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  Eclatements de 75: comment perdre confiance en une arme excellente

 

28 utilisateurs inconnus

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Auteur Sujet :

Eclatements de 75: comment perdre confiance en une arme excellente

n°123020
ALVF
Posté le 25-08-2017 à 16:51:48  profilanswer
 

Bonsoir,
 
La "crise du 75" qui débute au début de 1915 dépasse par ses graves conséquences un simple problème technique d'artillerie car elle a de désastreuses conséquences sur les résultats des combats de 1915 et, accessoirement, cause la mort et des blessures très graves à des centaines d'artilleurs.
Cette crise coïncide avec l'arrivée sur le front des premiers lots de munitions fabriquées hâtivement par des établissements industriels dont certains n'étaient connus jusque là que pour leur fabrication d'objets en métal tout juste bon "à ferrer les ânes"! Tout ceci s'est accompli sous la responsabilité de l'entourage ministériel du ministère de la guerre puis du sous-secrétariat d'état à l'artillerie et à l'équipement militaire dont il est de bon ton de louer "l'enthousiasme républicain", style an II, prétendant faire jaillir du néant une industrie de guerre non inféodée aux "grands" industriels capitalistes, tels que Schneider ou Saint-Chamond.
 
Les chiffres sont pourtant cruels:
-d'août 1914 à fin décembre 1914, l'artillerie française tire plus de 3.000.000 d'obus de 75, tous fabriqués, soit dans les établissements de l'Etat, soit chez Schneider et Saint-Chamond. On ne dénombre que 6 éclatements ou gonflements de tubes de 75, soit 1 incident par 500.000 coups tirés.
 
-le 20 décembre 1914, apparaissent sur le front les munitions fabriquées au prix fort par une multitude de fournisseurs, plus ou moins compétents, pour lesquels il a fallu d'ailleurs diminuer les tolérances de fabrication à une limite dangereuse. Les conséquences sont immédiates:
 
.....au 30 janvier 1915: 30 éclatements de tubes de 75.
.....au 28 février 1915: 30 éclatements (cumul 60).
.....au 31 mars 1915:  230 éclatements (cumul 290).
.....au 30 avril 1915:   274 éclatements (cumul 564).
.....au 31 mai 1915:    150 éclatements (cumul 714).
 
....jusqu'au 30 septembre 1915: encore 279 éclatements (cumul 993).
.....ensuite nette décroissance du nombre des éclatements: 46 en octobre, 3 en novembre et 7 en décembre 1915 (cumul 1049).
 
Encore quelques chiffres:
-1 éclatement pour 500.000 coups tirés pendant toute l'année 1914.
-1 éclatement pour 5.000 coups tirés en mars 1915 (et même 1 pour 3.000 à la malheureuse IVe Armée engagée dans une bataille sanglante en Champagne).
-moyenne des éclatements au cours de l'année 1915: 1 pour 17.210 coups tirés.
 
Résultats: les artilleurs perdent confiance en un matériel jusque là excellent, on emploie des cordons tire-feu et on se tient à distance lors du tir, tout ceci au détriment de la cadence de tir, vitale en cas de crise et les commandants de batterie se constituent des petites réserves de "bons" projectiles construits dans les établissements de l'Etat ou chez Schneider et Saint-Chamond pour les "coups durs".
 
Ajoutons à ces chiffres calamiteux la perte, essentiellement par capture,  de 447 canons de 75 en 1914 (en août et en septembre 1914) mais de seulement 26 pour toute l'année 1915. On peut donc constater que l'Armée française a perdu dans les 18 premiers mois de la guerre le tiers de ses canons de 75 existants (4712 existants en août 1914) alors que la production de matériels neufs de 75 ne reprend vraiment qu'à la fin du premier trimestre 1915.
 
Je ne peux mieux conclure ce triste exposé que par le recto-verso d'une carte-photo écrite par un artilleur lucide au début d'octobre 1915:
 
-d'abord, la vue de l'éclatement dans l'âme d'un projectile causant la mort d'un artilleur, des blessures graves à trois autres et la destruction d'un canon de 75 de sa batterie:
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/2547/75eclate1.jpg
 
-enfin la magnifique analyse de cet artilleur:
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/2547/75eclatement1.jpg
 
Il est dommage que la Censure n'ait pas saisi cette lettre pour la montrer à messieurs Alexandre Millerand et Albert-Thomas et à son célèbre entourage de "normaliens", auto-promus grands spécialistes des marchés d'armement!
Cordialement,
Guy François.


