Bonjour tout l'monde !
Mireille : oui, pourquoi pas une adaptation pour le cinéma ! Ca s'y prêterait effectivement assez bien.
... Ou en BD...
Concernant la narration de ce texte au cours de laquelle l'auteur passe allègrement de la 3e à la 1ère personne, cela se rencontre parfois. Les rapports étaient - sans doute par convention - très souvent rédigés à la 3e personne. Alors, on peut imaginer que l'auteur, pris dans le feu de sa narration, ait parfois oublié la convention et glissa vers l'haïssable "moi, je" !
Au-delà, je n'en sais pas davantage sur l'origine de ce texte. Quant à sa destination, quelques précision se trouvent en fin du rapport.
Bien, voici donc la suite et la fin (
) de ce témoignage.
Merci encore Jean-Luc !
Amicalement,
Stéphan
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9 septembre
Au petit jour, le Maire de Binarville nous apporte les vivres demandés et un homme du pays (Huet de Binarville) s’offre à nous conduire dans un bois à un emplacement où nous serons en sécurité. La compagnie gagne aussitôt cet emplacement appelé Fontaine-aux-Bâtons et situé au milieu du bois de la Gruerie ; il est parfaitement choisi, loin de tout chemin frayé.
Un caporal de chasseurs à pied (Guerton du 26ème bataillon) rejoint la compagnie. Il s’est égaré au cours d’une marche de nuit, lors de la retraite des troupes françaises et a vécu depuis caché dans les villages voisins. Le capitaine ayant toujours l’intention de gagner Verdun au plus tôt, envoie en reconnaissance vers la vallée de l’Aire l’habitant de Binarville qui nous a amené à la Fontaine-aux-Bâtons : il doit aller voir si la vallée de l’Aire est libre vers Varennes et Montblainville. Rendez-vous lui est donné à 18 heures à la cabane du « Crochet », sur la tranchée de la Haute Chevauchée. C’est une journée de repos. Vers 16 heures, la compagnie quitte son bivouac pour gagner le point du rendez-vous. Mais le guide n’y est pas et, pour comble de guigne, la pluie se met de la partie, pluie torrentielle qui change en marécage le terrain argileux de l’Argonne.
Après une heure d’attente à la cabane du Crochet, le capitaine, n’ayant aucune indication sur le chemin à suivre pour gagner la forêt de la Hesse, prend le parti de regagner le bivouac et de remettre au lendemain la traversée de la vallée de l’Aire. La tête basse, nous reprenons, trempés jusqu’aux os, le chemin parcouru avec entrain 3 heures plus tôt, et vers 20 heures nous arrivons à notre bivouac. Toute la nuit, la pluie tombe sans arrêt, et comme nous n’avons pas eu le temps de construire des abris, il est impossible de prendre le moindre repos.
10 septembre
Au petit jour, le capitaine envoie à Binarville une forte patrouille pour y chercher des vivres et tâcher d’avoir de nouveaux guides. La patrouille revient avec des pommes de terre arrachées dans les champs et 6 vaches trouvées dans un parc à bestiaux, en bordure de la forêt. Un groupe est allé à Binarville mais n’a pas eu le temps d’y prendre des vivres car les Allemands arrivaient en force pour s’installer dans le village. Le boulanger de la compagnie qui s’était habillé en civil et s’apprêtait à faire du pain, a dû s’enfuir par les jardins. Il a eu cependant la présence d’esprit d’enlever une bande de lard et un paquet de journaux allemands qu’un officier allemand venait de déposer sur une table, dans la maison où il se trouvait. Ce sont des « Hamburger Nachrichten » des premiers jours de septembre. Ils annoncent des victoires « colossales » : Reims et Verdun pris ; cinq corps d’armée française réduits en poussière près de Châlons ; etc.
Le guide que nous avions en vain attendu la veille nous rejoint enfin. Il avait été fait prisonnier par les Allemands à Montblainville ; après un long observatoire, il avait été relâché et avait été obligé de rentrer à Binarville par Apremont. Montblainville est occupé au moins par un bataillon, qui surveille tout le débouché de la forêt. Les autres villages de la vallée de l’Aire sont aussi occupés et les routes surveillées par un service d’autos armées.
Le capitaine décide alors de tenter le passage plus au sud, vers Boureuilles et Neuvilly, mais la journée étant trop avancée pour aller reconnaître le paysage, l’opération est renvoyée au lendemain.
Entre temps, des patrouilles battent la forêt autour du bivouac sans rien trouver d’anormal, pas de traces d’Allemands. Par contre, elles découvrent un chantier de charbonniers contenant de nombreux sacs de charbon. Des brasiers allumés nous permettent de nous sécher sans attirer l’attention des Allemands par la fumée. Nous construisons également des gourbis de feuillage à peu près étanches pour nous protéger contre la pluie qui tombe sans discontinuer. Nous inaugurons le régime de la vache et des pommes de terre, cuites à l’eau et sans sel. Le café, le tabac et le sucre manquent aussi. Chacun s’ingénie à améliorer sa nourriture : tisanes de feuilles de ronces, bouillies de mûres. Des feuilles de frêne hachées remplacent le tabac. Piètre résultat.
L’abattage de nos bestiaux donne également lieu à des scènes peu banales : l’homme qui fait fonction de boucher possède comme outillage, une pelle-pioche pour assommer la bête et un couteau de poche pour la saigner et la dépecer ; il y arrive pourtant mais un spécialiste trouverait sûrement mal parés les biftecks et les entrecôtes. Une reconnaissance, poussée sur Boureuilles et Neuvilly, trouve ces localités également occupées par l’ennemi.
