence. De temps en temps, un coup de fusil bien ajusté ébrèche un sac à terre ou fracasse la tête d’un imprudent.
 
A 6 heures, il fait tout à fait jour ; le temps est heureusement au beau. Tandis que quelques guetteurs veillent, le reste du bataillon s’efforce de réparer les fatigues de la nuit.  Hélas ! P. 40 n’offre pas les commodités de l’ancienne première ligne ; aucune niche n’y a été aménagée, il est impossible de s’étendre et l’on doit dormir assis, en dépit des allées et venues incessantes des corvées.
 
A midi, tout le monde est réveillé. L’artillerie française exécute des tirs massifs sur les organisations allemandes. Le bois de la Folie brûle. Cependant, le bombardement semble négliger la première ligne ennemie. Comment d’ailleurs notre artillerie pourrait-elle tirer sur cet objectif sans atteindre l’infanterie amie qui creuse dans des sapes ? Les Allemands semblent profiter d’ailleurs largement de cette situation pour refaire tout à leur aise leurs tranchées les plus avancées. Par dessus la bigarrure de leurs sacs de terre, on voit de larges pelletées de terre sauter en l’air.
 
A 16 heures, le chef d’escadron D…, du 11e d’Artillerie, qu’accompagnent un sous-lieutenant et un aspirant, passe dans le secteur et se fait préciser, entre deux observations, la situation des éléments en contact. Sa présence réconforte. Elle prouve que l’infanterie ne sera pas lancée à l’attaque sans appui.
 
A la nuit, quelques mouvements de remise en ordre s’effectuent dans le bataillon. Certaines compagnies sans doute à cause des abris inutilisables, sont reportées vers P.4, l’ancienne première ligne. Ces déplacements ont-ils été aperçus ? toujours est-il que quelques 150 bien ajustés tombent dans P. 60. Plusieurs hommes sont blessés.
 
A minuit, brusque réveil pour la compagnie de réserve du bataillon. Cette unité reçoit l’ordre d’aller enlever les fils de fer entre P.4 et P. 60. Il faut alerter les hommes qui ronflent dans les gourbis. A voix basse, chacun est mis au courant de la tâche à accomplir ; puis, le parapet vite enjambé, les cisailles fonctionnent sans bruit. La lune, heureusement voilée par des nuages de plus en plus nombreux, éclaire par instant la scène. Des balles siffles, des fusées indiscrètes s’élèvent. Il faut sans cesse se figer en un interminable garde à vous ou se jeter au sol, la face contre terre. Malgré toutes les précautions prises, le sous-lieutenant G… [Galtier] de la 10e Compagnie et le caporal B… [Bignet], de la 12e, sont mortellement frappés. Vers deux heures du matin, la mission étant terminée, les abris sont réoccupés. La troupe se rendort.
 
Le 23 septembre, le bombardement des lignes allemandes reprend, dès le jour, avec vigueur. La canonnade durera toute la journée. Cette fois, l’artillerie de tranchée est de la partie. Les hommes suivent avec curiosité la trajectoire basculante des torpilles. Le tir paraît bien ajusté. De nombreux avions français patrouillent dans le ciel. Dans P.4, P. 60 et P. 40, c’est toujours l’entassement de la veille. Voici même de nouveaux visages. Ce sont d’abord des hommes du génie qui, après avoir pris possession des sapes russes, glissent sous les fils de fer ennemis des charges de cheddite. Les explosions commenceront à la nuit. P.4, où pleuvent à verse des débris de toute sorte et des blocs de terre, est abandonné un instant. Le vacarme est assourdissant : les nerfs sont soumis à une rude épreuve. Voici, enfin, les équipes spéciales chargées de projeter sur l’ennemi des liquides enflammés. La mise en place de leur matériel paraît bien compliquée. Ce renfort de choix n’a guère de chance.
 
Vers minuit, un orage éclate. Tandis que le bombardement continue, des éclairs sillonnent le ciel, la pluie tombe, les tranchées sont pleines d’eau. A une heure du matin (24 septembre), brève accalmie. Le bataillon essaye de dormir. Cette attente de l’heure H éprouve singulièrement la troupe.
 
A 13 heures, ordre est reçu d’évacuer non seulement la première ligne, mais encore P. 60 et P. 4. L’artillerie lourde va enfin prendre à partie la première ligne ennemie et le carrefour des Cinq-Chemins. Les compagnies se réfugient dans les places d’armes. En peu d’instants, tout le front allemand n’est qu’une succession de volcans. Les éclatements succèdent aux éclatements ; c’est à peine si, dans la fumée et la poussière, on peut distinguer les formidables défenses de l’adversaire.
 
A 16 heures, le bombardement augmente soudain d’intensité ; de nombreux éclats, chauds comme des braises, percutent en deça de P.4 ; des sacs de terre, des pieux sont projetés dans tous les sens. Serait-ce l’attaque ? Le bataillon n’a pas d’ordre ; les Allemands par contre déclenchent le barrage. Un obus de gros calibre anéantit toute une section dans un abri. Vers 17 heures, tout se tait, la première ligne est réoccupée. De nombreux coups courts l’ont frappée et de gros travaux sont nécessaires pour la remettre en état. En face, les Allemands ripostent toujours à coups de fusil et de mitrailleuse. On espérait le silence…
 
A 18 heures, il pleut. A 19 heures, le personnel des équipes de lance-flammes fait à nouveau son apparition. A 22 heures, le 24e RI, relève le 28e I.
Le 25 septembre sera donc le jour J.
 
Note :
1. Chemin reliant Neuville-Saint-Vaast au Cabaret rouge.

 
La suite : jeudi.
 
Très bonne journée.
 
Vincent
 
PS : pour vous orienter, la carte du secteur :
 
http://vlecalvez.free.fr/cartefoliematrice.pdf

Message cité 1 fois
Message édité par vincent le calvez le 23-09-2008 à 07:05:10

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Site Internet : Adolphe Orange du 28e RI http://vlecalvez.free.fr
En ce moment : le 28e RI à Sissonne en octobre 1918 http://vlecalvez.free.fr/nouveaute.html
n°2278
Herve Toul​otte
Toujours en avant !
Posté le 23-09-2008 à 07:09:18  profilanswer
 

Bonjour Vincent, bonjour à tous,
 
Vincent : bravo pour le travail : ce plan de tranchées est très bien réalisé !  :D  
Amicalement, Hervé.


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N'hésitez pas à consulter mes deux blogs : http://saintomer8ri.canalblog.com/ ; http://bethune73ri.canalblog.com/
n°2279
Laurent59
Mémoire du 72e et 272e RI
Posté le 23-09-2008 à 09:24:14  profilanswer
 

vincent le calvez a écrit :


 
PS : pour vous orienter, la carte du secteur :
 
http://vlecalvez.free.fr/cartefoliematrice.pdf


 
Salut Vincent, quel logiciel utilises tu ?
 
Laurent  :hello:  


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Histoire du soldat François Louchart 72ème RI .  
Site du 72e et 272e RI Régiments Picards dans la grande guerre.
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n°2280
vincent le​ calvez
Posté le 23-09-2008 à 10:24:11  profilanswer
 

Bonjour Laurent,
 
Pour faire les cartes, j'utilise Illustrator. Je copie les originaux à l'aide de "calques".
 
Bien à toi
 
Vincent


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Site Internet : Adolphe Orange du 28e RI http://vlecalvez.free.fr
En ce moment : le 28e RI à Sissonne en octobre 1918 http://vlecalvez.free.fr/nouveaute.html
n°2287
vincent le​ calvez
Posté le 25-09-2008 à 08:02:05  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
Triste journée pour l'Artois et la Champagne : le 25 septembre 1915.
 
Voici aujourd'hui la 4e partie : c'est l'offensive générale déclenchée vers midi.
 

Le 25 septembre
Le 25 septembre, dès l’aurore, une animation extraordinaire règne dans le secteur. Ce ne sont qu’allées et venues incessantes : officiers des 24e et 28e en reconnaissance, corvées de territoriaux apportant des grandes ou du matériel sanitaire, etc. Le bataillon effectue vers le Nord, vers la cote 123, un glissement de quelques centaines de mètres. Le 24e régiment d’infanterie occupe P. 60 et P. 40. Le 28e se masse dans P. 4. Selon les apparences, l’attaque ne saurait tarder, mais personne ne sait au juste quand la brigade va se ruer sur l’ennemi. Pour l’instant, le bombardement des lignes allemandes continue avec une grande violence. L’artillerie de tranchée donne à plein. Les hommes essayent de manger, mais ces déplacements latéraux, destinés sans doute à mettre les unités face à leurs objectifs, empêchent d’ouvrir la moindre boîte de conserve. L’air, assourdi par le vacarme des explosions, chargés de terre et de soufre, est irrespirable.
 
Voici le commandant de M…[de Montluc ?], du 24e. Beaucoup d’officiers du 28e où il a, voici quelques mois, exercé un commandement, le connaissent et vont à lui. « L’attaque, dit-il, aura lieu à 12h25. » Il est 11h35.
 
Le bataillon n’a pas encore envoyé d’ordres. Les compagnies vont-elles déboucher de P.4 ou bien, après la sortie du 24e, vont-elles prendre leur départ dans P. 60 ? Il est à craindre que le passage de P.4 en P.60 par des sapes étroites ne ralentisse le mouvement en avant. C’est pourtant ce qui semble se réaliser. Une poussée venue on ne sait d’où entraîne la compagnie vers la première ligne, par des boyaux desservant P. 60.
 
Pour l’instant, au sein même des unités, toute liaison est devenue impossible. Officiers, sous-officiers, caporaux et soldats, tout est confondu. Les hommes genoux contre genoux. Le fusil entre les jambes, sont accroupis sur leur sac. L’encombrement est à son comble. Aucun commandement n’est possible. Dans ce dédale inextricable de tranchées, sous ces trajectoires sifflantes où chacun est enterré vivant, comment voir sa troupe et être entendu d’elle ? Cependant l’enthousiasme est grand. Le bruit court que les Anglais ont pris l’offensive et occupé Loos. Cette nouvelle exalte le moral.
 