Message édité par ALVF le 26-08-2017 à 08:26:18
n°123021
Piou-Piou
jusqu'au bout
Posté le 25-08-2017 à 17:18:40  profilanswer
 

Bonjour Guy François,
 
Un tout grand merci pour cette informations inconnue et détails des risques encourus par les artilleurs, pertes due à leur propres armes qui pourtant à leurs yeux représentaient une valeur sur.
Preuve que quand les financiers s'en mêlent la valeurs des hommes n'à guère d'importance, sans parler du matériel.
 
Cordialement.
Phil.


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Phil.
n°123022
Skellbraz ​ .
l'idée est debout. Hugo
Posté le 25-08-2017 à 17:26:37  profilanswer
 

Bonjour à toutes et tous
Je pense qu'on peut rendre, ici, hommage à André Citroën et à son usine du quai de Javel
cordialement
Brigitte


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avenir du forum
le sommaire des "femmes... " est désormais accessible en p1 du sujet
n°123089
p Lamy
çà marmitte par ici !
Posté le 28-08-2017 à 15:12:03  profilanswer
 

Bonjour,
 
Merci Guy de ces chiffres précis, j'imagine l'angoisse des artilleurs face à ces éclatements dû à des munitions de mauvaise qualité, entre autres à cause de contact entre la charge propulsive des douilles et celle explosive des obus.  
Problème en partie résolu à l'Atelier de chargement de Clermont-Ferrand (Gavranches), par soudure d'un disque de fer-doux à l'arrière des obus pour éviter la migration du feu vers l'obus, comme déjà évoqué ici.
 
Bien cordialement.
P. Lamy


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"C'est le Vin qui a fait gagner la Guerre"
Jean-Louis Billet, agent de liaison au 70e BACP
n°123092
clery
Posté le 28-08-2017 à 17:25:08  profilanswer
 

Bonjour à tous, bonjour Guy,
j'avais déjà lu cette information quelque part, et les artilleurs en voulaient surtout aux munitions de 75 fabriquées aux USA
Il mes semble même que le général Fayolle en parle dans ses "mémoires de guerre" à propos de l'offensive d'Artois de mai 15
Cordialement

n°123094
p Lamy
çà marmitte par ici !
Posté le 28-08-2017 à 17:50:44  profilanswer
 

Bonjour,
En fait les barres de métal à partir desquelles on fabriquait les obus par évidement au tour provenaient des USA, et c'est ces  barres qui auraient présenté des défauts dans leur structure permettant l'inflammation de l'explosif de l'obus au travers de micro-canaux en contact avec l'inflammation de la poudre de propulsion de la douille.
 
Cordialement.
P. Lamy


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"C'est le Vin qui a fait gagner la Guerre"
Jean-Louis Billet, agent de liaison au 70e BACP
n°123095
Laurent59
Mémoire du 72e et 272e RI
Posté le 28-08-2017 à 18:19:14  profilanswer
 

Bonjour, très interessant article ! merci
 
Laurent  :hello:


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Histoire du soldat François Louchart 72ème RI .  
Site du 72e et 272e RI Régiments Picards dans la grande guerre.
n°123592
chanteloub​e
Posté le 24-09-2017 à 22:21:57  profilanswer
 

Bonjour à toutes et à tous:
 
Tout ceci s'est accompli sous la responsabilité de l'entourage ministériel du ministère de la guerre puis du sous-secrétariat d'état à l'artillerie et à l'équipement militaire dont il est de bon ton de louer "l'enthousiasme républicain", style an II, prétendant faire jaillir du néant une industrie de guerre non inféodée aux "grands" industriels capitalistes, tels que Schneider ou Saint-Chamond.
nous dit   Guy François.
 
