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  Les souvenirs du sous-lieutenant Jules Dupin (30e BCA)

 

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Les souvenirs du sous-lieutenant Jules Dupin (30e BCA)

n°765
Eric Mansu​y
Posté le 13-04-2007 à 14:24:09  profilanswer
 

Bonjour à tous,
Puisque je viens de saisir ce texte, autant que tout le monde en profite (surtout les "mordus" des chasseurs, et du 30e en particulier ! Désolé Thierry, le texte est trop long pour entrer sur ton forum ! Si, si, j'ai essayé !  :heink: )
 
Bien cordialement,
Eric Mansuy
 
 
                                           Jules DUPIN
 
                                                Journal
                                            1905 – 1915
 
          (Imprimerie Eleuthère Brassart, 4 rue Tupinerie, Montbrison, 1917)

 
 
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En manœuvres.
 
  Quelle dure existence. Je crois que je n’irai pas jusqu’au bout. Je souffre terriblement de l’isolement moral. Absence de joies intellectuelles. C’est l’anéantissement de toutes les facultés. Heureusement les Alpes sont si belles ! mais, hélas ! la fatigue m’empêche de les admirer comme je le voudrais. J’attends papa avec une impatience fébrile.
  Le Lauzet, 1.678 mètres ; il fait presque froid, il y a de superbes rochers dolomitiques, de la verdure et de l’eau, c’est un ravissant endroit, mais pas d’hôtel, cela me rappelle Livigno ou Semogo. Ah ! quand donc papa viendra-t-il me rejoindre, mais il me trouvera bien las, car les étapes sont terribles, le sac est trop lourd ! Heureusement j’aime beaucoup les Alpes...
Demain il y a une marche de 35 kilomètres. Ce qui me manque surtout c’est le sommeil, tous les jours réveil à une heure du matin et marche de nuit. Demain peut-être ne pourrai-je pas suivre... quelle vie terrible ! vous ne pouvez vous en faire une idée ; cependant le pays est bien beau et cela me soutient.
Il pleut depuis deux jours, je suis trempé... On fait jusqu’à 14 heures de marche par jour et je meurs de faim ; avec cela on parle de guerre et de mobilisation, qu’en arrivera-t-il ? J’attends papa avec fébrilité ; qu’il m’attende à l’arrivée à Barcelonnette.
 
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Enfin ! voici papa avec moi, comme je suis content ! pourvu qu’il n’y ait pas de complications du côté de la guerre !
 
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 Jausiers, le 3 août.
 
Depuis le départ de papa je ne sais plus que penser et que faire, je suis désorienté complètement ; que vous dire, que vous exprimer qui rende ce que je ressens...
 Pauvre chère maman ! qui aurait dit qu’il surviendrait un tel coup et si terrible !
 Pauvre papa, à qui j’ai dit adieu à Jausiers avec tant de douleur, nous aurions passé de si bonnes heures !
 Je suis resté à Jausiers et je ne suis pas parti pour Larches ; nous sommes encore ici jusqu’au 6 de ce mois, après quoi je ne sais ce que nous ferons. Prions bien tous, mais surtout ayons confiance... J’ai peur que vous ne vous torturiez trop le cœur. Dites-vous bien que comme fourrier j’ai quand même moins à craindre... oui, espoir et confiance tels sont nos deux mots de réconfort.
 
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6 août.
 
Nous sommes encore à Jausiers. Je ne sais quand nous partirons dans l’est. Combien je suis avec vous, bien chère maman, et combien je voudrais vous voir (1) !
 
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1er septembre.
 
Que d’horreurs ! que de deuils ! que d’anxiété. J’ai pris part à quatre combats. Les balles, les obus ont sifflé près de moi. Voilà quinze jours passés, je vis encore, je ne sais comment. Que sera-t-il de moi demain, j’offre ma vie à Dieu ; il le faut.
Vous reverrai-je ? Il faut nous reporter en Dieu où nous sommes sûrs de nous retrouver... Depuis quatre jours je suis dans un petit village de l’Alsace (2), je trouve un papier et du temps pour vous écrire. Ah ! que de choses j’aurais à vous dire... et peut-être voilà ma dernière lettre. Ne pleurez pas, ne soyez pas tristes, la Vraie Vie n’est pas ici-bas, au milieu de cette affreuse torture de l’exil. J’ai trouvé un Evangile que je lis pour me fortifier, je puis prier et communier à l’église. Ah ! je ne vous oublie pas une minute. Pensons toujours à cette joie folle du retour, elle sera si grande, si extraordinaire !... Cela me torture de songer à votre douleur, mon Dieu que cet affreux cauchemar cesse !
Comme je vous aime de cette lointaine et triste Alsace où nous nous battons. Prions en union, et si nous ne devons pas nous revoir, courage, le Ciel nous réunira pour
 
   Toujours
pourtant j’ai confiance.
    A bientôt.
 
 
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(1) Le 30e bataillon de chasseurs alpins partit pour les Vosges le 10 du mois d’août : le 14 commençait le martyre de ces héroïques soldats. Jules Dupin fit ses adieux à son père à Jausiers, mais il ne lui fut malheureusement pas donné (à ce moment-là) de revoir sa mère, non plus que celle à qui il avait espéré unir sa vie.  
Il partit avec le grade de caporal-fourrier ; le 25 septembre il était nommé sergent.
 
(2) Plainfaing.
 
 
 
 
Haute-Alsace, 1er octobre 1914.
 
 
Aujourd’hui notre compagnie cantonne à Plainfaing pour se reposer, car elle est absolument éreintée d’avoir couché depuis plus de deux mois dans des tranchées. Moi, je suis agent de liaison auprès du commandant du 30e. Je porte les ordres à la 6e compagnie. Je suis sergent-fourrier, mon travail m’expose moins aux balles ennemies, mais je ne suis pas exempt des obus et j’en ai reçu une quantité si grande au col du Bonhomme, que je suis étonné de vivre encore. J’ai senti la mort de si près, que souvent je vous ai dit adieu à tous par la pensée et que j’ai confié mon âme entière à Dieu. J’ai eu de ces heures de telles souffrances, faim, froid, fatigue, soif, anxiété, que je m’étonne d’être encore là et que le repos d’aujourd’hui, le premier depuis si longtemps, me semble étrange et impossible.
Ah ! qui vous dira ce que j’ai enduré ; ce sont des choses que la parole ne rendra pas et si j’ai l’immense plaisir de revenir et de vous revoir il me semblera que je ne pourrai jamais vous faire comprendre l’atrocité de ces jours passés ! Que me réserve l’avenir ? Je ne sais... Comme le bataillon est très las, nous gardons la défensive et nous n’attaquons plus.
Ah ! combien de morts j’ai enterrés moi-même ! Que de blessures atroces j’ai vues ! Que de râles j’ai entendus ! aussi bien allemands que français. J’ai couché à côté de morts froids, à côté de cadavres qui puaient ! Que de croix j’ai faites pour mes camarades et mes ennemis ! Dans un petit bois j’ai vu quinze chasseurs tous tués à la tête dans la position de défense, c’était horrible ! Maintenant je puis voir toute cette horreur sans trembler et je passe devant un cadavre sans tourner la tête. C’est une habitude et c’est hideux. Pauvres amis morts ! Pauvres camarades blessés qui soupiraient à fendre l’âme !... et je pense, moi aussi, pauvre délaissé, qu’un jour je mourrai seul au coin d’un bois, que je crierai en vain des noms aimés et que personne ne viendra. Ce que j’ai vu ! C’est innommable. La guerre ! la guerre ! aurais-je jamais cru que c’était cela ! Ah ! non certes et beaucoup sont comme moi. Et maintenant quand je vois une maisonnette au coin d’un bois, je me mets à rêver infiniment à la douceur d’un repos que j’envisage comme irréel. J’ai tant besoin d’un peu d’amour et d’amitié maintenant que je souffre tant ! C’est le vide infini qui m’entoure ; comprenez-vous cette détresse ? Ne montrez pas cette lettre empreinte d’une douleur trop vive à H.  qui pourrait trop en souffrir. Je voudrais qu’elle me sache heureux, fier de lutter pour ma Patrie et mon devoir, fier de pouvoir mourir pour défendre une noble cause ; je voudrais qu’elle sache cela seulement, mais pas ce que j’ai souffert... Mais je tiens à ce que vous le sachiez pour que, si je viens à mourir, vous puissiez savoir quels mérites j’ai gagnés pour vous tous que j’aime. Ah ! quand je vous reverrai, quelle douceur de repos et d’amour je me promets ! J’ai du courage, certes, il m’en faut, je n’en manque point ; il me faut de l’espoir et j’en ai, mais cela n’empêche pas de souffrir. Je ne vis pas un seul jour à l’abri de cette effroyable réalité, la mort ! elle est toujours    au-dessus de moi comme une hantise, elle ne me quitte pas ! Confiance pourtant...
Adieu, au revoir. Dieu nous réunira tous dans la joie, dans l’affection, dans l’amour, j’en ai l’espoir le plus sûr. A bientôt.
 