12h25. Avec un bruit de jet d’eau un liquide jaune s’élève de P.40. Les lance-flammes entrent en action. Tous les trente mètres environ, des morceaux d’amadon incandescents, projetés en l’air par d’invisibles bras, voltigent en direction des tranchées allemandes.
Vers Neuville et au delà – le terrain légèrement en pente permet d’observer cette partie du secteur – c’est le même spectacle. Une forte odeur de goudron saisit la gorge.
Bien que par endroits, en avant de la première ligne, d’énormes flammes jaillissent et soulèvent d’épaisses colonnes de fumée noire. Il semble que l’incendie ne s’est pas propagé partout, notamment devant les Cinq-Chemins.
Du côté allemand, une fusillade nourrie s’élève. Sa violence surprend. De nombreuses balles ricochent. Même au fond des sapes, il faut se faire tout petit. Les minutes passent sans que faiblisse le feu ennemi. Tous en déduisent instinctivement que le mouvement vers P. 60 est arrêté. De fait, les compagnies sont toujours embouteillées en colonne par un dans les sapes. Serait-ce l’échec ? Personne n’ose le dire, mais il suffit de regarder les visages pour voir l’incertitude atroce qui les crispe.
Soudain une forme humaine venant de la plaine s’abat au-dessus même de la sape 10. Quelques mitrailleurs témoins de cette chute tirent le blessé par les pans de sa capote et le font glisser au fond du boyau. C’est le commandant de M…
Sans doute cet officier, voyant que les premières vagues ne débouchaient pas, bien que marchant en 2e ligne, s’est-il élancé en avant, en tête de son bataillon. Il est là, blême, grièvement frappé d’une balle au ventre. On s’empresse autour de lui. Son maréchal des logis accourt, un infirmier l’accompagne. Avec d’infinies précautions, le blessé est tiré par les pieds vers P.4. Sa canne et sa gourde demeurent sur le sol…
Cependant la sape 10 ne se décongestionne toujours pas et le mouvement vers l’avant semble à jamais enrayé. Un cri venant de l’avant circule de bouche en bouche : « Des cartouches ! Des cartouches ! » Les hommes angoissés transmettent le message comme des automates. Que se passe-t-il ? Qui lance cette demande incompréhensible ? Impossible de savoir ni même de voir. Un commandant de compagnie décide de prélever quelques paquets de cartouches sur les dotations individuelles. Maintenant ce sont des grenades que l’on réclame… On entend, de fait, des explosions en première ligne. Quelques caisses envoyées de P.4 passent de main en main.
« Des renforts allemands arrivent dans la plaine ! », crie-t-on tout à coup. Les plus calmes s’opposent à la propagation d’une telle nouvelle. Sans d’énergiques interventions, le désordre pourrait dégénérer en panique.
La fusillade s’est un peu calmée. Ordre est transmis de reculer. Les compagnies refluent dans P.4. Elles y trouvent le maréchal des logis B…, agent de liaison du chef de bataillon H… [Hislaire] Le visage décomposé, le sous-officier réclame avec une grande force le capitaine F… [Frémont], commandant la 10e Compagnie [la 12e Compagnie ?] :  
« Le commandant vient d’être tué » s’écrie-t-il.
A l’annonce de cette nouvelle, plusieurs hommes sanglotent… La disparition du commandant H… pèsera sur le bataillon pendant toute la campagne.
 
Un obus de gros calibre percute P.4. Le sergent M. est enseveli. On le dégage, le malheureux a perdu l’usage de la parole. Un silence étrange règne maintenant sur ce coin du champ de bataille. Les hommes, résignés, ce sont affalés dans la tranchée ; beaucoup ferment les yeux. Un caporal se précipite :  « Nous avançons à droite, regardez », s’écrie-t-il. De fait, au sud-est des Cinq-Chemins, à 8 ou 900 mètres, on distingue nettement quelques fantassins amis, qui baïonnette au canon, enjambent des tranchées et filent au pas gymnastique en direction de la Folie. On suit ces braves. On voudrait les appuyer, les rejoindre, se jeter dans la brèche d’autant qu’un renfort ne paraît les suivre.
Vers la Folie, des fanions rouges, mus par des mains françaises se balancent d’un mouvement lent et régulier. A n’en pas douter, nos éléments avancés réclament de l’aide et le bataillon est toujours dans P.4, bloqué, inutilisé, sans chef !
 
Tandis que le jour s’achève sur cette tragédie, la pluie commence à tomber. Les tranchées se transforment en ruisseaux, il n’est plus possible de demeurer assis. Quelques blessés, d’une pâleur effrayante, passent : à les croire, P.40 est pleine de sang.
L’explosion d’un obus lacrymogène est le seul indicent de cette fin de journée. De nombreux hommes, non encore habitués à ce genre de projectile, s’échappent en criant. Il faut menacer pour être obéi. Ordre est reçu de passer la nuit sur place. Chacun s’organise et se case dans P.4, tandis que reprend le bombardement des lignes allemandes.

 
 
Pour info :  
Voici une proposition de schéma du dispositif d'attaque du 25 septembre 1915. Les bataillons du 28e RI se trouvent derrière le 24e RI : http://vlecalvez.free.fr/schema25s [...] 5_11h.html
 
Voici aussi un autre plan montrant la situation à 16 heures :  
 
http://vlecalvez.free.fr/folie2.jpg
 
Bonne lecture et bonne journée
 
Bien à vous
 
Vincent


Message édité par vincent le calvez le 25-09-2008 à 08:05:35

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Site Internet : Adolphe Orange du 28e RI http://vlecalvez.free.fr
En ce moment : le 28e RI à Sissonne en octobre 1918 http://vlecalvez.free.fr/nouveaute.html
n°2288
vincent le​ calvez
Posté le 25-09-2008 à 08:09:54  profilanswer
 

Rebonjour,
 
Pour ceux qui ne connaissent pas le secteur, j'encourage les lecteurs à lire (ou à relire) les pages consacrées par Stéphan aux hommes du 74e RI. Le 74e RI se trouve à la droite du 28e RI.
 
http://74eri.canalblog.com/archive [...] index.html
 
Dans la même offensive et le même secteur, on retrouve le 36e RI, le 129e RI et le 119e RI. J'espère ainsi que les amis Jérôme, François, Xavier et Benoît et Éric apporteront prochainement des éléments sur ces terribles combats.
 
Au 28e RI et au 119e RI, il y a les frères Pagès, tous les deux seront touchés par cette offensive...
 
Bien à vous
 
Vincent

Message cité 1 fois
Message édité par vincent le calvez le 25-09-2008 à 08:16:04

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Site Internet : Adolphe Orange du 28e RI http://vlecalvez.free.fr
En ce moment : le 28e RI à Sissonne en octobre 1918 http://vlecalvez.free.fr/nouveaute.html
n°2289
Xavier_76
Posté le 25-09-2008 à 14:36:27  profilanswer
 

Bonjour à tous, Bonjour Vincent,
 
Voici le récit du soldat Vincent Martin, 2e compagnie du 119e RI qui raconte l'attaque sur le Bois de la Folie :
 
La préparation de l’attaque du 25 septembre 1915, diversion d'Artois
 
Qu'est-ce que l'on ne nous a pas fait faire comme terrassement !
D'abord des sapes souterraines partant de la tranchée de première ligne distantes chacune de vingt à vingt-cinq mètres environ sous une épaisseur 50 cm de terre et allant déboucher devant l'ennemi à peu près à vingt-cinq mètres de lui; de chaque sape, nous ne pouvions déboucher qu'un seul homme à la fois. Devant les travaux de terrassement, l'ennemi se trouve averti par de tels amas de terre et se méfie de nos intentions; néanmoins, resté calme il n'a pas bougé. Notre commandement avait aussi envisagé de lancer la cavalerie (comme il le fit en Champagne le même jour) et fit préparer, à l'arrière, des claies pour franchir les tranchées transversales. Devant l'énormité des tranchées et la bêtise de ce travail impossible, rien ne fut fait. Après un bombardement de 72 heures, où toute l'artillerie dont nous disposons est mise en œuvre, pour anéantir tous les allemands se trouvant devant nous, c'est encore nous, fantassins : hommes, gradés et officiers jusqu'au commandant, qui allons nous faire tuer pour la gloire de nos généraux massacreurs et incapables tellement ils se trouvent ignorants de la situation. Dés le commencement du bombardement, le 19 septembre, les allemands, avertis, ont eu leurs tranchées de deuxième et troisième ligne complètement nivelées. Ils se sont réfugiés tous dans la première ligne où pas un seul obus n'était tombé; de là, ils vont nous recevoir lors de l'attaque sans coup férir.
   
Le deuxième pressentiment de la mort, je l’ai vu ici
 
 
Quelques jours avant l'attaque, nous sommes envoyés au repos à Acq, à l'ouest d'Arras; mais un repos qui me laisse présager une catastrophe pour nous, français.
J'avais un charmant camarade originaire de Saint Martin la Garenne à 3 kilomètres de Dennemont en direction de Vétheuil, Emile Hottot, sergent au 28éme régiment (ndlr : plutot 24e RI) d'infanterie de notre division ayant fait partie, avant la guerre, comme Fernand et moi, de la société de préparation militaire de Follainville-Dennemont; il venait me voir, son régiment étant cantonné dans les environs comme le nôtre. Pendant les 3 jours où nous fûmes là, il vint me voir et ne me quitta pas sauf à l'heure des repas et le soir. Au début je n'y prêtais aucune attention, bien content de converser avec lui; mais devant son air pensif, réservé et sérieux, je conclus qu'il devait se passer en lui (autrefois je l’avais connu si gai) quelque chose d'anormal. Jamais auparavant je ne l'avais vu venir me voir, je me suis alors demandé :"Est-ce un sentiment de camaraderie qui le pousse". Après tout ce que nous avions passé, lui et moi, depuis un an dans des combats incessants, nous ne restions plus beaucoup de rescapés dans nos unités primitives et dans nos pays de Dennemont et de Saint Martin la Garenne, nous, les jeunes du moment, étions restés peu nombreux déjà. Lui aussi était allé en permission dés le premier départ en juillet 1915.
   