11 septembre
Nous continuons à fouiller la forêt aux alentours. Les Allemands semblent ne pas se préoccuper des bois, mais seulement des routes principales qui sont surveillées par des autos. Un poste d’environ une compagnie d’infanterie garde le carrefour de Varennes au Four de Paris, avec la Haute Chevauchée.
De bon matin, une reconnaissance est envoyée pour étudier le moyen de traverser la vallée de l’Aire vers Boureuilles. Elle est composée du lieutenant Rozée et de trois habitants de Binarville qui, malgré la présence des Allemands chez eux, se sont offerts pour nous aider.
En arrivant à la lisière du bois, vers Boureuilles, la reconnaissance est attaquée et poursuivie sous bois. Les 3 civils peuvent s’échapper et, à la nuit, rentrent au bivouac. Le lieutenant Rozée s’égare dans le bois et est fait prisonnier, auprès du village d’Autry. Dans l’après-midi, nous entendons, dans la direction du sud, une violente canonnade qui se prolonge jusqu’à la nuit. Le capitaine n’ayant pas de nouvelles du lieutenant Rozée, décide de rester un jour de plus au bivouac de la Fontaine-aux-Bâtons.
12 septembre
La canonnade continue et semble se rapprocher. Des patrouilles envoyées à grande distance signalent de nombreux mouvements de troupes allemandes, du sud vers le nord. Nous continuons à nous approvisionner de pommes de terre dans les champs en bordure de la forêt, car il ne faut pas compter pénétrer dans les villages qui sont tous fortement occupés. Le temps continue à être détestable, la diarrhée fait son apparition parmi les hommes et nous n’avons aucun médicament pour l’enrayer.
13 septembre
Les patrouilles rendent compte que le mouvement des troupes allemandes vers le nord semble encore s’accentuer ; une patrouille commandée par un adjudant (Brayer) voit une division entière remonter la route du Four de Paris à Varennes. L’ennemi bat donc en retraite vers le nord. Le capitaine prend le parti de ne plus essayer de gagner Verdun et d’attendre sur place l’arrivée des troupes françaises.
14 septembre
Toujours la pluie mais on ne s’en inquiète plus : la journée se passe à écouter le canon, qui se rapproche de plus en plus. Pas d’Allemands dans le bois en dehors des grandes routes.
15 septembre
Nous tuons notre dernière vache et à 9 heures, la compagnie quitte le bivouac où elle a passé 6 jours. Nous marchons vers le sud dans la direction de la canonnade, car le canon se fait entendre de plus en plus proche.
A 10 heures du matin, aux environs du pavillon de chasse de Bagatelle, nous rencontrons des cavaliers français du 19ème Chasseurs à Cheval (2ème Corps) qui sont soutenus par une section du 51ème d’Infanterie. Nous avons rejoint nos lignes. Le cauchemar est fini ! Les premiers officiers rencontrés ne veulent pas croire que nous arrivons de Laon, à travers les armées allemandes. Le capitaine adresse aussitôt par une estafette au général commandant la division un rapport sommaire indiquant les renseignements recueillis les jours précédents sur les mouvements des Allemands.
Vers 17 heures, n’ayant reçu aucune réponse (le général de division a été blessé au cours du combat engagé vers Servon), le capitaine gagne la Harazée , puis Vienne-le-Château pour y chercher des vivres et un gîte pour la nuit, mais ces localités, déjà pillées par les Allemands, sont occupées par les troupes du 2ème Corps, et, pendant que le combat continue à faire rage vers Servon-Melzicourt, la compagnie se dirige sur Vienne-la-Ville où, vers 22 heures, elle trouve une grange et de la paille. Grâce à l’amabilité de camarades du 91ème d’infanterie (capitaines Ferry et Baudin), nous pouvons toucher au train régimentaire de la viande, du café et des biscuits.
16 septembre
Le détachement n’a toujours pas d’ordres et Vienne-la-Ville étant encombrée de troupes, le capitaine prend le parti de se porter plus en arrière ; par Moiremont nous gagnons le petit village de Chaudefontaine qu’occupent seulement quelques trains régimentaires. Nous y trouvons des vivres et la compagnie s’installe en cantonnement ; les hommes ont grand besoin de repos ; leurs vêtements sont en loques ; la plupart n’ont plus de sac ; seules les armes et les munitions sont en bon état. Nous trouvons heureusement au moulin de Chaudefontaine, dont le propriétaire est un ami personnel du capitaine, un accueil cordial qui nous fait rapidement oublier les mauvais moments passés et les privations des bivouacs.
17-18 septembre
Séjour à Chaudefontaine.
19 septembre
Départ pour Sainte Menehould où la compagnie est embarquée à destination de Troyes avec un détachement du 148ème R.I., restes d’une fraction de ce régiment qui, coupée de son corps dans la forêt de Covey [ probablement Cornay], a suivi un itinéraire voisin du nôtre, mais qui moins heureuse que nous, a été cernée dans une ferme près de Servon et presque entièrement détruite (35 hommes seulement ont pu s’échapper).
20 au 28 septembre
Séjour à Troyes, au dépôt des isolés, nous en profitons pour soigner nos malades et reconstituer, tant bien que mal, l’habillement et l’équipement.
28 septembre
La compagnie quitte Troyes pour Noisy-le-Sec où le détachement est disloqué : chacun des isolés est dirigé sur son corps respectif.
1er octobre
La 20ème compagnie du 332ème régiment rejoint, à Châlons-le-Vergeur, la 69ème division de réserve et, de là, le régiment.
Le capitaine commandant la 20ème compagnie du 332.
Signé : KLIPPFEL
Adressé le 17 août 1947, en hommage respectueux à Mr de Hennezel d’Ormois.
[fin !]
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