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(A sa tante) 28 novembre.
 
...Les balles qui sifflaient à mes oreilles au col du Bonhomme et les obus qui cassaient les vitres de ma cagna avaient un charme musical dont les morceaux de piano que vous jouez doivent être jaloux !... J’espère fermement en la victoire, mais quand ? C’est si long ! si douloureux ! Enfin courage. Ici tout est pour le mieux, les alpins sont des héros et ils font des merveilles.
Vive la civilisation et l’art français ! Ah ! quand je pense à Reims et à Louvain que ces barbares-là détériorent ! Quelle horreur ! Quelle tristesse !...
 
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2 décembre.
 
Je voudrais vous écrire bien longuement pour vous dire tout ce que je pense et toute ma détresse avant ce départ pour l’attaque (1)... mais ce sont des choses qui tiennent mal dans une carte et qu’il vaudrait réellement mieux dire de vive voix ! Vous comprendriez si bien cette angoisse de toutes les heures et cet abandon ! Il me faut tant de courage pour les supporter. Voilà quatre mois sans repos depuis que, le 31 juillet, papa m’a quitté à Jausiers ; voici presque cinq mois depuis le jour où je vous ai quittés après la journée passée au Pizay ; cinq mois que je ne vous ai revus ! je ne puis y songer sans frémir ! Ah ! je crie ma détresse et personne ne répond et je suis obligé d’aller rire avec les autres pour des futilités. Je n’ai qu’une joie : dormir dans la paille au chaud, ou bien comme une bête manger une soupe ou un ragoût dans la tranchée !
Pour l’instant, me voici à Plainfaing depuis avant-hier, je repars ce soir. Ici, j’ai l’église et quelques heures de bonnes prières, et un lit, c’est énorme. Là-haut, j’avais quelques lectures : un livre sur Newman, le livre de bon papa et les Cent meilleurs poèmes. Douces consolations, mais vite épuisées, les livres ne fourmillent pas. Je fume ma pipe, c’est encore mon meilleur          passe-temps et tout en la fumant je cause avec moi-même de certaines choses si douces... Ces longues journées dans la tranchée, au grand froid, sont terriblement ennuyeuses ; on s’éclaire à la végétaline. Et dire que cette lettre est peut-être la dernière, ou bien je serai dans un lit d’hôpital ou tué sous quelque sapin à 1.000 mètres d’altitude !…
A mon retour de l’attaque je repasserai par ici, où je resterai deux ou trois jours encore, alors je vous écrirai... Ah ! courage et confiance, chassons les tristes pensées ; après cette épreuve, ce sera le calme plus grand sans doute... Courage, courage, le bonheur, le grand bonheur est proche, bientôt nous pourrons nous retrouver et ne jamais nous quitter !
Envoyez-moi les Ascensions du cœur et Intimités, vous me ferez le plus grand plaisir. Figurez-vous que je rêve de vous voir venir par ici, me voir pour la Noël, vous passeriez avec moi les jours où je descends à Plainfaing, ce serait charmant.
Ah ! quels beaux rêves, et qui sait, ils se réaliseront sans doute !
 
 
(1) Attaque de la Tête de Faux.
 
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11 décembre 1914.
 
J’ouvre ce petit cahier pour tous ceux que j’aime et chaque mot que j’écris est peut-être le dernier... Pauvres mots que j’écris là combien ils auront de prix. Aujourd’hui maman m’a envoyé des vers que j’avais écrits dans les Ascensions du cœur sur l’adieu. Quelle impression ils m’ont faite ! Tout d’abord je ne les ai pas reconnus et puis je les ai dits presque par cœur. Me voici dans la tranchée, c’est le soir, le froid vient par la porte mal fermée par une toile de tente, ma pauvre bougie m’éclaire faiblement... je pense qu’aujourd’hui trois chasseurs ont été tués par un obus. Ce matin j’ai été à Plainfaing, j’ai passé dans l’église une heure, qui m’a rappelé les plus douces, celles de Chartres et de Vézelay. Ah ! si je meurs demain, bien-aimés, il faudra que vous n’oubliez jamais tout ce que j’ai souffert ! J’ai cueilli par ci par là des bribes de bonheur, échappées d’un rêve ; soleil clair, vision de paix, et voici qu’au sommet de la Tête de Faux, à 100 mètres des Boches, je songe à la paix infinie de la mort.
Je vous aime, mes bien-aimés, je souffre pour vous et je vous préparerai la voie vers le bonheur éternel.
 
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12 décembre.
 
Il pleut ; au-dessus de ma tranchée des balles sifflent ; il y en a qui font une drôle de musique. L’eau tombe par gouttes lentes à travers les rondins, mes pieds gelés, pleins de boue, ont l’air piteux, placés plus haut que ma tête sur le poêle éteint. Tout à l’heure les obus boches vont jouer leur sérénade ; qui de nous sera frappé ? Je l’ignore, c’est un jeu de devinettes qui a son charme.
Non ! Les Boches ne nous ont pas tapés, le brouillard les a gênés. Ce soir, paix et repos. J’ai reçu des lettres de vous, mes bien-aimés. Joie ! Joie !
 
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Le 13 décembre.
 
Dimanche ! froid plus vif que jamais. J’ai souffert dans la nuit des douleurs de rhumatisme aux deux genoux ; nous dormons dans une tranchée en rondins où nous n’avons pas la place de nous étendre. Nous sommes plaqués, les uns sur les autres, sur le côté et littéralement nous ne pouvons pas remuer. Pensez donc que les nuits durent de 4 heures du soir à 7 heures du matin ! Et pourtant quelle douce paix elles apportent, plus de bombes, plus de coups de fusil ! On fume sa pipe avec délice, enroulés dans les manteaux.
Aujourd’hui neige et gelée. Il est 11 heures. Serons-nous bombardés ? c’est toujours la terrible question vitale. Je rentre un moment dans ma tanière et je me couvre les pieds ; mes mains qui n’ont pas encore trop froid peuvent écrire. Evidemment je suis triste... mais si la mort ou le repos me délivrent, qu’importeront toutes ces souffrances, elles auront eu leur mérite. C’est aujourd’hui dimanche. Sur cette Tête de Faux à 1.200 mètres d’altitude, plus près de Dieu, j’élève mon âme. Mes bien-aimés, mes bien-aimés, quand donc aurai-je le repos, la délivrance de toute cette horreur !
 