L'attaque du 25 septembre, devant le bois de la Folie, Vimy cotes 119-140
 
 
Ce jour-là, tout est prêt; le commandement français a annoncé qu'il ne restait plus rien devant nous en raison des quantités énormes de pièces d'artillerie de tous calibres qui, dans un vacarme infernal de soixante douze heures, avaient déversé des obus sur les tranchées ennemies. Les pompiers de Paris entrent scène avec leurs lances chargées de liquides enflammés, mais ceux-ci n'atteignent pas la première tranchée ennemie qui, de surcroît, na pas reçu un seul obus et où tous les allemands se sont réfugiés. C'était un spectacle terrifiant.
Le commandement, loin derrière, ne connaît pas ces renseignements ou pense "On verra bien! Nous défoncerons le front allemand!". Dans cette circonstance qu'a fait notre aviation pour renseigner le commandement? Absolument rien. Nous avions pourtant de sacrés as dans cette nouvelle arme, mais pour mon compte personnel et pour beaucoup de mes camarades, nous n'avons vu aucun avion de renseignement français survoler les premières lignes allemandes avant l'attaque; alors que chez eux, le 23 août 1914 à Charleroi, un "Taube" de renseignement nous survolait et scrutait nos positions à deux cents mètres au-dessus de nous, voilà la vérité! Si le commandement français avait eu ces renseignements, il n'aurait tout de même pas déclenché une telle attaque! On n'en sait rien après tout : nos généraux de l'arrière étaient tellement confiants et malheureusement ce sera longtemps encore leur point de vue :"Nous lancer devant les mitrailleuses allemandes pour les impressionner".
Le matin, avant l'attaque, nous avions touché du rhum à pleins seaux afin de nous doper; me trouvant avec mon escouade à l'extrême droite de la compagnie, harcelé par mes hommes qui n'avaient rien reçu, j'allais voir le capitaine Waetcher, mon commandant de compagnie, qui m'en donna un seau entier en me disant :"Tiens, mon vieux Martin prends ce qu'il te faudra, toi et tes hommes, et rapporte moi ensuite le reste" ce qui fut fait. J'avais confiance en lui; partis au front ensemble au 1er bataillon de la 1ère compagnie de mon camarade Fernand, il eût pu me demander l'impossible que je l'aurais tenté.
Il partit au devant des allemands à la première vague d'assaut avec sa 2ème compagnie, accompagné de son sergent-major et , par un fait du hasard, je les ai retrouvés tous les deux à la 3ème vague d'assaut dans un trou d'obus et m'y suis réfugié aussi. Le capitaine étant blessé, il nous était impossible de chercher à rejoindre notre tranchée de départ sans nous faire tuer, les mitrailleuses et tirailleurs ennemis sont braqués sur tous ceux qui relèvent la tête. Les autres camarades en ligne à côté de nous, le nez par terre, sont morts. La nuit venue, les combattants valides réfugiés dans les trous d'obus se laissèrent tomber en rampant dans les têtes de sapes qui avaient été creusées par chacun de nous, mais dès que j'y fus arrivé elles étaient bourrées de morts et de blessés. J'ai passé la nuit sur le cadavre d'un ancien camarade que j'ai mis sur le ventre afin de pouvoir m'asseoir sur son sac qu'il avait encore sur le dos. Quelle horreur! Le jour venu nos brancardiers dégagèrent les morts et blessés et nous les rescapés, emprisonnés dans ces maudites sapes, sous cinquante centimètres de terre, nous reprîmes notre place de combattants dans la tranchée de départ où nous sommes maintenant aussi regroupés. Nous pouvons alors constater l'horrible spectacle des morts qu'il y a devant nous : trois lignes successives de cadavres en bleu horizon, le derrière en l'air, l'arme à la main, tournés vers l'ennemi qui les avait tués! On ne put rester sur cet échec, pensez donc! Il fallait crever le front allemand; le 26 septembre, au point du jour, notre 1er bataillon renouvelle ses assauts afin de tâter l'ennemi; celui-ci est toujours là en force et lui n'a pas eu de pertes : il brise aussitôt notre élan.
 
Plan de l'attaque du Bois de la Folie
 
A 17 heures, nouvelle attaque générale dans les mêmes conditions que la veille, avec l'appui de 2 compagnies du 407ème régiment d'infanterie; même insuccès. Le commandant Siau de notre bataillon, qui avait remplacé le commandant tué pendant la retraite de Charleroi, est tué d'une balle au front. Les pertes en hommes et en cadres sont énormes. Ce n'est plus trois lignes successives de cadavres qu'il y a devant nous, mais six maintenant.
 
 
J'avais un camarade réserviste de ma section qui se nommait Sonneville dit "le gros Louis" parce qu'à la mobilisation le 2 août 1914, on lui avait donné le plus grand des ceinturons que l'on puisse trouver. Mais déjà, au 25 septembre 1915 "il avait fait de l'exercice" et, ma foi, il réussissait à boucler son ceinturon sans avoir besoin d'un lacet de soulier, comme auparavant, pour rejoindre les deux bouts. C'était un charmant camarade, depuis le début, 5 août 1914, il était avec nous. II fut tué le 25 septembre à la première attaque alors que son ordre de rappel était arrivé depuis la veille au général commandant la 12ème brigade. On l'a laissé tuer avant de le renvoyer. II devait retourner travailler à l'arsenal de Puteaux. C'est encore là une fatalité insigne du sort! Quelle malchance il aurait dû être parti! Il aimait à nous raconter ses habitudes journalières : le bistrot du coin etc...
 
http://193.108.167.105/SrvImg/SrvImg.php?_B=1&_I=his6XaReegM8fqQNJmLAEQ==&_C=1041194018
 
Le 119ème régiment d'infanterie épuisé est relevé dans la soirée par le 407ème régiment d'infanterie et vient se réorganiser un peu en arrière dans les abris de la route nationale de Béthune à la Targette. Le surlendemain 28 septembre le 119ème régiment d'infanterie alerté, reçoit l'ordre de se porter en avant pour appuyer une nouvelle attaque exécutée par le 407ème. La première ligne allemande est prise; le 407ème étant à bout de souffle, le 119ème prend à son compte à partir de 16 heures la continuation de l'attaque et, après un combat acharné qui dura jusqu'à la nuit, parvint jusqu'à la troisième ligne allemande ramenant de nombreux prisonniers. Lorsque j'ai franchi cette première ligne où tant de fois nous nous étions brisés dessus, nous pouvions constater que nous avions à faire à des défenseurs maîtres dans l'art d'organisation du terrain.
 
Le communiqué officiel du 7 octobre signale que depuis le 25 septembre 1915 en Champagne, nous avons perdu 143 500 hommes dont 21 500 tués, 81 000 disparus et 41 000 blessés évacués. Je ne sais combien nous avons eu de pertes en Artois, mais depuis le 9 mai 1915 où la bataille ne cesse, nous ne sommes pas loin, si ce n'est plus, d'égaler celles subies en Champagne bien que le front d'attaque soit plus restreint mais tout aussi violent. Un ancien camarade de Dennemont qui est sorti indemne de l'attaque du 25 septembre en Champagne, me relatait dernièrement que c'est grâce à un trou d'obus où il s'est réfugié qu'il a dû d'avoir la vie sauve.
 
 
Durant la période du 28 septembre au 7 octobre, nous occupons d'anciennes positions allemandes au nord de Neuville-Saint Vaast devant le bois de la Folie; ces tranchées, repérées au mètre près par l'ennemi, sont soumises à de violents bombardements d'obus de 210 venant du massif boisé au nord, ne nous laissant aucun répit. Le 1er octobre le sergent-major de la 2ème compagnie, venu du train de combat en première ligne, apportait le prêt de la compagnie et la solde des officiers et sous-officiers à solde mensuelle quand il a été tué par un obus dans un ancien abri allemand ainsi que tous les sous-officiers de la compagnie. C'est avec lui et le capitaine Waetcher blessé que je m'étais réfugié dans le même trou d'obus le 25 septembre précédent, premier jour de l'attaque.
 
 
Devant les difficultés énormes que les sergents-majors rencontraient depuis le début de la guerre pour établir convenablement leur comptabilité, le commandement avait décidé que ceux-ci resteraient en arrière pour assurer la continuité de tous les renseignements comptables; le sergent fourrier lui communiquant chaque jour la situation-rapport de la compagnie.
 
 
C'est à l'occasion de cette triste histoire que je fus nommé sergent. Dans la nuit du 7 au 8 octobre, nous fûmes relevés de ce secteur et nous avons bivouaqué à Aubigny sur les bords de la Scarpe dans un pré; arrivés vers minuit nous nous sommes allongés sur notre toile de tente, nous séparant ainsi de l'herbe humide de cette époque. Le lendemain, après avoir bien dormi, je me suis réveillé avec une douleur à l'épaule gauche, douleur que j'ai conservée plus de vingt ans et qui allait en s'aggravant. Ce n'est qu'entre 1940 et 1942 alors que j'étais replié avec mon dépôt dans le Midi à Mirande, Auch et Toulouse, que cette douleur a disparu. Impossible parfois de lever le bras au dessus de l'horizontale sans qu'un craquement douloureux ne se produise aussitôt. Il a fallu la drôle de guerre de 1939-1945 pour que ma douleur physique disparaisse, mais non ma douleur morale beaucoup plus dangereuse. Pillé après mon départ par les allemands qui, dans mon ancien képi d'adjudant, ont fait leurs besoins naturels, volé ma médaille militaire et mes croix de guerre, aidés par des réfugiés français ou alliés qui ont occupé notre maison à Giverny, pays de Claude Monet, où nous habitions avec ma femme et mes enfants. Nous avons subi des pertes considérables en regard de l'allocation minime que nous avons perçue. Mais revenons à la guerre 1914-1918.
 
Lorsque nous fûmes enlevés par camions d'Aubigny le 8 octobre 1915 et, après avoir rejoint le cantonnement de Prévent, je partis m'informer auprès des officiers et sous-officiers de la compagnie du 28ème régiment d'infanterie de notre division, du sort de mon camarade Emile Hottot, de St Martin la Garenne. Il ne m'avait pas quitté durant les trois jours que nous avions passés à Acq avant les attaques du 25 septembre au 7 octobre à l'ouest d'Arras devant le bois de la Folie : il fut tué le 25 septembre à la première vague! Il avait pressenti sa mort avant l'attaque.
 
http://193.108.167.105/SrvImg/SrvImg.php?_B=1&_I=PiYIVHBUvANCdWQCAmcGEQ==&_C=807607103
 
La 2ème compagnie du 119ème régiment d'infanterie n'ayant plus aucun sous-officier je fus nommé sergent avec un camarade Emile Vivien de Buchy en Seine Maritime. Nous avons été affectés à la 10 ème compagnie de notre régiment. Nous regrettâmes notre 2ème compagnie où je laissais mes anciens camarades rescapés du début de la campagne.
 
http://pagesperso-orange.fr/119RI/journalmartin.html
 
Amicalement
 
Xavier


Message édité par Xavier_76 le 25-09-2008 à 14:37:40

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Mes recherches : le 119e RI  
Le site du 119e RI  : http://pagesperso-orange.fr/119RI
n°2290
Xavier_76
Posté le 25-09-2008 à 14:52:37  profilanswer
 

Rebonjour à tous,
 
Sur le même sujet, je vous invite à consulter les lettres de Paul Andrillon, Caporal à la 12e Cie du 119e, blessé le 25 Septembre 1915 ainsi que son journal mis en ligne par Benoit  
 
Petit Extrait du Journal : http://pagesperso-orange.fr/119RI/ [...] illon.html
 
 21 septembre
 
Embarquement dans les autos pour Acq, d’où nous partons à la nuit pour les tranchées. Nous terminons les sapes pour l’attaque prochaine.
 
