Bonjour à tous,
Il faut toujours encourager le devoir de mémoire : alors félicitations à tous ceux qui continuent d'honorer ceux qui sont tombés, ainsi que ceux qui ont survécu.
Je me permets de reprendre maintenant le fil du premier message sur les hommes qui disparaissaient dans la boue. Voici un exemple moins sordide, car se terminant bien, de cette situation redoutée qui marqua tant les esprits et qui glace notre imagination. Il est dommage que l'auteur n'est pas cité l'unité du narrateur (le RICM ?).
Bonne lecture, cordialement,
A. Carobbi
"La camaraderie, plus forte que la mort.
Le lieutenant Lucien Gros relate un autre épisode individuel de ce 24 octobre, où s'exprime en termes touchants ce que le poète Marc Leclerc a appelé « la Passion de notre frère le Poilu » :
« 24 octobre 1916. - C'était le matin de l'attaque du 24 octobre 1016.
Nous donnions toute notre attention au tir formidable de notre artillerie, quand nous entendîmes des cris de « Au secours ! Au secours ! »
Souvent, nous l'avions entendu, ce cri, mais jamais poussé avec un tel accent d'angoisse. Électrisés, arrachés de nos trous, comme malgré nous, tant avait été tragique cet appel, nous courûmes, quelques chasseurs et moi, dans la direction d'où il était parti.
Dans un vaste entonnoir rempli de boue liquide de laquelle il lui était impossible de s'arracher, un bombardier du bataillon s'était enlisé en allant porter une caisse de grenades.
La glaise, puissante comme des tenailles, le serrait. Il sentait son corps aspiré vers le fond sans pouvoir faire un seul mouvement pour se sauver. Au contraire, s'il bougeait, il s'enfonçait davantage. Déjà, cette boue atteignait la hauteur des cuisses.
Immédiatement, les secours s'organisèrent.
Des bretelles de fusil attachées l'une à l'autre lui sont lancées.
Il s'en saisit. L'espoir renaît en lui, la sueur qui sillonnait son visage cesse de couler.
Hélas ! le calvaire ne fait que commencer. Il tire sur les bretelles, elles cassent, il s'enfonce jusqu'au ventre.
Que faire ? Il nous est impossible d'approcher de lui et de le saisir : trois mètres au moins de boue nous séparent. Un chasseur veut malgré tout tenter ce geste héroïque. Il avance un pied, sa jambe entière est engloutie aussitôt et nous avons beaucoup de peine pour l'arracher du bourbier.
Pendant que je reste à veiller l'enlisé, mes hommes vont à la découverte. L'attente est longue, longue... Ils reviennent enfin, portant des planches larges de dix centimètres et longues de plusieurs mètres.
Sans perdre de temps, nous lançons de chaque côté du camarade ces bois sauveurs.
Il essaie de se soulever en s'appuyant dessus avec ses mains.
Un peu d'espoir renaît ; il lui a semblé, et il nous l'a crié, que ses jambes, tout doucement sortaient de la glaise.
Malheur ! Au moment où, fatigué, il veut se reposer, son corps s'enfonce un peu plus. Il est enterré maintenant jusqu'aux épaules.
Pour lui, pour nous, c'est fini. Il va mourir.
- Laissez-moi, nous dit-il avec désespoir, vous avez fait tout ce que vous pouviez, je mourrai ici.
Mais nous ne nous déclarons pas vaincus encore. Si une planche pouvait être passée entre les jambes du camarade, son corps reposerait dessus, ce qui l'empêcherait tout au moins de descendre ?...
Une première tentative est faite.
Elle échoue, car il nous est impossible, à la distance où nous sommes, de pousser la planche avec vigueur ; la boue forme obstacle.
Il faut avant tout se rapprocher de lui.
Aussitôt, de tous côtés, nous ramassons ce que nous trouvons, planches, vieux fusils, sacs, rouleaux de fil de fer, débris de toutes sortes, tout est lancé dans le gouffre. Il semble insatiable, il avale tout. Enfin, gavé, repu, il laisse apparaître les derniers débris qui émergent.
Résisteront-ils ? Essayons.
Des planches sont amoncelées, un pas en avant est esquissé. L'équilibre est peu stable. Tout s'enfonce. Déjà, nous avons de la boue jusqu'à mi-jambe.
Mais, poussée avec force, la planche, doucement, tout doucement, glisse entre les cuisses de l'enlisé, non sans l'avoir cruellement écorché au passage.
Un cri de joie jaillit de nos poitrines.
Notre camarade renaît à l'espérance. Il ne s'enfonce plus.
Plaçant des planches les unes au-dessus des autres, nous réussissons à nous avancer à sa hauteur, au risque nous-mêmes d'être enlisés à notre tour.
Des bretelles de fusils, tressées cette fois, sont passées autour de son corps. Il n'y a plus qu'à tirer.
S'aidant de la planche sur laquelle il repose, s'accrochant avec ses mains à celles qui sont à ses côtés, tiré par six camarades, dont la force se décuple du désir qu'ils ont de sauver leur ami, après bien des efforts, bien des alternatives de joie et de désillusion, il est arraché du gouffre.
La camaraderie, née des souffrances communes, avait été, cette fois encore, plus forte que la mort."
Extrait de Jacques-Henri LEFEBVRE : VERDUN, la plus grande bataille de l'histoire racontée par les survivants. Les Editions du Riaux, collection Mémorial de Verdun, édition de 2005, pages 427, 428.