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Me voici dans une ferme d’Alsace, porteur d’un ordre. Je goûte pendant quelques minutes un repos que je n’ai pas connu de longtemps. C’est une petite chambre crépie à la chaux, avec des gravures rustiques. Ah ! comme je désire la paix dans la maison, au chaud : chaleur du cœur et du corps. Ceci me sera-t-il longtemps refusé ?
 
 
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 Le 14 décembre.
 
A Plainfaing, dans un bon lit, chez des amis, je goûte une douce soirée. Mais demain qu’arrivera-t-il ?
 
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15 décembre.
 
Nous voici encore au repos. J’ai reçu des lettres de vous, ma petite maman, elles sont si tristes qu’elles me donnent envie de pleurer ! et moi je me trouve perdu dans cette jolie chambre où je couche, il me semble que je fais un rêve ! Mes bien-aimés, vous ne savez pas combien votre douleur me touche. Que dira donc l’avenir ? Par une lettre on ne peut se faire une idée de l’existence terrible que je mène !... Demain je voudrais communier, mais serai-je réveillé ? Ah ! je voudrais sentir un peu de douce chaleur autour de moi. Oh ! Seigneur, délivrez-moi, moi qui ai toujours eu confiance en vous ; je vous en supplie, donnez-moi le repos, secourez-moi ! Maman chérie, combien mérité-je de bonheur pour plus tard !
 
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16 décembre.
 
Demain nous partons à 8 heures. Je vous envoie ce fragment de journal. J’ai reçu mon livre les Ascensions du cœur et des numéros d’Intimités, quelle joie infinie, cela me réconforte !      Bien-aimée maman, cher papa, je pense à vous, je pense à tous. Je vous aime.
 
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Le 18 décembre.
 
Me voici dans ma tranchée, c’est le soir, à la Tête de Faux, à 1.200 mètres d’altitude. Il fait un vent terrible, tout le monde est couché ; dans cette petite tranchée il n’y a que mon caporal fourrier et moi ; lui, il dort, moi, assis sur mon sac, à la lueur d’une bougie, un manteau sur mes genoux, je vous écris. La porte est fermée par deux toiles de tente, l’air pénètre quand même, il fait un froid de chien, dehors la neige couvre tout... Ce matin j’ai enterré un pauvre petit de la classe 1914 tué par une balle à 8 heures du matin dans sa tranchée. Pauvre gosse ! ou plutôt pauvres parents !
Les balles parfois sifflent aux oreilles, il faut marcher tête baissée, pour ne rien recevoir. L’après-midi on reçoit d’ordinaire des bombes dont on se gare très bien, car on les voit venir, c’est même tordant.
Le meilleur moment est indiscutablement le soir à partir de 4 heures, calme complet, plus de fusillades, ni d’obus.
Dans ma prochaine lettre je vous dirai le jour où vous pourrez venir me voir, j’espère que vous pourrez passer quelques jours auprès de moi ; ce serait si gentil ! quelle joie infinie ! j’y pense en tremblant.
J’ai acheté un stylo et je puis écrire maintenant jusqu’à ce que mes doigts me cuisent.
Tout à l’heure, je vais me rouler dans mes couvertures et je vais tâcher de dormir si je n’ai pas trop froid aux pieds. Quelle vie ! Et je pense à vous sans cesse et je pense à H... dites-lui bien que je ne l’oublie pas une minute (1).
 
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6 janvier.
 
Me voici au repos avec ma section dans une ferme abandonnée. Combien je me rappelle avec joie et douleur ces heures que j’ai passées avec vous à Plainfaing et au Barançon ! Maintenant je pense à vous au milieu de mes chasseurs, je commande 57 hommes et ma charge de meneur d’hommes est assez curieuse et intéressante. Toujours il faut les surveiller. La charge est lourde... Nous ne pouvons pas faire de feu, je vous écris avec peine sur une table branlante. Je pense à vous dans cette triste journée de neige ! Ah ! comme vous avez bien fait de venir ! maintenant j’ai le souvenir de ces bonnes heures qui me réconfortent.
 
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Le 11 janvier.
 
Je vous envoie la photo de la ferme où tous les six jours nous allons au repos. Je suis content de mon rôle de chef de section. Comme je pense à vous ! Me voici de nouveau à Plainfaing pour toucher le prêt, chez madame Léonard et mesdemoiselles Voinquel qui m’ont toujours si bien reçu. Je suis rempli des bons souvenirs des journées que nous avons passées ensemble. Que nous réserve l’avenir ? Qui le dira ? Ah ! quelle horrible anxiété. Je suis pourtant si content de vous avoir vu ici, cela m’a redonné du courage.
 
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19 janvier.
 
Mon métier de chef de section me plaît beaucoup ; j’ai de gentils garçons sous mes ordres ; hier j’ai découvert un violoniste de grand talent et un petit ténor qui a une très jolie voix.
Nous sommes à Plainfaing depuis quatre jours. Je couche chez les dames Léonard, vous savez comme elles sont bonnes ainsi que les demoiselles Voinquel, c’est pour moi un peu de calme et de réconfort dont j’ai tant besoin...
Incertitude de l’avenir ! C’est une terrible expectative ! je suis comme un condamné à mort qui jouit des derniers rayons de soleil et de vie et qui attend sa grâce avec impatience.
Oui ! j’ai le revolver, mais pas de sabre. Vous voyez d’ici mon retour à Montbrison avec un superbe uniforme fantaisie et le sabre au côté et quelle fierté pour vous de promener alors votre guerrier qui sera peut-être médaillé pour sa citation.
 
(1) Le père et la mère de Jules Dupin eurent la joie d’aller le voir à Plainfaing peu après le sanglant combat livré à la Tête de Faux dans la nuit de Noël 1914. Sa brillante conduite au cours de cet engagement terrible lui avait mérité d’être cité à l’ordre du jour de sa division et nommé sergent-major chef de section. Ils ne devaient pas le revoir. Ils passèrent avec lui cinq jours chez madame Léonard et mesdemoiselles Voinquel auxquelles ils garderont une éternelle reconnaissance de tout ce qu’elles ont fait pour leur bien-aimé fils pendant les mois de guerre qui furent les derniers de sa vie et après sa mort.
 
 
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Le 25 février.
 
De tous les côtés ça crache, des villages brûlent. Horreur ! Horreur ! On entend des cris de Boches,  une charge ! Ah ! ce qu’est la guerre !
Depuis longtemps je n’ai souffert autant qu’aujourd’hui. Froid, horreur, angoisse !
Pauvre maman !
 
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 26 février.
 
C’est l’heure de la soupe, un bitou arrive pour se réfugier un moment dans notre cagna. Il fait un froid horrible ! Les Boches nous arrosent de 77 ; nos 75 tirent ; de temps en temps, tac, pan, une balle nous vient. Nous voici en pleine Alsace... Voilà six nuits que nous ne dormons pas, je suis éreinté. On coupe du bois pour la soupe du soir. On ne fait du feu que la nuit... Les Boches ont fait une terrible attaque par ici ; nous sommes venus en renfort, résultat : un tué, huit blessés... Nuits terribles, pose de fils de fer, tranchées, abris, etc... Mes poilus sont éreintés ; ils passent toutes les nuits dans la tranchée, sans abri, au froid. Il neige ! Devant ma cagna, il y a un obus de 210 qui n’a pas éclaté, il fait peur ! Des trous énormes criblent le sol. Aujourd’hui calme, mais hier, quelle horreur !
Je tremble encore.
Ah ! votre petit Jules a souffert terriblement.
 
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Mars.
 
Merci de toutes vos bonnes lettres. Il neige tout le jour ; tout le jour je suis gelé... ma pauvre section, de 56, est tombée à 26 à cause des blessés et des malades ; les hommes me fondent dans les doigts. Quant à moi je vais toujours très bien, mon rhume est entièrement guéri, je ne sais comment je fais pour me tenir en bonne santé. Ma bien chère maman, espérons, ayons confiance. On dit que les hommes qui sont comme moi sur le front depuis le commencement de la guerre devraient avoir du repos et être remplacés, certes oui, mais le fera-t-on ? Ah ! quelles dures et terribles journées ! Je me rappelle toujours les bonnes heures passées avec vous à Plainfaing et au Barançon.
 