 22…Travaux de sape ; notre artillerie arrose constamment les tranchées boches.
 
 23…A minuit nous retournons à Acq dans un piètre état cause de boue.
 
 24…A la tombée du jour retour aux tranchées où nous arrivons couverts de boue en 1ere ligne.
 
 25…Bombardement effrayant de notre artillerie toute la matinée ; vers 11h nous occupons les sapes, le spectacle est superbe, de tout les points de la plaine nos pièces font rage, impossible de rien distinguer chez les Boches, ce n’est que fumées, tout le monde a confiance dans l’issue de l’attaque.
 
Ci dessus, croquis de l'attaque du 25 septembre 1915 au Bois de la Folie, et des mouvements prévus les jours suivants. Dessiné par Paul Andrillon dans la tranchée.
 
Vers 12h 1/4 on m’envoie couper le réseau de fils de fer à 5m de la tranchée, personne ne me tire dessus. Du côté de Neuville les pompiers arrosent les Boches avec du liquide enflammé ; 12h 1/2 : en avant. A peine sorti, les mitrailleurs Boches de 1ere ligne nous arrosent d’une pluie de balles. Je parcours 10 mètres debout et m’effondre comme un paquet de linge sale knock out.
 
Comme je ne suis que légèrement touché au bras et à la jambe, je ne perds pas de temps et me traîne jusqu’au bord de la tranchée où mon lieutenant me réceptionne et me dépose délicatement au fond. Sans trop de difficulté j’arrive au poste de secours où on m’expédie à l’arrière ; ma jambe s’engourdit et j’arrive très fatigué aux voitures d’ambulance (ferme de Berthonval) d’où on m’emmène à Hte Avesnes.

 
Plan de l'attaque dessiné par Paul Andrillon :
http://perso.orange.fr/119RI/planfolie.jpg
 
Petit extrait de sa correspondance : http://pagesperso-orange.fr/119RI/ [...] illon.html
Lettre du 26/9/1915 à sa famille :
 
Donc hier après un bombardement d’une violence telle que je n’ai jamais rien de vu pareil, 5 minutes avant l’attaque, je suis allé couper notre réseau de fils de fer, personne ne me tirant dessus y a eu tout a fait bon.
Quand on est parti à l’assaut, j’étais en tête de la section avec l’ami Campserveux. Ces salauds de Boches avaient plusieurs mitrailleuses en face de nous, qu’est ce qu’ils nous ont mis ! Après avoir fait 4 ou 5 mètres à 4 pattes, Campserveux et moi énervés par cette fusillade nous sommes levés, et en avant quand même. Je n’ai pas fait plus de 10 mètres, et patatras les 4 fers en l’air.
 
Lettre reçu le 13/10/1915 écrit par Lardier du 119e
 
[i]Quand à moi cela va à merveille, j’ai bien tiré ma peau ainsi qu’Henri, nous sommes les seuls survivants à l’escouade plus Mattel et Letellier mais tu le sais ils étaient restés à Acq. Legras est tué ainsi que ce pauvre Pagès, Lechat, Proz et bien d’autres qu’il serait trop long a énumérés. Campserveux a la médaille militaire et promu sous lieutenant, pour ma part je viens d’être présenté au commandant pour passer cabot.
 
Quand nous avons été relevés l’effectif était 47 poilus. Je pense que tu dois le savoir nous sommes montés 2 jours après à environ 30 mètres du bois de la folie qu’est ce qu’ils ont pris les boches.
Retour à plat ventre, poste de secours, transport en auto dans une ambulance de l’avant, et aujourd’hui évacuation.

 
Et une petite dernière :
 
Mon cher ami, je n’ai reçu que ce matin votre lettre du 28 septembre. Elle est revenue du front, puis du dépôt me retrouver à Caen où je suis depuis le 3 octobre. J’ai échappé aux balles et aux obus à la première attaque mais le lendemain j’ai été à moitié asphyxié par le gaz et ai bien failli passer l’arme à gauche tout de même. A l’ambulance on a dû me faire dans l’espace de 12 heures 3 piqûres de caféine, autant d’Ether et autant d’huile camphrée et le major est revenu voir dans la nuit si je n’avais pas dévissé mon billot. Enfin après 5 jours passés à l’ambulance d’Hermonville on m’a jugé transportable et depuis je suis ici où ma mère est venue à mon chevet. Ca va mieux, je commence à me lever mais j’ai encore les poumons très pris et il parait que j’en ai pour plusieurs mois à me remettre, tant mieux, ce n’est pas un mal par le temps qui court. Car, mon pauvre ami, j’ai gardé un bien triste souvenir de notre attaque du 25 et pourtant vous savez si on y allait de bon cœur. Vous avez peut-être eu des détails à ce sujet. En tous cas voici ce qui s’est passé. A peine sorti je vous ai vu atteint au poignet gauche que vous vous teniez, puis j’ai vu Pontif qui devant moi venait de recevoir une balle dans le rein mais qui a pu regagner la sape. Je file doux avec Campserveux et le capitaine m’attendant à chaque instant à être descendu, on s’arrête un moment pour envoyer quelques coups de fusil sur les créneaux boches puis on repart en avant. Mais nous étions à ce moment là presque seuls. La compagnie fauchée par les mitrailleuses était couchée dans la plaine et les survivants n’avançaient plus. Nous avons alors gagné un trou d’obus où de Buquière, Agnès, Linant, et deux hommes sont venus nous rejoindre. De là nous étions à 25 mètres des postes et nous nous mîmes à les canarder. J’ai dû en descendre un à travers un créneau mais au bout de quelques minutes un des hommes qui tirait à coté de moi reçoit de derrière une balle qui lui décalotte le crâne. C’était des types de chez nous qui affolés nous prenaient pour des Boches et allaient nous esquinter. Le piston nous fit nous planquer et à ce moment arriva l’ordre de nous replier en raison des pertes trop lourdes du régiment. C’est en se repliant que ce pauvre Pagès a été tué. Il reçut d’abord une balle dans les fesses, puis deux balles dans le côté. La deuxième était mortelle. Quant à nous, il était près de 7 heures du soir quand nous quittâmes notre trou où nous avions essuyé tout l’après midi le bombardement et la fusillade de ces salauds là, je quittai le trou le dernier. Quel spectacle mon pauvre vieux. Notre ligne de tirailleurs était jalonnée par les morts et quand on fit l’appel le lendemain matin nous restions à  47 et 3 officiers. Proz (s/Lieutenant) avait été tué net, Lechat aussi. A la section Pagès, Pluet, Delalande, le petit Dudul, et plusieurs autres étaient tués. Depuis je ne sais ce qui s’est passé. J’ai reçu ce matin un mot très court de Campserveux qui est bien aise d’être sorti de la fournaise et qui a reçu la médaille militaire dans les tranchées. Il va m’écrire plus longuement me dit-il, mais peut-être avez-vous eu aussi des nouvelles de votre côté. J’espère que vos blessures et surtout vos pansements ne vous font pas trop souffrir et suis heureux de vous savoir royalement installé vous le méritez bien.
 
Moi je suis très bien soigné ici et je commence à avoir la respiration un peu plus facile. Mais j’ai eu et on me fait encore tellement de piqûres sur les cuisses que j’ai mes pauvres jambes bien douloureuses. Enfin cela vaut encore mieux que d’être là-bas n’est-ce pas ? Allons mon cher Andrillon, nous nous reverrons au dépôt dans quelques mois à moins que ce ne soit fini ou que je ne passe dans les interprètes, ce que j’essaierai probablement car vous savez l’infanterie j’en ai vu assez.

 
D'autres lettres sont accessible à cette page : http://pagesperso-orange.fr/119RI/ [...] illon.html
 
Un très grand merci à Benoit qui a mis la correspondance de son grand oncle sur notre site internet du 119e RI  
 
Amicalement  
 
Xavier


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Mes recherches : le 119e RI  
Le site du 119e RI  : http://pagesperso-orange.fr/119RI
n°2291
denis33
Posté le 25-09-2008 à 15:34:09  profilanswer
 

Bonjour à toutes et à tous.
Alors là chapeau !!! Vraiment passionnant à lire. Merci à Vincent et à Xavier, on en redemande encore...
Bien cordialement.
Denis.


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Mon blog sur le 149e RI
n°2293
vincent le​ calvez
Posté le 26-09-2008 à 07:42:00  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
Merci Xavier pour ces perles ! Merci aussi à Benoît pour son énorme de travail.
 
Continuons dans les tranchées de Neuville-Saint-Vaast avec la journée du 26 septembre 1915.
 
Le 26 septembre
 
La nuit du 25 au 26 se passe sans incident. De 21 heures à 4 heures du matin, il pleut ; aussi boyaux et tranchées sont-ils transformés en marécages. Cependant, grâce aux abris de P.4, les hommes ont pu prendre quelque repos et dormir. Les vivres de réserve ont été entamés, mais la soif dessèche la gorge ; aucune corvée n’a pu être envoyée vers l’arrière. Du côté de la Folie, le champ de bataille donne l’impression d’être vide. Les fanions rouges ne se balancent plus. Par contre devant P.40, tout homme qui se montre est immédiatement abattu. Les Allemands tiennent toujours. A 17 heures, les compagnies reçoivent l’ordre d’évacuer P.4 Conduites par d’insaisissables guides, les unités s’ébranlent vers l’arrière en obliquant légèrement vers Neuville. Selon toutes les apparences, le bataillon va contourner la résistance des Cinq-Chemins et être jeté dans la brèche faite la veille.
La manœuvre prévue s’exécute. Ce brusque demi-tour permet un instant de regarder en face le soleil couchant qui s’incline là-bas vers l’Ouest, vers les terres bénies du grand repos et de la calme paix. Cette vision écarlate retient de longs instants les yeux. Insensiblement la marche s’est ralentie.
Au fur et au mesure que la colonne s’approche de la route de Béthune, l’encombrement des boyaux s’accuse. Il faut en particulier, croiser d’interminables corvées pliant  sous le poids des torpilles. Voici le chemin des pylônes. Tout un régiment, le 405e, y est rassemblé. De nombreux blessés attendent. Les compagnies ne cessent d’être morcelées par des mouvements contraires. Des escouades s’égarent. Ça ne suit pas !
 