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10 et 11 mars.
 
Au coin du feu, à huit heures du soir je viens de recevoir le livre de Prénat, je le garde précieusement. Mon secteur devient un véritable fort, inexpugnable. Quant à ma cagna, c’est un petit salon, nous avons dévalisé une des fermes du bas, ce sont tous des Boches. J’ai trois chaises, des chandeliers, des assiettes, des tasses, des tapis, des tableaux boches, un superbe crucifix en cuivre ; on dirait une cellule de moine. Me voici seul... on vient de m’avertir que le fil de fer est placé, je puis dormir plus tranquille. Après avoir fait une petite ronde, je m’assieds sur la chaise au coin du feu et je fume ma pipe. Au dehors une toile de tente nous sert de porte, la neige recouvre tout, on sort de mon abri par un étroit et long boyau où l’on ne peut passer deux.
Je pense, en ce soir très triste, à tout le joyeux passé, au calme, à la paix. J’ai des nostalgies effrayantes de tout ! Pensez donc, vivre en dehors de la vie civilisée depuis si longtemps ! ne pas voir un village, une maison habitée, ceci depuis le 19 février ! J’ai des nostalgies de poésie, des nostalgies d’art, de beauté, de religion... Je regarde le crucifix en cuivre qui domine ma cagna. Puisse-t-il la protéger ! Je rapporterai ce crucifix dans mon sac ; c’est le fruit d’un vol, mais ma foi en guerre, dans une ferme boche, abandonnée, c’est permis. Je vous ai demandé, je crois, des articles d’art ; quel plaisir ils me feront ! Bien chère petite maman, cette vie est horriblement déprimante au point de vue moral. Pourrai-je tenir encore longtemps ! Je ne sais ! Je suis effrayé par l’inanité intellectuelle de ma vie !
 
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 5 avril.
 
Triste jour de Pâques... quelle journée lugubre ! pluie, brouillard, boue. Mes tranchées sont tout à fait ce que vous avez vu : boyaux en tous sens pour aller partout. Mes créneaux de tir sont à 10 mètres de mon abri et cet abri est constitué par un grand trou en terre, avec sept ou huit rangées de rondins en dessus. Quelle vie ! c’est tout à fait celle d’un condamné à mort qui attend sa grâce. Et pourtant j’espère invinciblement. J’ai reçu le livre de mon ami Prénat et comme il m’a ému ; avec quel plaisir j’ai revécu cette bonne vie de Paris, cette vie d’Art, de beauté, d’idéal ! La retrouverai-je jamais ?
J’attends les poèmes de Verlaine et de Péguy, c’est une marotte que j’ai ; d’ailleurs maintenant, au milieu de cette triste vie on prend des envies curieuses, la moindre chose fait plaisir.
Figurez-vous que je n’ai pu entendre la messe depuis fin janvier, deux mois, et voici Pâques et je ne crois pas pouvoir y aller de longtemps. Que c’est triste ! Oui, les boyaux que je fais faire sont de vrais labyrinthes, on s’y perdrait et il y a une boue enlisante et infecte. Dire que je me porte bien, c’est inadmissible !
Plus que jamais je songe à vous, à l’intime douceur du retour, à la joie de vous retrouver, quand je vous reviendrai avec mon sabre à la main et ma croix de guerre sur la poitrine. Ah ! J’ai peur de penser à cela, ce serait si beau !...
 
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Le 9 avril.
 
Je suis ici grand directeur de travaux, abris, boyaux, fils de fer, nos hommes travaillent nuit et jour. Sous peu ce secteur de 400 mètres de front à la lisière d’un bois sera inexpugnable, sous peu aussi, attaque par nous... Vous avez dû recevoir les petites photos, voilà pour vous un bon souvenir de moi si je viens à disparaître, enfin, ne pensons pas à ces choses tristes... Espérons, mais moi, vous savez, plus je vais, plus je désespère. Je ne veux pas trop le montrer à maman dans mes lettres, mais je ne compte pas revenir indemne, serai-je blessé ou tué ? Voilà la question. Dieu seul le sait. D’ici là vivons tranquille, travaillons, fortifions-nous et ne songeons pas au lendemain. Courage ! Courage !
 
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Le 10 avril (à son oncle) (1).
 
Je viens, de ces tristes avant-postes pleins de neige à 200 mètres de nos Boches, à l’endroit même où est tombé blessé mon capitaine, à deux pas de moi, vous adresser mes meilleurs vœux pour la Saint-Jules. Ici nous sommes à 900 mètres d’altitude, rien d’étonnant qu’il y ait de la neige et qu’il gèle toutes les nuits ; heureusement dans ma cagna, où l’on n’accède qu’au bout de 500 mètres peut-être de boyaux, il y a un bon feu. J’ai un solide abri contre l’artillerie dans la tranchée même, à côté des abris de ma première demi-section, tout près de mes hommes, n’ayant qu’à sauter en cas d’alerte pour me trouver à mon poste et pour placer les hommes qui ont d’ailleurs chacun un bon créneau bien abrité, d’où ils peuvent tirer à l’aise. Je suis tranquille, j’ai fait faire ici un travail gigantesque. Ce que nous avons remué de terre est considérable (Kolossal !). Ajoutez à cela que j’ai du fil de fer barbelé en masse en avant de moi, et du grillage et des abatis, et que, de n’importe quel endroit de mes longues tranchées et de mes boyaux, je suis à l’abri des regards et des balles. C’est vraiment du beau travail ; tout ceci est situé à la lisière d’un bois. Traversez la vallée, le vallon plutôt, soit 200 mètres, et vous êtes chez nos charmants voisins les Boches qui nous canardent à plaisir, ce que d’ailleurs nous leur rendons bien.
Ici, il y a tout le confort allié à la propreté (ce qui n’empêche pas que les poux nous dévorent), enfin, c’est coquet, cela donne confiance, c’est un vrai fort en miniature. Et moi, je suis le patron de tout cela ; je couche dans une paille moelleuse, sauf que, quand il pleut, il y a des gouttières, mais c’est un détail. Je fais des rondes, je dresse des plans de travaux, je surveille, je veille et j’attends.  
Le capitaine vient visiter mes domaines de temps en temps, deux fois par semaine. Il approuve, rectifie ce qu’il croit mal commencé, il s’en va, très charmant pour nous tous. C’est un homme admirable en qui nous avons tous confiance.
Avec cela terrible monotonie de l’existence, anxiété toujours en éveil, absence de superflu sur toute la ligne, mais excellent nécessaire. Le chasseur n’a pas à se plaindre, il ne lui manque rien : nourriture bonne, bonne paille, bons habits, excellent outillage, confiance dans les chefs. Mais nous, il nous manque trop de petites choses : œufs, beurre, poulets, lait, bon vin, bon café, nous ignorons le goût de tout cela depuis fort longtemps, mais cela, c’est le superflu.
On mène une vie plutôt brute, on se laisse vivre. Je souffre infiniment de la pénurie intellectuelle et artistique... Mais, bah ! quand on reviendra de là, si on en revient, on se dédommagera !
Vous savez que je suis proposé pour le grade de sous-lieutenant.
 
(1) Jules était le filleul de son oncle.
 
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Le 16 avril.
 
Ça tape dur non loin de chez moi, je suis sur le qui-vive, mes hommes veillent dehors aux créneaux ; j’entends le caporal qui vient me dire la phrase sacramentelle : rien à signaler ; ma foi, cela me rassure un peu. D’ailleurs je les attends, ces Boches ; ils ont fait une attaque là-bas, ils auraient pu la faire par là, on doit s’attendre à tout. J’ai beaucoup de travail, ces jours-ci, nous avançons beaucoup nos défenses accessoires ; pendant le jour et la nuit nous veillons plus que de coutume... Ah ! voilà que la fusillade redouble, je ne vous cache pas que je dormirai mal cette nuit, j’ai toujours peur de ne pas être assez prêt... Non, cela se calme... Ah ! puis, zut, advienne que pourra ! Je suis seul dans ma cagna... je pense toujours tellement à vous ! je ne sais comment vous parler de ce que je pense et de ce que je rêve, je ne le sens plus : je suis redevenu comme un gosse, un bébé, et pourtant j’ai 50 hommes sous ma charge, j’en suis responsable, c’est un poids.
Toujours rien à signaler, cela se calme, la canonnade a cessé, les fusils tirent moins. Tant mieux je vais pouvoir m’étendre un peu et dormir. A minuit je serai réveillé pour faire mon compte rendu et à trois heures aussi... Le canon recommence à tirer sans arrêt. Qu’est-ce que cela signifie ? Ma foi, je vois que ma lettre est bien peu suivie, je ne puis la continuer ce soir ; j’ai l’esprit trop absorbé.
 
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28 avril.
 
... J’ai changé de secteur depuis la dernière fois, je ne suis plus dans les boyaux, mais dans une superbe forêt remplie de chants d’oiseaux et de murmure du vent. D’ailleurs cela ne nous empêche pas de faire des kilomètres de boyaux pour le cas d’attaque... Depuis deux jours pas un coup de canon sur nous, tandis que notre artillerie les assomme littéralement de tir de tout calibre. C’est merveilleux... Envoyez-moi des articles sur la musique, la peinture, la sculpture, et des fragments de poème, tout me fait plaisir.
Vous me dites que ce printemps vous pèse ; ah ! moi aussi, toute cette joie de la nature me fait mal, je ne puis la supporter !
 
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29 avril.
 
... Mes hommes travaillent comme des nègres à leurs boyaux... je vais être logé comme un prince, dans un joli chalet en bois, au milieu de la forêt, orné et garni avec les dépouilles des fermes boches.
Maintenant je suis dehors à une table, assis sur un banc fait avec des rondins, en dessous de six superbes sapins, et j’écris. Le ciel est magnifique, il fait chaud ; tout à l’heure je ferai ma tournée, il y aura des boyaux partout, car ici où je suis si le Boche voulait tirer, il me tuerait facilement, mais il ne me voit pas, la forêt est touffue.
Vous le voyez, matériellement il y a des jours où je ne suis pas malheureux ; moralement, hélas ! il n’en va pas de même ; plus je vais, plus ma nostalgie devient intolérable. Le printemps que je goûte par instant d’une façon intense, me torture à d’autres moments, si bien que j’arrive à le détester. Enfin avec un peu de patience, on arrivera au bout, cependant je ne compte que sur octobre.
Plus que jamais je vous aime ! Samedi passé j’ai pu faire la Sainte Communion à Plainfaing ; quelle joie de m’unir de prières avec vous.
 
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Le 1er mai.
 
Ma cagna est terminée, je suis là-dedans comme dans un petit palais ; cela me rappelle presque ma chambre ; il y a une table et sur cette table des livres ; mais tant de livres que j’en suis effrayé, je ne sais d’où ils sortent ! il y a le livre de bon-papa, le livre de Prénat, Intimités, les Ascensions du cœur, les Cent meilleurs poèmes, Verlaine, Péguy, etc... vous voyez qu’on dirait presque ma chambre, et vraiment on ne croirait pas que c’est la guerre. Des journaux roulent par-ci par-là, un encrier, du papier, des pipes, du tabac ; c’est un gracieux petit intérieur. La porte derrière moi ouvre sur la forêt, c’est le soir, un soir magnifique de printemps. Ici tout le confortable possible a été réuni, je l’ai fait rapporter d’une ferme abandonnée en avant de nos lignes. Ainsi ma cagna est toute tapissée de boiseries, il y a un plancher, des vitres au-dessus de la porte et cette porte (provenant d’une armoire) est vernie et sculptée. Grand luxe, il y a un loquet et des gonds ; elle est à deux battants, un peu basse, puisqu’elle vient d’une armoire, mais elle fait un effet extraordinaire. Quelques marches avec une balustrade en bois rustique entourée de verdure y mènent.
C’est un petit coin frais et propre. Autre luxe : nous avons des porte-manteaux. Maintenant, l’essentiel dans un coin le plus bas, le lit, ou plutôt le bas flanc garni de foin. Voilà ma cagna toute faite par nous, ce qui nous la rend plus agréable. Luxe encore, on peut y tenir debout ce qui est rare. J’ai un bougeoir, une bougie et je vous écris. Hélas, j’ai peu de temps à rester là, trop peu, je le regrette, nous devons partir sous peu pour une destination inconnue, mais sans doute terrible ! Notre beau rêve d’intérieur va prendre fin. C’était depuis des mois la première oasis dans ce désert ; le premier vrai repos aux avant-postes, au milieu d’un beau printemps. Toute chose doit finir. Je vous ai décrit cette cagna pour que vous vous la rappeliez dans votre souvenir. Vous penserez que là j’ai été calme pendant quelques jours. Et puis ici pas encore de boyaux, on y respire l’air pur et libre ; il est vrai que bientôt nous aurons des boyaux partout, on y travaille activement.
 Bien chère petite maman, voilà neuf mois de guerre, dix mois depuis le départ des manœuvres, mais surtout ces neuf mois terribles qui me pèsent tellement. Par mes lettres, par votre visite au Barançon et à Plainfaing, vous avez pu vous rendre compte de ma vie. Quelle horreur ! quelle tristesse morale ! j’essaye de la détruire par la lecture, mais ce que j’ai souffert est si douloureux que si je survis j’en garderai longtemps la blessure ! J’ai des heures de désespoir étrange et d’autres de folle gaîté, qui rit d’un rire creux... Oublier, oublier ce spectre de la mort toujours suspendu sur moi ; oublier mes craintes, jouir brutalement des heures douces du présent ; voilà au bout de neuf mois de guerre mon seul rêve. N’est-ce pas c’est horrible !... Et ce qu’il y a de plus douloureux, c’est que je n’ai pas eu une heure d’espoir, ni de sécurité sur l’avenir, ce douteux avenir qui m’inquiète et me torture. Pas une minute je n’ai pu me dire : oui, j’en reviendrai ; ah ! vous ne sauriez croire l’épouvantable torture de cette crainte ! neuf mois durant, c’est trop pour un cerveau comme le mien et quand je pense que j’aurai tant souffert pendant ces neuf mois pour mourir au bout... Ah! non, c’est trop ! c’est trop !... Et pourtant c’est cela, il n’y a rien à faire.
Prions, prions, c’est la seule ressource.
Ce soir en me promenant sur ma gauche des avant-postes, j’ai vu un gracieux village pris par nous avec une église romane, vision de paix et de calme ! j’en ai gardé un souvenir très doux. Que je voudrais prier dans une jolie église romane, comme celles que j’aimais tant, comme celle de Champdieu. Ce bonheur m’est-il réservé ? Que de joies je me promets avec vous, chère petite maman, au retour de la guerre !
 
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15 mai.
 
Ma pauvre vie ne change pas dans ces forêts des Vosges. C’est toujours le même horizon de forêts où parfois s’échappent des aperçus sur la plaine ou la montagne d’Alsace. On a bien près de soi le pays rêvé et pourtant que de luttes il faudrait pour y atterrir dans cette plaine !
 
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16 mai.
 