Vers 18 heures, le bataillon débouche dans le chemin des Carrières. Allemands et Français ont transformé ce pauvre sentier des champs en une véritable tranchée de chemin de fer où trois trains pourraient  passer de front et dont les parois creusées en excavation profondes dissimulent de nombreux abris, points de rendez-vous des postes de commandement et des postes de secours. A la porte de ces abris, des groupes d’hommes déséquilibrés et bruyants se pressent dans le plus grand désordre. Personne ne fait la police. Au milieu des blessés qui passent, les morts à terre, recouverts le plus souvent d’une toile de tente sont mêlés aux vivants. Derrière la crête de Vimy, un drachen ennemi semble jouir du spectacle. C’eût été une boucherie sans nom, si l’artillerie allemande, heureusement mal remise des rudes coups de la veille et de l’avant-veille, était rentré en action !
Cette fois, après un brusque changement de direction le bataillon s’aiguille vers l’avant, vers les Cinq-Chemins. A vive allure, les unités se rapprochent de la première ligne. La voici, bouleversée, saccagée, maculée de chiffons sanglants, jonchée de débris de toutes sortes.  Une première barricade de sacs à terre est franchie au pas de course, puis, après un no man’s land que cent chevaux de frise encombrent, une seconde éventrée sur toute sa longueur.
Quand le bataillon pénètre dans cette partie du secteur, enlevée de haute lutte, il fait presque nuit. Les sections s’engouffrent dans une tranchée allemande, la première ligne ennemie sans doute, lourde encore de l’odeur du Boche. Chose extraordinaire, tout y est en place, niches à munitions, créneaux métalliques, sacs à terre. L’artillerie française l’a épargnée. Il est visible pourtant que ses occupants ne sont pas partis de leur plein gré. Sur les parapets, de nombreux objets, mausers, chargeurs, capotes feldgrau portant le numéro 51, marmites, outils, grenades à manche, sont à la dérive.
Le bataillon ignore où il va : l’allure ralentit de plus en plus. On s’arrête, puis tout à coup la colonne stoppe. Un commandement retentit dans l’obscurité : « Baïonnette au canon ! » suivi bientôt d’un contre-ordre. La série des hallucinations commence. Un blessé allemand, frôlant les parapets, se faufile vers l’arrière. Certains veulent lui faire un mauvais parti. Il faut empêcher un geste stupide… Profitant de cet arrêt, les officiers se cherchent, se retrouvent et se parlent. Depuis trois jours, il n’a pas été possible s’échanger un mot d’une compagnie à l’autre.
 
A 22 heures, le bataillon est toujours bloqué en colonne par un dans la tranchée allemande. Les uns pour se dégourdir les jambes, les autres pour s’orienter, se hissent sur les bermes glissantes. Quelques fusées ennemies pointent vers l’Est et le Nord ; leur point de lancement paraît assez éloigné . Les lueurs qu’elles projettent permettent de contempler la plaine. Tout le terrain derrière la première ligne allemande n’est qu’une immense zone lunaire parsemée de bosses et de trous. Un ouragan est passé par là. Les fils de fer sont pulvérisés. De nombreux cadavres de soldats du 24e sont étendus et froids au milieu d’objets les plus divers. Le spectacle de ce champ de bataille livide, figé dans la mort, serre d’autant plus le cœur que d’invisibles appels dans la nuit réclament à boire ou du secours.
Tout à coup, des ombres s’agitent du côté de l’ennemi. Au cri de : « Halte-là », lancé par un sous-officier, personne ne répond. Serait-ce une contre-attaque ? Dans un remous étouffé et plein d’angoisse, les fusils s’ajustent sur les parapets. Dans moins d’une seconde, une décharge hurlante va trouer la nuit .
« France ! 28 ! » La troupe qui s’avance en colonne par quatre est là 11e compagnie ! Une effroyable méprise est évitée de justesse.

 
Bonne journée
 
Vincent


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n°2294
humanbonb
Posté le 26-09-2008 à 21:56:29  profilanswer
 

Bonsoir et,
Merci à tous pour ces fabuleux témoignages qui sont des plus passionnants à lire. Les quelques fiches MPLF et autres dessins sont tous aussi interessants.
 
Bonne soirée à tous.
Cordialement Julien.

n°2295
vincent le​ calvez
Posté le 27-09-2008 à 06:36:27  profilanswer
 

Bonjour à tous,
Merci Julien pour ton message.
 
27 septembre 1915 :
 
Voici le plan de l'article. On peut y voir notamment la localisation des ouvrages allemands ainsi que le parcours du groupe des 11e et 12e compagnies du régiment.
 
http://vlecalvez.free.fr/Folie_septembre1915/plan_folie.jpg
 
Les récits postés par nos amis Benoit et Xavier se déroulent sur la partie haute de la carte au nord de l'ouvrage 123.
 
Continuons avec le récit :
 
"Le 27 septembre
 
0 heure – Voici le capitaine F… [Frémont] Depuis la mort du commandant H…[Hislaire], c’est lui qui a pris le commandement du bataillon. Il annonce qu’un coureur vient de lui apporter l’ordre d’attaquer. Le capitaine F… [Frémont] est un officier dont la force de caractère et le coup d’œil sur le terrain sont légendaires au régiment. Il jouit de la confiance de tous.
« Attaquer, soit, mais où sommes-nous et où l’ennemi ? » murmure-il.
Plusieurs commandants de compagnie l’entourent. Chacun s’efforce de scruter les ténèbres. Par malheur, le ciel est complètement voilé, et les fusées allemandes lancées d’on ne sait où, se font de plus en plus rares.
« L’ennemi est là, dit le capitaine F… [Frémont], le bras tendu dans la direction du Nord-Est. Nous allons prendre notre position de départ et démarrer ensuite. »
L’ordre est immédiatement exécuté. Les compagnies, depuis longtemps immobiles, escaladent les parapets, sortent de la tranchée, se déploient en terrain libre.
« Baïonnette au canon ! » Dans le plus grand silence, les sections s’ébranlent, progressent, enjambant morts et blessés. Combien de mètres ont été ainsi parcourus ? Nul ne le saura jamais… ! Soudain la première vague hésite et s’arrête. Un immense fossé noir barre la progression du bataillon. C’est un chemin creux (1). Le capitaine F… [Frémont] ne veut pas engager son unité dans ce gouffre sans l’avoir fait reconnaître.
Une patrouille envoyée aussitôt signale que le chemin est inoccupé. D’un bloc, le bataillon s’y porte et se déploie le long du rebord opposé. On remet de l’ordre dans les unités ; les serre-files reprennent leur place. Après ce court répit, toute la ligne va surgir de cette base de départ et s’avancer au coude à coude sur l’ennemi.
Pendant que ces mouvements préparatoires s’exécutent, le capitaine F… [Frémont] et le lieutenant C… [Chéron], commandant la 12e Compagnie, que cette situation extraordinaire inquiète, se sont détachés résolument en avant et écoutent. Des balles sifflent ; des fusées allemandes s’élèvent. Chose curieuse, ces fusées ne sont pas dirigées vers l’est, vers le bataillon, mais vers l’ouest ; de plus, les balles qui passent ne font pas le bruit caractéristique des projectiles allemands.
Aucun doute n’est possible : l’ennemi, bien qu’aux trois quarts encerclé, tient toujours la partie Nord des Cinq-Chemins. En l’abordant par l’arrière, le bataillon va tomber sous le feu du 24e qui, dans l’obscurité de la nuit, ne manquera pas de prendre le bataillon pour une contre-attaque. Le capitaine F… décide que pour l’instant, le bataillon ne tentera aucun assaut. Une méprise sanglantes est à nouveau évitée.
 
Ces événements confus ont occupé la nuit. Voici les premières lueurs du jour. Par une chance prodigieuse, cette partie du chemin creux a été si approfondie par l’ennemi, quand il occupait la position, qu’elle est défilée aux vues d’un observateur situé sur la crête de Vimy et à la cote 140. On y jouit d’une sécurité relative. Ordre est néanmoins donné d’entamer les parois avec les outils portatifs, pour y aménager des abris individuels. Les hommes se mettent au travail avec ardeur. Plusieurs entrées de sapes sont dégagées ; de nombreux cadavres de soldats allemands, des armes, des caisses de munitions sont exhumés. L’artillerie française a fait là du bon travail.
Le capitaine F… [Frémont] décide de se donner de l’air. A gauche, une première patrouille tente en vain de rechercher la liaison avec  le 24e. A droite du bataillon, c’est-à-dire en suivant le chemin creux vers l’est, vers K., le terrain paraît libre. Il faut en profiter. Quelques officiers partent en reconnaissance. Le chemin dont le fond s’élève à mesure qu’on monte vers la cote 140, est truffé d’abris pulvérisés. De nombreux paniers d’obus couvrent le sol. Voici à n’en pas douter, l’emplacement d’une pièce d’artillerie avancée. Le canon a été retiré ; les appareils de pointage son demeurés sur le sol. Dans une alvéole ménagée au flanc de la paroi, deux minenwerfer de 305 millimètres, abandonné, tournent vers le ciel leur gueule puissante. L’un deux est encore chargé.
Au fur et au mesure que la patrouille progresse, elle découvre avec quel luxe les Allemands s’étaient installés dans ce secteur. Ici, ce sont des abris spacieux équipés de lits confortables, là des dépôts de vivres contenant du pain, des confitures, des conserves, des flacons d’eau de vie. Tout dénote que les maîtres de ces lieux ont fui avec la plus grande hâte, sans avoir eu le temps d’emporter ou de détruire quoi que ce soir. Le P.C. du commandant des minen est découvert. Lui-même est là (2), dans un abri au plafond crevé, enfoncé dans un fauteuil, un pied sur un banc, la jambe raide, le téléphone à portée de la main : le malheureux bien que mort semble vivant. Un peu de sang a giclé de ses narines. Au-delà de ce P.C., de nombreux éboulis laissent deviner d’autres abris effondrés et enfouis sous les terres. Plus loin, des tombes avec inscription allemande en lettres gothiques : « Ici reposent six héros du 133e régiment d’infanterie… », rappellent que l’armée française sait aussi donner de rudes coups.
Cependant la patrouille ne peut s’attarder à dresser l’inventaire de ces découvertes. Il lui faut poursuivre. Le chemin creux monte, de moins en moins encaissé. Encore quelques mètres, et les hommes étonnés se trouveront en terrain libre.
Le soleil s’est levé, radieux. Une brume légère s’échappe pourtant des bois de la Folie et, à un kilomètre, masque la crête de Vimy. Le canon s’est tenu ; la fusillade a cessé. La nature s’éveille, indifférente au drame de la nuit. A n’en pas douter, Français et Allemands, épuisés par la lutte, remettent de l’ordre dans leur dispositif et reconstituent leurs forces.
Le capitaine F…[Frémont], toujours désireux d’éparpiller son monde, pour le soustraire le plus possible aux coups de l’artillerie, étire le bataillon vers le nord-est. Sur son ordre, une barricade est dressée au point d’extrême atteint par la patrouille. La détente est générale. Jusqu’à midi, chacun s’ingénie à découvrir les abris utilisables et à les dégager. Les conserves allemandes trouvent de nombreux preneurs. Le bruit court que le commandant de bataillon a reçu des félicitations pour sa manœuvre de la nuit. Saura-t-on jamais à quel massacre fratricide ont échappé le 24e et le 28e ? Grâce à du matériel allemand récupéré, une ligne téléphonique est hâtivement posée entre le P.C. du bataillon et celui du colonel. Les quelques encourageantes paroles que peut adresser le colonel R… [Roller] réconfortent les cœurs.
 
18 heures. Il fait presque nuit. De gros nuages obscurcissent le ciel. Des allées et venues mystérieuses sont signalées dans le chemin creux vers N’. On se porte aux nouvelles. Deux compagnies du régiment appartenant à un autre bataillon arrivent, sous le commandement du capitaine D…[Dherse], avec ordre de réduire la résistance allemande qui s’obstine au nord du carrefour des Cinq-Chemins. Les officiers chargés de mener l’opération se concertent. L’affaire est délicate. Comme l’avait constaté le capitaine F… [Frémont] durant la nuit, toute action par le feu risque de causer des pertes au 24e, toujours dans P.40. Pourtant l’honneur exige d’en finir avec cette poignée d’hommes qui, depuis près de 48 heures, arrête la 11e brigade.
Il est décidé que la compagnie D…[Dherse], progressant dans la plaine, abordera l’ennemi par derrière, tandis que l’autre compagnie s’infiltrant par le chemin creux, agira à la grenade.
Au signal, les hommes de la compagnie D…[Dherse], qu’une vive fusillade accueille, démarrent, puis refluent bientôt. Ils racontent que les Allemands, bien abrités dans une tranchée intacte, ont eu l’audace de leur crier de se rendre. Bien que tout le monde ait fait son devoir et que plusieurs officiers soient tombés, c’est l’échec. Comment, sans artillerie, espérer venir à bout d’un adversaire encastré dans le sol et invisible derrière ses parapets ? A gauche, la compagnie qui opère a semblé hésiter. Des jurons, des cris de « En avant ! En avant ! » retentissent. Un clairon sonne le refrain du 28e ; puis celui du 24e. Seuls les plus courageux s’élancent sans succès à l’assaut de la barricade. Ici encore on ne peut lutter sans canon.
Avec le jour s’achève l’affligeant spectacle de notre impuissance. La pluie tombe. Les hommes n’ont d’autre ressource que de se figer dans la boue, la toile de tente sur la tête, pareils à des pleureuses funèbres. A la nuit, dans le chemin creux, les allées et venues reprennent ; le désordre s’accuse.
 
A 21 heures, ordre est donné à un officier du bataillon de prendre la tête d’une forte reconnaissance, pour s’assurer si la tranchée Nietzche est oui ou non occupée par l’ennemi. Il est complété presque aussitôt : le bataillon tout entier ira se déployer devant la fameuse tranchée. Sous la pluie, dans une impénétrable obscurité, les compagnies se rassemblent. Les hommes, malgré la lassitude et le sommeil, se groupent sans un bruit derrière leurs chefs. Le lieutenant C…[Chéron], couvert par quelques éclaireurs, prend la tête du mouvement. Bien conduite, la colonne cheminant avec sage lenteur au fond du chemin creux, suit l’itinéraire de la patrouille envoyée le matin même par le capitaine F… [Frémont] La barricade est franchie. Voici la plaine. Ordre est donné à mi-voix de se déployer de part et d’autre du sentier. Le mouvement s’exécute. Les hommes se couchent dans l’herbe trempée face au nord-est. Personne ne sait où est l’ennemi. Quelques rares fusées s’élèvent vers la Folie.
 
Notes :  
1. On s’apercevra au jour que ce chemin creux n’était pas autre chose que le prolongement du chemin des Carrières. Le bataillon se trouvait alors vers le point M’.
2. Et M’’."

 
Très bonne journée.


Message édité par vincent le calvez le 27-09-2008 à 06:47:58

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n°2296
vincent le​ calvez
Posté le 28-09-2008 à 05:52:58  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
Voici la dernière partie du récit.
 
28 septembre 1915
 
Vers 4 heures du matin, le bruit court que le 28e va être relevé par le 405e. A peine cette nouvelle est-elle parvenue aux officiers que, derrière les compagnies, des mouvements annonciateurs d’une troupe en marche se précisent. Le départ du bataillon est imminent, il faut réveiller les hommes. Ce n’est pas une petite affaire. Toute la ligne, en effet, vaincue par la fatigue, s’est endormie et ronfle à même le sol mouillé.
Voici le 405e. A tâtons, ses compagnies doublent celles du bataillon. L’opération s’effectue sans bruit, sans paroles inutiles, avec cette merveilleuse aisance que donne l’incomparable entraînement de la guerre. Chaque fois qu’un homme du 28e se lève, un homme du 405e prend sa place et se couche.
Le bataillon  se rassemble dans le chemin creux et, une fois prêt, commence à descendre vers Neuville. Parvenues aux emplacements qu’elles occupaient la veille, les unités reçoivent l’ordre de s’arrêter. Les sections mettent sac à terre, se dissimulent dans les abris qui s’offrent à elles. Les plus résistants se laissent aller au sommeil.
 
A 10 heures, la fusillade réveille le bataillon. On apprend que devant le 407e, qui, durant la nuit, a relevé le 24e dans P.40 et ses abords, les Allemands, installés au nord du carrefour des Cinq-Chemins, se sont enfin décidés à se replier. Leur retraite n’a pas échappé au 407e qui, non seulement les accueille à coups de fusil, mais encore lance des fractions à leur poursuite. Quelques tirailleurs de ce régiment dévalent le chemin creux venant de la plaine. Nous sommes enfin maîtres des Cinq-Chemins.
 
11h30. Des compagnies du 405e montent toujours dans le chemin creux, venant de la direction de Neuville. C’est bien la relève. Le bataillon évacue ses emplacements et entame son mouvement vers l’arrière. Voici le fameux carrefour, confluent sans fleuve de deux charniers profonds. Quelle vision ! Sur une terre broyée, pulvérisée, couverte d’une âcre suie, des cadavres français et allemands dans toutes les positions encombrent le passage, parsemé lui-même d’armes et d’équipements ensanglantés. Adossé à ce qui fut une barricade se tient le commandant S...[Sauget], commandant le 2e bataillon. Il annonce que son unité, non encore engagée, arrive par le Chemin creux, s’informe des circonstances de la mort du commandant H…[Hislaire], demande ce qu’a fait le 3e bataillon.
 
Soudain, précédé d’un sifflement terrible, un 210 éclate dans la colonne. Les Allemands savent où frapper. Ils ne peuvent ignorer que le carrefour des Cinq-Chemins, véritable plaque tournante du secteur maintenant conquis, sera l’objet d’une circulation intense. De fait, il y a foule et le tir s’accélère. Toutes les vingt secondes, un obus lourd percute avec une précision démoniaque. Les hommes accrochés les uns aux autres font la carapace. Vaine précaution ! Les coups tombent, projetant en l’air bras et jambe. Avec une peine immense, les officiers s’emploient à décongestionner cet embouteillage. Le commandant S…[Sauget], très pâle, règle lui-même les mouvements et fait filtrer les hommes par petits paquets entre deux rafales. Malgré les mesures prises, les pertes sont lourdes.
Un peu plus en arrière, à hauteur de l’ancienne première ligne, le chemin est creusé d’excavations profondes produites par les torpilles. Les sections se réfugient dans ces entonnoirs. Au fond d’un de ces trous, deux blessés allemands, l’uniforme déchiré et maculé de terre, lancent de douloureuses clameurs. L’un deux, s’adressant aux officiers, les interpelle en français par leur grade.
- Mon lieutenant ! Voyez, dit-il, en tendant une photographie d’enfant.
Le bataillon qui, à l’instant même, a dû laisser sur le terrain plusieurs blessés, ne peut s’occuper de ces malheureux.
La zone de mort une fois franchie, le bataillon reprend sa marche vers Neuville, suivant toujours le chemin des carrières encombré de chevaux de frise, de barricades croulantes et de cadavres.
L’allure est vive…, le bataillon est relevé !
 