...Je songe qu’aujourd’hui c’est dimanche et que c’est l’anniversaire de ma première communion. Je suis content que le Diable au Cor (1) ait amusé papa, je lui en envoie un autre exemplaire où il y a des vers de moi. Je me trouve toujours au même endroit en attendant les événements...  
 
(1) Journal que les chasseurs alpins faisaient paraître sur le front.  
 
Je lis les vers de Péguy où il y a des merveilles, à côté de tristes platitudes ; et pourtant quelle originalité ! on devrait faire des morceaux choisis de ces vers, cela fait que ma bibliothèque est drôlement composée : Péguy, Verlaine, James, le livre de bon-papa, le livre de Prénat. Péguy me plaît parce que, mort sur le champ de bataille, il a laissé des œuvres inachevées et merveilleuses. Qu’aurait-il fait s’il avait vécu ?...
 
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17 mai.
 
J’ai reçu ce matin le livre de Francis James... il y a dans ce livre des naïvetés de génie et des douceurs inexprimables de langage. C’est harmonieux, calme, apaisant, tout à fait ce qu’il me faut pour la guerre...
Le capitaine Delaborde est un homme absolument charmant avec qui j’ai causé d’architecture religieuse pendant une demi-heure, aujourd’hui, quand il est venu me voir dans ma section ; je sais par ailleurs que c’est un catholique pratiquant. Je suis content de tout cela.
Ne pourriez-vous pas m’envoyer encore de la lecture, tout me fait plaisir et m’aide à passer les longues soirées d’inquiétude, lorsque sur la droite le canon tonne et les fusils crépitent. De plus en plus je deviens fébrile et inquiet, j’entends perpétuellement la nuit les fusillades et pourtant quand c’est sur moi que les fusils tapent ou quand c’est moi qui fait taper, cela ne me fait absolument rien. Ce doit être nerveux.
De même quand le canon tonne à côté de moi, je n’y prends pas garde, mais quand il tonne au loin je ne me tiens plus tranquille.  
 
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30 mai.
 
Ma proposition (de sous-lieutenant) se précise. J’attends ma nomination d’un jour à l’autre avec impatience (1) ; je serais si heureux de vous faire ce plaisir... Chère petite maman, comme votre petit Jules sous-lieutenant serait joyeux de ce titre parce qu’il vous honorerait et quelle joie de revenir de la guerre avec les épaulettes, l’épée et la croix de guerre.
Me voici dans ma vingt-sixième année (2). Ah ! que m’apportera cette année-là ; je voudrais que ce fût beaucoup de joie. Je serais si heureux pour vous de revenir sain et sauf. Comme vous seriez fiers de votre petit chasseur alpin !
J’ai prié pour vous ce matin, que Dieu vous récompense enfin de tant de douleurs de l’absence !
 
(1) Jules Dupin fut nommé sous-lieutenant le 6 juin.  
(2) Jules avait eu vingt-cinq ans le 24 mai.
 
 
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Le 8 juin.
 
Quel travail toute la journée et j’en aurai sans doute encore à la tombée de la nuit... J’aurais voulu avoir le temps de vous écrire longuement pour vous parler de ce que je fais, pour vous raconter ma pauvre vie en détail ; mais quel travail depuis que je suis sous-lieutenant ! Les journées passent sans que je m’en aperçoive et les nuits elles-mêmes sont courtes ! Aurai-je la force nécessaire pour résister à cette chaleur et à cette fatigue ? Il est vrai que je suis beaucoup mieux depuis que je suis officier, et puis, le travail ne va pas durer ; dès que tout sera rangé par ici je n’aurai pas beaucoup de peine pour tout faire marcher... Mon capitaine est charmant, très bien pensant, il parle couramment du père Sertillanges et de questions religieuses diverses... Cela me distrait et me réconforte ; je me souviens de Paris et de mes amis.
 
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25 juin 1915.
 
…De plus en plus je suis las ! Priez pour moi. Je ne dors plus, je trotte toute la journée. Je me couche à trois heures pour me lever à sept. Je pense à vous tellement ! tellement ! Quand donc aurai-je un peu de repos, et de calme surtout, j’ai besoin de calme ! Ah ! comme j’aurai gagné du repos, de la joie !...
Comme je voudrais pouvoir vous écrire longuement.
 
Votre petit Jules qui vous aime de tout son cœur.
 
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Le 26 juin.  
 
Voici une heure bien courte avant le travail, j’en profite pour vous écrire rapidement. Je ne saurais vous dire la joie et l’émotion que me font maintenant vos chères lettres ! J’éprouve une intense nostalgie, malgré le peu de temps dont je dispose. Je voudrais tant vous revoir pour vous dire ce que je pense et ce que fais. Les lettres si courtes, où je vous dis simplement que je vais bien et que je suis las, me semblent bien sèches. Mais le temps me manque affreusement.
Je voudrais mettre dans chacune de mes lettres toute mon âme pour vous dire combien je pense à vous et combien je vous aime tous.
 
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Le 29 juin.
 
Il est six heures du soir ; je viens de me réveiller avec un sommeil de plomb et une de ces gu... de bois terribles. Ceci est la conséquence des vingt-quatre heures passées dans la tranchée sans dormir, dans une veille perpétuelle. Quelle vie fatigante je mène maintenant et pourtant cela ne manque pas quelquefois d’attraits.
Nous allons travailler dans le secteur d’un autre corps et figurez-vous que j’ai eu le plaisir de trouver, parmi ces chasseurs d’un autre corps, une extraordinaire exception, un jeune homme profondément religieux quoique sortant du peuple. Dans sa compagnie il est en butte aux railleries, aux tracasseries ; il me racontait tous ses déboires, heureux de trouver un officier dont les sentiments ressemblaient aux siens. Ceci ne se trouverait pas au 30e où il n’y a pas de sentiment religieux, mais où tout le monde est très tolérant. J’ai consolé ce pauvre petit, il a vingt ans. C’est curieux que la guerre n’ait pas éteint ces tracasseries au point de vue religieux. En tous cas, voilà qui m’a fait passer agréablement les vingt-quatre heures de tranchées dans l’eau, sous les obus et les bal1es...
Peut-être serons-nous relevés bientôt, cela ne sera pas inutile ; plus que jamais j’éprouve un immense besoin de repos, de calme, de paix religieuse. Où sont mes vieilles cathédrales !
 
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1er juillet.
 