12h20. Derrière le bataillon, une fusillade intense éclate sur tout le front. D’après certains, il s’agirait d’une attaque ; d’après d’autres, les Allemands s’efforceraient de reprendre le terrain perdu. L’affaire, en tout cas, paraît sérieuse. Toute la ligne a pris feu comme à un signal. L’artillerie française donne de la voix à une cadence vive. Impossible de distinguer s’il s’agit d’un tir de barrage ou d’une nouvelle préparation. Qu’importe après tout ! L’essentiel est de fuir ces lieux maudits.
La compagnie de tête est à peine arrivée à hauteur du P.C. du colonel, qu’un ordre est clamé dans le vacarme : « Demi-tour ! »
Les sections, interdites, s’arrêtent. Les officiers s’interrogent. Le lieutenant C…[Chéron], commandant la 12e compagnie, se précipite dans l’abri du chef de corps pour avoir confirmation de cet ordre qui paraît invraisemblable. Il apprend, de la bouche même du colonel R…[Roller], qu’une attaque générale de nos troupes se déclenche à l’instant même et que le 28e doit y participer. Le lieutenant esquisse un mouvement et fait valoir l’épuisement, les pertes du bataillon.
« Il le faut », répond le colonel R…[Roller]
Le bataillon obéit.
Au pas de gymnastique, les sections remontent le chemin creux, escaladent les mêmes obstacles, enjambent les mêmes cadavres, titubent dans les mêmes trous qu’il y a une demi-heure. Les balles frappent. Le barrage d’artillerie allemand est déclenché et s’abat avec une violence redoublée. Un rideau de fer et de feu, encore plus dense que le précédent, bloque l’entrée des Cinq-Chemins. Il faut passer coûte que coûte.
En avant ! En avant toujours ! Les sections foncent, les casques inclinés vers le terrain.
A quelques pas du fameux carrefour, on retrouve le commandant S…[Sauget], toujours debout, très calme, superbe de sang-froid ; une immense tristesse voile ses yeux :  
« Baissez-vous, mes enfants, baissez-vous ! » lance-t-il avec lenteur, dans la fumée.
Le bataillon passe en trombe et va réoccuper ses emplacements de la veille. Voici les minen allemands, les bombes allemandes, l’abri éventré de l’officier d’artillerie, la barricade édifiée par la 11e Compagnie. Ici, on respire un peu, le barrage ennemi a été franchi. Mais quel désordre ! Chacun se dépense pour reformer ses unités. Tout le régiment est là. Plusieurs blessés du 405e passent et annoncent que leur régiment n’a pu aborder la crête de la Folie.
Le capitaine F…[Frémont], dont la capote est en loques, appelle à lui les officiers. Il a trouvé refuge dans un gourbi allemand. A l’abri des oreilles indiscrètes, il annonce que le 28e va reprendre l’attaque à 18h30.
« Tout le bataillon sortira du chemin creux à mon signal, dit-il, avec une raideur qui n’est pas dans sa manière. Il va falloir, en terrain découvert, faire un bon d’un kilomètre, enlever trois lignes de tranchées, atteindre la Folie. »
Les mains se serrent dans un dernier adieu, les pensées s’évadent ; ce n’est pourtant ni l’heure des effusions, ni celle des faiblesses, et chacun retourne à sa troupe. Le devoir exige que les officiers soient au milieu des hommes, de ces hommes, qui, durant tout ce drame interminable de quatre jours, ont marché sans une plainte, ni une défaillance…
A peine les sections se sont-elles déployées sur le rebord du chemin, face à la Folie, prêtes à prendre leur départ, que le capitaine F…[Frémont], bien visible de tous, au milieu de ce qui fut jadis le sentier, s’écrie en agitant un fusil : « En avant ! »
Le bataillon, et avec lui tout le régiment s’élance, baïonnette au canon. Des cris de : « Alignez-vous ! Alignez-vous ! Appuyez à gauche ! », des commandements retentissent dans un vacarme assourdissant. Dès que les sections, fouettées par l’air vivifiant de la plaine, se trouvent en terrain libre, un étrange vertige les saisit. Une force surnaturelle, faite de rage guerrière, du désir volontaire d’arriver coûte que coûte sur l’objectif et d’en chasser l’ennemi, de fatalisme avec la pleine conscience d’un sacrifice volontairement et fièrement accepté, de peur atroce aussi, imprime à l’assaut, dès les premiers pas de charge, une impulsion bien vite incontrôlable. Dans une cohésion superbe des âmes et des corps, officiers, sous-officiers, caporaux et soldats foncent tête baissée, les yeux dilatés, aveugles pourtant.
Le terrain à parcourir, libre de défenses, descend légèrement pendant 300 mètres, à partir de la route de Givenchy à Neuville-Saint-Vaast qu’il faut traverser. Monte en un long glacis vers les vergers du château de la Folie. Jamais ces arbres, si proches quand on les observait à la jumelle, n’ont paru si loin. L’artillerie d’appui, silencieuse, dans l’ignorance des positions respectives, les épargne.
Les lignes allemandes, bien camouflées, sont peu visibles. C’est à peine si quelques levées de terre suspectes attirent l’attention. Aucune observation n’est possible. Il est vrai, on marche, on court, on saute, on bondit. Le cri de « En avant ! » sans cesse répété, scande cette ruée.
 
Cependant, ce vide impénétrable cache de furieuses ripostes. Si l’on entend guère les balles, on voit par contre, comme malgré soi, leur point d’arrivée. Des corps s’effondrent en avant, d’autres tournoyent, certains fléchissent lentement sur les genoux, les bras repliés ou horizontaux, d’autre enfin basculent. Des casques volent, le sol se couvre de capotes, de havresacs, s’outils et de plats. Le coude à coude se relâche, certains hommes prennent de l’avance, d’autres essoufflés ont dû ralentir. Les premiers blessés, en grappes serrées, jalonnent le chemin parcouru. Dans le martèlement des explosions poussiéreuses – soudain le barrage ennemi s’est déclenché – il est impossible d’entendre la plainte dernière des morts ou le cri des vainqueurs. On progresse…
 
…………………………………………………………
 
Aux dernières lueurs du jour, tandis que la pluie s’est mise à tomber, les débris du régiment se retrouvent dans une tranchée de faible épaisseur – la tranchée des Tirailleurs – creusée par les Allemands, parallèlement à la lisière Ouest du bois de la Folie. Jamais tranchée ne fut plus amoureusement découverte et occupée.
 
Les heures ont passé. Une fois la route de Givenchy franchie, il a été nécessaire de multiplier les assauts, les manœuvres, les ruses pour venir à bout de l’adversaire. Celui-ci, jeté, selon toute vraisemblance, la nuit même dans la brèche, pour colmater son front disloqué, s’était retranché derrière tout ce que cet âpre terrain pouvait offrir de couvert. Il a fallu frapper, s’imposer, provoquer des redditions, ôter la vie. A cette lutte sauvage, sans merci, ni quartier, seuls les individus ont participé. Tous les liens tactiques étant rompus, des groupes composés des plus chanceux et des plus braves se sont formés à la demande du combat. Aucune escouade, aucune section, aucune compagnie ne peut se vanter d’avoir réduit telle ou telle résistance. L’élan de tous ces inconnus, qu’une même volonté anime : atteindre la crête, a vaincu l’Allemand.
 
…………………………………………………………
 
Cependant des groupes d’hommes venus des quatre coins du champ de bataille rallient la tranchée des Tirailleurs. Les visages sont radieux. Plus de coups de fusil ni de rafales de mitrailleuses. Une étrange paix s’est faite sur la cote 140 et la crête de Vimy. On voit des silhouettes bleu horizon se profiler le long du petit bois carré à 500 mètres sud-est nord-ouest du château de la Folie. L’artillerie allemande qui, durant l’attaque, s’est servie d’obus lacrymogènes, est maintenant silencieuse. On se félicite, on s’interpelle joyeusement.
Voici le lieutenant F…[Fitte], commandant la 11e compagnie, un des rares survivants (1) de ces journées. De hâtives dispositions sont prises. Venant de la direction de la cote 140, un capitaine du 119e se présente. Quelques hommes avec une mitrailleuse l’accompagnent. Il est décidé qu’après une courte pause, la ligne – valeur d’une compagnie environ – se portera à nouveau en avant vers les vergers.
L’assaut repart. La ligne de tirailleurs vient à peine de pénétrer dans les taillis qu’une contre-attaque allemande, annoncée par des clameurs sauvages et l’éclair des baïonnettes courtes, jaillit des bois. Stupeur mutuelle. Un bref corps à corps s’engage. La nuit tombe, Français et Allemands, après s’être un instant heurtés, poitrine contre poitrine, dans un bruit de collision métallique, refluent sur leur base de départ, saisis d’une identique frayeur. Le choc n’a duré que quelques instants. Par suite de l’obscurité et de la lassitude, il ne se renouvellera pas. Les survivants du 28e se replient sur la tranchée des Tirailleurs.
A l’horizon, la silhouette mutilée des tours de Mont-SaintEloy, la tache noire de Berthonval, la route de Béthune, la masse ruinée de Neuville-Saint-Vaast disparurent dans le couchant. Les yeux brûlés par la lutte se fermèrent au jour sur cette vision. Aucun renfort ne semblai accourir.
 
…………………………………………………………
 
Le 28e ne dépassa pas la tranchée des Tirailleurs. Le 1er octobre, le régiment était relevé. Le général commandant la division, justement fier de ses troupes, leur adressait l’ordre de félicitations ci-après  (2) :  
« La division rentre du front dans ses cantonnements de repos après avoir conquis de haute lutte trois lignes successives de tranchées ennemies formidablement défendues.  
Dans la bataille, les quatre régiments d’infanterie ont rivalisé d’élan, de bravoure et d’héroïsme.
Le général commandant la D.I. leur adresse ses félicitations et l’hommage de son admiration.
Il salue leurs drapeaux qui se sont couverts d’une nouvelle gloire.
Il s’incline respectueusement devant les tombes de ceux qui sont morts pour la Patrie et forme les vœux les plus ardents pour la guérison rapide des blessés.
Il convie tous ceux qui sont debout à s’entretenir dans la volonté d’arracher définitivement la victoire à l’ennemi détesté. »
Le général d’Urbal citait le 3e corps à l’ordre de l’armée  (3).
 
Notes :
1. Le commandant S…[Sauget], le capitaine F…[Frémont], le lieutenant C…[Chéron], furent blessés.
2. Ordre général n°63 de la 6e DI, du 9 octobre 1915.
3. Du 23 au 29 septembre (exclu), les pertes de la 11e brigade se répartissaient de la manière suivante :  
Officiers : 8 tués, 10 blessés, 1 disparu.
Hommes : 184 tués, 579 blessés, 64 disparus.
Total : 946.
 
[NDLR : Attention, ces chiffres semblent correspondre aux pertes du 28e RI et non pas de la brigade]

 
Bonne lecture
 
Bien à vous et très bon dimanche.
 