C’est un des plus tristes avant-postes que je connaisse, où les arbres sont cassés par les obus, et où la terre remuée a rendu semblable à un fortin cette lisière de forêt.
Nous nous tenons en avant de cette lisière dans une parallèle de départ placée en plein champ, entre la lisière du bois allemand et notre lisière à nous. Là j’ai installé un abri contre l’artillerie formé de trois couches de rondins. Nous sommes dans l’eau jusqu’aux chevilles. Pour me délasser de cette obsédante parallèle, je viens parfois à la section de deuxième ligne, auprès des chasseurs à pied. Là, je puis dire que j’ai eu une des plus vraies joies que j’aie goûtées depuis le début de la guerre. Parmi ces chasseurs à pied, il y avait un petit chasseur de première classe, de Lunéville, imberbe, à peine âgé de vingt ans, parlant avec cet accent des Vosges si caractéristique. Ce gosse m’avait amusé dès l’abord avec sa parole vive, son regard clair : des yeux bleus transparents qui semblaient ignorants du mal ; grâce à ses boutades j’avais passé agréablement les dernières heures de ma veillée.
Je reconnaissais vaguement en lui ce signe distinctif d’une âme très pure, mais j’ai été surpris quand il m’a parlé, après un court préambule, de son amour pour la religion. J’ai retrouvé là ce que le Sillon m’avait si fréquemment montré : désir d’apostolat, amour de la famille, avec ces termes si simples de maman, papa, et en plus vocation du métier militaire. Nous avons causé tous les deux dans la tranchée aux premiers rayons du soleil matinal. Le jour commençait à dorer les crêtes de la forêt ennemie ; un grand calme accompagnait ce réveil ; point de coups de fusils, point d’obus. Les paroles avaient cette clarté qui émane de la vraie lumière.
Le gosse me parlait du patronage, de sa famille pauvre, de ses futurs galons de caporal, de sa vie prochaine comme rengagé. Il ne se doutait même pas qu’il pût être tué ; la vie rayonnait si clairement en lui qu’elle dispersait toutes les pensées funèbres. Accents de gamin de Paris, intonations limpides et inattendues ; je l’écoutais, ravi de lire dans une âme de jeune homme, de militaire, si détachée du mal et de toute mauvaise pensée.
C’était pour moi la plus douce musique, je n’avais rien entendu de pareil depuis si longtemps. Pauvre petit gamin, je ne le reverrai sans doute plus jamais ; il sera peut-être pris par une balle un jour, mais je tiendrai à fixer sa claire figure dans mon souvenir pour me réconforter aux heures de doutes... « Je suis calotin, me disait-il, les autres me chinent, mais qu’est-ce que ça me fiche, je ne me cache pas, je n’ai pas honte ». Sa mère lui avait envoyé une carte postale représentant le Sacré-Cœur, en la recevant, il a sauté de joie, il a embrassé la carte : « Tiens, ça c’est maman ». Alors ses camarades commentèrent l’image avec des paroles obscènes ; lui, n’écoutait pas. Il souffrait, sans bien y songer, de cette obscénité ; comprenait-il ? je le crois, mais c’étaient si peu ses pensées que rien ne le distrayait de son rêve et de son amour. Lacordaire disait qu’un jeune homme de vingt ans, encore pur, est la plus belle chose sur terre. C’est la première fois que j’en fais si nettement la constatation.
Petite âme, si près du ciel, quelle joie tu auras là-haut si Dieu te rappelle. Il ne me semble pas que tu sois faite pour ici-bas. Ta figure est transparente, comme tes yeux, comme tes cheveux trop blonds, comme ton corps dégingandé, disproportionné avec ta petite tête, sous ta grande capote de chasseur. Jusqu’à tes mains maigres et longues, il semble que l’âme te transperce et demande à partir. J’étais content de t’apporter l’encouragement d’un officier, les bonnes paroles qui disent de croire quand même, de rester toujours comme tu es. Oh ! mon Dieu, la vie qui me sera peut-être enlevée demain est belle quand elle offre la splendeur d’une âme pure.
Et rien ne vaut l’avril des feuilles et des fleurs Si ce n’est l’éternel printemps d’une âme pure. Ces vers que j’avais écrits il y a déjà quelque temps trouvaient en ce gamin leur plus nette réalisation. Oui, la vie est belle. Cathédrales gothiques, primitifs flamands, Annonciation transparente de Maurice Denis, rien ne vaut encore l’âme de mon petit chasseur. J’étais content d’avoir eu, après tant d’heures d’exil, la vision de la beauté. Une paix indéfinissable, semblable à celle qui succédait aux visites de Chartres, me pénétrait en ce matin de grand’garde.
Comme souvenir, je donnais au petit chasseur une croix venant de Montmartre, pour qu’elle le protège et que sa beauté ne soit jamais ternie.
 Merci, mon Dieu, de cette heure très douce, inoubliable au milieu de tant d’heures frivoles.
J’avais besoin de ce sursaut d’idéal, de cette montée, pour délivrer mon âme de tant d’irritations et de faiblesses.
 
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6, 7 juillet, Plainfaing.
 
J’ai reçu le sabre de papa et je l’ai étrenné ce matin à la revue du bataillon. Quelle joie d’avoir votre sabre, mon cher papa, et comme je suis fier de l’avoir présenté devant ma section, au défilé, en regard de tout le bataillon... Je serai décoré de la croix de guerre après-demain. C’est un grand honneur pour moi. Vous ne sauriez croire combien je désire vous revoir !...
 
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9 juillet.
 
Hier je ne vous ai écrit qu’un petit mot. Aujourd’hui, je veux vous parler de ma croix de guerre, je l’ai sur ma poitrine et je la trouve très jolie. Ce qui me la fait porter avec plaisir c’est de penser que je l’ai méritée cinq jours avant de vous voir...
Ce matin, défilé devant le général qui lui-même m’a remis la croix de guerre. Ceci se passait non loin d’un des avant-postes où nous avons le plus souffert au début de la guerre... J’avais pour cette grande revue mon sabre ou plutôt le vôtre, cher papa, et j’ai défilé devant quatre généraux, je ne sais combien de colonels. C’était merveilleux à voir, et ceci lorsque le canon tonnait tout près ; les troupes étaient astiquées à ravir, les fanfares ronflaient au nez des Boches, des aéros boches circulaient et nous, nous marchions au pas de revue, avec la croix de guerre à notre fanion gagnée, comme ma croix, le 25 décembre 1914. Ah ! cette nuit restera toujours dans mon souvenir ! Je me rappellerai cette horreur, ce froid, cette angoisse terrible, oui, tant que je vivrai j’aurai ce souvenir !...
Ce matin avec mon sabre, mes gants blancs, ma vareuse (celle que vous m’avez envoyée), avec un col blanc et des manchettes, j’avais vraiment de l’allure.
Bien chère petite maman, figurez-vous que dimanche passé je n’ai pu aller à la messe, que c’est triste ! Enfin dimanche prochain j’espère pouvoir y aller. Je ne sais même pas, au fait, quel jour nous sommes. Je pense à vous avec tellement de courage et de confiance !
 
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16 juillet.
 
Voilà que les derniers jours de repos sont terminés, le jour de la grande lutte et peut-être de la mort va venir. Je suis prêt. Rien ne me trouble. Je vais revoir la parallèle de départ où j’ai fait la connaissance de mon petit ami Auguste Vosgien. Grâce à lui j’avais passé de si bonnes heures au milieu du bombardement. Je me le rappelle encore et je crois ne l’oublier jamais. Quand on rencontre une âme de jeune homme aussi pure on en garde une invincible espérance dans la victoire de la religion, on croit plus sincèrement, on se sent mieux préparé à mourir. Je ne sais pourquoi cela m’a tant ému. Etait-ce les circonstances tragiques ? Je ne crois pas. C’est une chose que j’avais tant désiré : trouver une âme de jeune homme, chrétien, joyeux, enthousiaste et dont le regard reflète la pureté. Il a fallu que je vienne dans la parallèle de départ pour réaliser mon rêve. Je me rappelle autrefois, j’ai connu quelques jeunes gens pieux, mais le milieu les prédisposait à cette piété, tandis que mon jeune ami vivait dans un milieu hostile, ou plutôt d’une indifférence moqueuse.
Mon cher petit chasseur Auguste Vosgien, je prierai pour toi ; si je meurs, je veillerai sur toi, pour que tu restes toujours semblable à l’image que j’aie eue de toi. Ne pourrai-je pas, de  l’Au-delà, te secourir, te protéger, te diriger, te donner du courage ?
Avant de partir au combat je songe à ma parallèle de départ, aux causeries dans la cagna pendant le bombardement. Que Dieu te soutienne, petit chasseur ; je ne puis m’empêcher de penser à toi à cause de la grande joie et du grand calme que tu m’as donnés.
 
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19 juillet.
 
Je suis anéanti de fatigue et les opérations n’ont pas encore commencé ; nous attendons avec fébrilité dans la boue, la pluie et l’insomnie ! Je pense à vous avec toute mon âme ! Priez bien pour moi.
 
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Le 24 juillet.
 
J’ai survécu à la première phase de cette grande tourmente, Dieu soit loué, mais que va-t-il m’advenir par la suite ?.. Je vis dans des transes perpétuelles, non point que je crains la mort... mais je crains ta grande douleur, ma petite chérie, je crains votre infinie souffrance, ma chère maman. Mon petit ami Auguste Vosgien est lui aussi au grand danger, je voudrais bien avoir de ses nouvelles ; quelle douleur de le voir partir avant moi pour le ciel. Cher petit ! Je pense à toi, Dieu te guidera j’en suis sûr, mais je voudrais tellement savoir si tu vis pour prier pour toi ou pour t’invoquer si tu es mort. Ce sont des pressentiments que nous devrions avoir ; mon Dieu, pour mon petit ami je prie ce soir de tout cœur.
 
 
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 Le 25 juillet.
 
Mon petit ami a écrit à ma mère ; il lui parle de sa mère à lui qui l’aime dit-il inexplicablement, le mot est joli...
Quelle rude vie !
Je comprends l’angoisse de ma pauvre maman.
Le soleil est gai ! Presque tous les officiers du bataillon sont tués ou blessés, à ma section j’ai perdu un sergent et deux caporaux. Le soleil est de trop sur cette vision de tristesse ! J’ai l’angoisse de mourir et de voir mourir mon petit ami !
Douze mois terribles ! Et je supporte quand même la vie. - Des obus nous tombent dessus. - Mon Dieu, mon Dieu, pitié.
 
 
 
Note. - Ces mots sont les derniers que Jules Dupin ait écrits ; le lendemain il tombait frappé à la tête sans souffrance, après avoir enlevé avec sa section la crête du Lingekopf. Nous nous permettons de transcrire la lettre du chef de bataillon B..., commandant le 30e Alpins, qui parle de ses derniers instants.
 
 
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1er septembre.
 
Monsieur,
Un règlement cruel en apparence, mais sage au fond, interdit d’annoncer le décès autrement que par l’intermédiaire du ministre. Si je n’ai pu accomplir cette pénible mission auprès de vous il me reste du moins le devoir de racheter la sècheresse d’un avis officiel par quelques mots de sympathie pour le camarade qui portait avec autant de modestie que de distinction son galon d’officier.
C’était le 26 juillet, à la fin du jour, la 6e compagnie était en tête de l’attaque. Elle surprit l’ennemi par l’impétuosité de son élan, dépassa la crête et s’arrêta de l’autre côté, à quelques mètres de nouvelles tranchées ennemies pour organiser sa conquête.
Les uns tiraillaient, les autres piochaient, les officiers dirigeaient les travaux. Il fallait s’exposer, le sous-lieutenant Dupin faisait tout son devoir, sans hésiter, il s’exposait ; une balle le tua net.
J’étais à quelques pas de là. Je vis apporter le corps que l’affection des chasseurs ne voulait pas laisser à la tranchée de première ligne.
Ainsi se terminait à peine éclose une carrière d’officier. La noblesse du cœur, l’élévation des pensées du sous-lieutenant Dupin s’imposèrent à mes réflexions et je saluai respectueusement ce jeune héros.
Je m’incline aussi devant la douleur des parents.
Que mon émotion, celle des survivants, et, mieux encore, que la noblesse de la cause fasse passer dans leurs larmes une lueur de fierté !
 
Commandant B… (1)
 
 
(1) Le commandant fut lui-même tué quinze jours après au Linge.
 
 


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"Un pauvre diable a toujours eu pitié de son semblable, et rien ne ressemble plus à un soldat allemand dans sa tranchée que le soldat français dans la sienne. Ce sont deux pauvres bougres, voilà tout." Capitaine Paul Rimbault.
n°766
rohmer
Posté le 13-04-2007 à 15:35:32  profilanswer
 

Bonjour à Tous,
Bonjour Eric,
 
Merci pour ces textes qui nous font vivre et revivre nos chasseurs. :jap:  
 
Amicalement.
Evelyne et Marc.

n°768
Eric Mansu​y
Posté le 14-04-2007 à 08:07:29  profilanswer
 

Bonjour à tous,
Bonjour Patrice,
 
C’est tout simple : j’ai trouvé le nom de Jules Dupin et découvert l’existence de son Journal dans le deuxième tome de l’Anthologie des Ecrivains Morts à la Guerre (1914-1918). Voici ce qui est dit de lui dans ce volume : né à Feurs, il a fait ses études au collège de Montbrison, puis dans une institution religieuse de Saint-Chamond, puis a obtenu une licence de lettres et un diplôme d’études supérieures avant de préparer l’agrégation de lettres. Il s’est engagé en août 1913 au 30e B.C.A.
Il a produit le Journal de Maine de Biran (1912), Albert de la Ferronnays (1912), Les Ascensions du cœur (1913).  
 
Amicalement,
Eric  


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"Un pauvre diable a toujours eu pitié de son semblable, et rien ne ressemble plus à un soldat allemand dans sa tranchée que le soldat français dans la sienne. Ce sont deux pauvres bougres, voilà tout." Capitaine Paul Rimbault.
n°778
Yvick Hern​iou1
"Toujours servir gaiement"
Posté le 17-04-2007 à 17:27:36  profilanswer
 

Bonjour Eric,
Bonjour à Tous,
Merci pour ces superbes lignes ! :bounce:  
Amicalement,
Yvick


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Yvick Herniou
http://diables-bleus-du-30e.actifforum.com/index.htm
n°5409
Yv'
Posté le 28-01-2017 à 00:40:46  profilanswer
 

Bonjour à tous,
 
10 ans après, bravo à Eric pour ce travail !
Le Journal de Jules Dupin vient d'être mis en ligne sur Gallica. C'est seulement maintenant que je découvre ce texte émouvant.
A noter : on trouvera deux photos de Dupin prises sur le front.
 
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/b [...] p/f5.image
 
Cordialement,
Yves

n°5410
Eric Mansu​y
Posté le 28-01-2017 à 10:44:23  profilanswer
 

Bonjour Yves,
 
Dans ce cas, peut-être puis-je supprimer mon message initial, ce qui permettra de ne pas alourdir inutilement le forum.
Sujet connexe : le sort de la dépouille de Jules Dupin, qui reposait à Plainfaing dans une "sépulture de famille", ne manque pas de piquant.  
 
Bien cordialement,
Eric Mansuy


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"Un pauvre diable a toujours eu pitié de son semblable, et rien ne ressemble plus à un soldat allemand dans sa tranchée que le soldat français dans la sienne. Ce sont deux pauvres bougres, voilà tout." Capitaine Paul Rimbault.
n°5411
Yv'
Posté le 28-01-2017 à 12:38:54  profilanswer
 

Bonjour Eric,
 
Je ne sais pas s'il faut supprimer votre premier message, car les mots qu'il contient peuvent ressortir au cours d'une recherche (par exemple sur la Tête de Faux).
 
Cordialement,
Yves

n°5412
Eric Mansu​y
Posté le 28-01-2017 à 17:09:58  profilanswer
 

Rebonjour,
 
Jules Dupin n'avait pas tort d'écrire "J’ai survécu à la première phase de cette grande tourmente", autrement dit à l'assaut du 20 juillet. Son bataillon y a laissé, selon les sources, 40,6% à 47,8% de son effectif engagé, dont 12,7% à 13,3% de tués. C'est finalement au cours d'une journée bien moins mortifère (11 tués, 80 blessés, 2 disparus) pour le 30e BCA qu'il a été frappé, peu de temps avant que l'unité ne soit retirée du Linge (le 5 août).
 
Bien cordialement,
Eric Mansuy


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"Un pauvre diable a toujours eu pitié de son semblable, et rien ne ressemble plus à un soldat allemand dans sa tranchée que le soldat français dans la sienne. Ce sont deux pauvres bougres, voilà tout." Capitaine Paul Rimbault.

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  Les souvenirs du sous-lieutenant Jules Dupin (30e BCA)