Vincent


Message édité par vincent le calvez le 28-09-2008 à 05:54:23

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Site Internet : Adolphe Orange du 28e RI http://vlecalvez.free.fr
En ce moment : le 28e RI à Sissonne en octobre 1918 http://vlecalvez.free.fr/nouveaute.html
n°2297
jef52
Posté le 28-09-2008 à 15:48:58  profilanswer
 

Bonjour Vincent,
Un grand merci pour ce témoignage passionnant comme d' habitude !!!
bon dimanche, amicalement,
Jef


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"Désormais je sais enfin que tous ces morts, ces Français et ces Allemands, étaient des frères, que je suis leur frère" Ernst Toller
Le blog du 232e RI http://232emeri.canalblog.com/
n°2324
saintchamo​nd
Posté le 29-10-2008 à 18:43:43  profilanswer
 

Bonsoir Vincent,
 
Cela viendra en temps et en heure, mais pour le moment, je suis un peu tombé dans le chaudron des combats de juin 1915 dans Neuville-Saint-Vaast... Et il y a beaucoup de choses à dire !
 
Bonne soirée à tout le monde,
 
Jérôme
 
 

vincent le calvez a écrit :

Rebonjour,
J'espère ainsi que les amis Jérôme (...) apporteront prochainement des éléments sur ces terribles combats
 
Vincent


n°2326
LES 77 ET ​135 DU 491
Posté le 30-10-2008 à 18:11:31  profilanswer
 

Bonsoir VINCENT, JEROME, A TOUS
 
FRESLON Léon, 2ème classe du 66ème régiment d'infanterie, lettre à ses parents.
 
SAMEDI 19 JUIN 1915
 
[…] Vous devez vous demander ce que je suis devenu car voilà le cinquième jour que je n’ai pas écrit. Excusez-moi car avec la meilleur volonté j’aurais bien écrit il n’y avait personne pour emporter nos lettres. En effet il vient de se passer un coup assez formidable dont voici le résumé.
Le lundi 14 nous étions relevés dans la nuit par le 32 et nous allions à Frévin-Capelle au repos où nous sommes arrivés à 4 heures du matin. Notre première chose fut de manger et de dormir et à se nettoyer car nous étions fatigués, vu que nous arrivions de première ligne. Le sergent qui va aux lettres partit à midi et je n’avais pas encore eu le temps d’écrire et comme il n’y va qu’une fois par jour, je me dis je ferai ma lettre demain matin, cet après-midi je vois roupiller un peu. Mais il arrive un ordre de monter les sacs et que nous repartions à 8 heures pour les lignes. Toute la nuit du mardi au mercredi nous avons voyagé d’un boyau dans l’autre le sac sur le dos sans pouvoir trouver de gourbis pour se reposer. Tous les boyaux étaient remplis de troupes attendant l’attaque du lendemain. Le bombardement fut formidable, nous étions moitié abrutis. L’attaque eut lieu le mercredi 16 à 12 heures ¼. Nous, nous étions réserve du 32 qui était en première ligne. Ce dernier essaya de sortir à plusieurs reprises, mais il était fauché par les mitrailleuses, enfin il y réussit quand même et repoussa les Boches hors de leurs tranchées jusqu’au milieu de la crête du Bois de la Folie. Sur la gauche les zouaves prirent la côte 140, la division marocaine, le 77 et d’autres régiments firent aussi des progrès, si bien que le soir nous avions pas mal de terrain gagné. Le 66ème ne donna pas et ne fût que soutien d’attaque, seulement le soir nous partîmes en terrain découvert pour soutenir encore les premières lignes dans les contre-attaques allemandes. Nous étions dans un ravin entre deux crêtes, là nous fîmes des tranchées pour se protéger le lendemain des obus, mais ce n’était pas facile car ce n’était que du tuffeau et nous n’avions que des petits outils portatifs, sans aucun outil de parc. Enfin nous arrivâmes à faire des petits trous pour se cacher. Les Boches essayèrent de contre-attaquer à coups de grenades, mais ils échouèrent et furent fauchés par nos mitrailleuses. La journée du jeudi 17 se passa assez bien pour nous les Boches voulurent encore attaquer, mais leurs efforts furent aussitôt enrayés par le 75. Dans la nuit nous changeâmes de place et nous allâmes remplacer le 3ème bataillon en première ligne sur le haut de la crête. Là il nous était réservé une belle surprise, la tranchée avait à peine 0m40 de profondeur, ces fainéants là n’en avaient pas fichu un coup pour se protéger. Alors on se mit à creuser, mais comme nous venions de les relevés au petit jour on ne travailla pas longtemps et puis d’ailleurs quoique ce ne fut pas du tuffeau comme dans le ravin, c’était une terre forte rouge dure comme de la pierre aussi quand nous aurions creusé vingt centimètres ce fût tout. Dans ces conditions nous devions passer une belle journée. En effet je ne rappellerai du vendredi 18. Au jour il passa un aéro boche, volant à une assez faible hauteur qui repéra bien nos tranchées. Dès qu’il fût rentré la musique commença et le concert dura toute la journée et même une partie de la nuit jusqu’à ce que nous soyons relevés. Il nous dégringolé des obus de tous calibres sans cesser une seule minute si bien que nous étions moitié fous. Il n’y a cependant pas eu grand mal comparativement à la quantité d’obus lancés mais nous avons tous été à moitié enterrés par la terre soulevée en l’air et qui remplissait nos tranchées si l’on peut appeler çà ainsi, car c’était plutôt des rigoles. Enfin hier soir à onze heures nous étions relevés et maintenant nous sommes à l’arrière dans des gourbis. Ce soir nous devons partir au repos, je vous assure que ce n’est pas trop tôt, car le jour que nous avons été à Frévin et rien c’est pareil. Nous avons passé une nuit pour y aller et une nuit pour revenir, ce n’est pas deux pauvres heures que nous avions pu dormir dans le courant de la journée entre notre nettoyage et celui de nos armes etc. qui avaient bien pu paraître. Voilà donc dix jours depuis le 9 que l’on ne se repose pas, aussi nous sommes vannés et depuis mercredi dans la nuit jusqu’à ce matin que nous n’avions pas eu à boire ni à manger. Nous avons vécu sur les vivres de réserve du sac et de plus nous étions tellement fatigués que nous ne bouffions pas beaucoup. Les Boches eux sont bien mieux organisés que nous pour la nourriture car un zouave me racontait ce matin que lorsqu’ils arrivèrent dans la tranchée boche, ils trouvèrent des paquets arrivant d’Allemagne pleins de biscuits, bouteilles de rhum, etc., du pain, du saucisson, les Boches qui se rendaient leur offraient des cigarettes. Ils ont fait plus de mille prisonniers avec de nombreux officiers. Mais les Boches ont soupé de la guerre, ils se rendent joyeusement, criant tous « guerre finie », en effet elle est terminée pour eux et ils n’en sont pas fâchés. Au moment où je vous écrit il doit encore se passer un coup de chien car j’entends dans le lointain, les mitrailleuses qui crachent. Les zouaves, les tirailleurs et la Légion qui sont en ligne actuellement vont attaquer ces jours-ci encore, car les Boches ont une pointe avancée dans Souchez et nos lignes sont de chaque côté bien en avant du patelin, c’est alors que l’on va essayer de leur couper la retraite et il y aura quelque chose comme prisonniers car pour tenir une pointe et surtout dans un ravin entre deux crêtes occupées par nous il leur faut des forces formidables. Vous aurez d’ailleurs des récits détaillés sur les journaux seulement il faut aussi se méfier de ce qu’ils racontent, car ils bourrent le crâne au populo qui ne peut se rendre compte et lui dorent la pilule. Quoique en ce moment-ci cela marche bien, toutes les troupes commencent à en avoir mart de leurs attaques continuelles, c’est trop souvent répété et les progrès que nous faisons coûtent cher comparativement au terrain gagné. Heureusement encore qu’il n’y a pas beaucoup de morts, ce n’est presque que des blessés, mais aussi il y en a des grièvement, quant aux Boches je vous assure qu’il en descent des tas, car ils s’amenèrent toujours en bande et c’est leur malheur et de plus les bicots zigouillent les blessés et les prisonniers, ils ne veulent pas en laisser, ce sont de vrais sauvages lorsqu’ils se battent, aussi les Boches en ont une peur affreuse et ils hésitent à se rendre à eux. Ils font pourtant bien de tous les zigouiller cette sale race là qui nous fait tant de mal, je teindrais le dernier il ne vivrait pas longtemps.
J’ai reçu vos lettres du 11 et du 13 juin ainsi que le colis dont je vous remercie beaucoup. J’ai bien trouvé le chocolat, les biscuits, les cigarettes, les crayons, le papier à lettre, le billet de 5 F et le petit œillet planté dans une pomme de terre, mais il commençait à être fané, tout son contenu m’a fait bien plaisir. Je suis aussi heureux de voir que mon colis est bien arrivé à destination, mais cette fois-ci je n’ai pas pu ramasser grand chose car lorsque nous sommes arrivés, les bicots avaient passé et tous ceux qui avaient fait l’attaque avaient ramassé ce qu’il y avait d’intéressant. L’autre jour que nous avons été à Frévin j’avais une tête d’obus en cuivre que je voulais envoyer, mais comme c’était trop lourd je l’ai balancé. J’ai encore deux jolis chargeurs, mais pas comme celui que j’ai envoyé, je vous les ferai parvenir au repos. Vous me dites de mettre mes souvenirs de guerre dans les boîtes des colis que vous m’envoyer, il faudrait que vous les verriez, lorsqu’elles m’arrivent elles sont moitiés écrasées et c’est facile à comprendre la quantité de colis qui circulent, vous pensez s’ils sont maltraités.
En effet je crois que c’est à Frévin-Capelle où est MORCHOISNE, j’y ai bien pensé l’autre jour que nous y avons passé la journée mais je n’avais pas son adresse comme régiment et de plus le temps me manquait sans cela j’aurais été y dire deux mots.
J’ai vu aussi GREGOIRE de Jarzé il est au 32 et par hasard je l’ai rencontré la nuit que le 32 nous avait relevé de première ligne, il est je crois à la 4ème compagnie. […]
 
Pour ma part je recherche tout document sur le secteur de la Targette, ouvrage 123, bois de la Folie, secteur occupé par les 77 et 135ème durant la période mai/juin 1915.
CORDIALEMENT
SEBASTIEN


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