 
Fort bien, si j'en crois MERMEIX, mais ma mémoire peut me trahir, il y avait un certain nombre de  militaires  " d'un rang certain"  dans les rouages des ministère et si j'accorde un peu de crédit au général Mordacq la concurrence était assez grande pour ces postes parisiens et les avantages qu'ils procuraient ! ( sous Clemenceau ! )
Je conseille fort la lecture de son ouvrage publié en 1919 chez Plon à tous les passionnés par la période 14-18.
Le petit monde des militaires proches du pouvoir y est assez bien décrit.
Cordialement
CC


Message édité par chanteloube le 25-09-2017 à 09:09:38
n°123811
alain13
Posté le 09-10-2017 à 20:49:28  profilanswer
 

Bonsoir,
 
Il faut tout de même souligner qu'avant juin 1915 Albert Thomas n'était pas encore là.
Plus de 700 canons de 75 avait déjà explosés, et le directeur de l'Artillerie n'était autre que le général Baquet qui lors du Conseil des ministres du 29 juin 1915 se fera limoger.
 
Cordialement,
alain


Message édité par alain13 le 09-10-2017 à 20:51:44
n°123813
ALVF
Posté le 09-10-2017 à 22:29:10  profilanswer
 

Bonsoir,
 
Je crois qu'il faut tenir compte des circonstances dramatiques de l'automne 1914: le gouvernement est à Bordeaux où la confusion règne et où le Ministre de la Guerre Alexandre Millerand est obligé de prendre des décisions dans l'urgence.
Où était Albert Thomas avant le 18 mai 1915, date de sa nomination au Sous-secrétariat d'état chargé de l'artillerie et de l'équipement militaire?
La réponse est simple:
Le ministre de la Guerre, Alexandre Millerand a chargé Albert Thomas, député, au début d'octobre 1914, de centraliser toutes les questions relatives à la production de matériel de guerre et singulièrement des munitions.
C'est Albert Thomas qui organise la multitude de réunions où les commandes sont distribuées aux industriels, petits et grands, et notamment, pour notre malheur, aux ateliers incapables de monter une production aussi complexe. C'est aussi Albert Thomas (et son entourage) qui font revenir du front les ouvriers en principe capables de favoriser cette production. Il faudra attendre toutefois 1915 pour que la Loi fixe des règles précises au sujet de ces rappels du front.
Il suffit de consulter les archives des grandes sociétés pour se faire une idée du rôle exact d'Albert Thomas d'octobre à la fin de l'année 1914 dans le domaine de la production des munitions. Les archives des petites sociétés devraient aussi permettre de confirmer tout ceci mais elles sont moins facilement accessibles.
Faut-il rappeler que les lots de munitions de nouvelle fabrication apparaissent sur le front à partir du 20 décembre 1914 avec les conséquences que l'on sait?
Il est évidemment plus facile de trouver un militaire responsable mais la chronologie et les faits sont têtus, le général Baquet ne prend ses fonctions à la Direction de l'Artillerie que le 10 novembre 1914 en qualité d'adjoint et le 4 décembre en qualité de Directeur en provenance du front. Il "tombera" en mai 1915 après les interpellations du sénateur Charles Humbert, surtout connu pour sa campagne "Des canons, des munitions!" puis en 1918 pour ses démêlés judiciaires liés à ses liens avec Bolo Pacha.
Qui donc a signé (ou fait signer le ministre Millerand) au bas des marchés d'octobre et novembre 1914 concernant la fourniture des munitions de 75?
"On" ne se bouscule pas au portillon pour en assumer la paternité!
Cordialement,
Guy François.


Message édité par ALVF le 09-10-2017 à 22:45:56
n°124092
chanteloub​e
Posté le 22-10-2017 à 21:58:18  profilanswer
 

Bonjour Guy François,
 
Le retour de cette question me donne l'occasion, d'abord de vous saluer car il y a bien longtemps que je n'étais pas intervenu sur ce forum, ensuite de vous  questionner, si vous le voulez bien, sur les dates de livraison des lots d'obus dangereux, sur les contrôles qui ont été exercés en cours de fabrication et sur les essais de tirs s'ils ont eu lieu, enfin sur les réactions de la " hiérarchie militaire" et politique au moment où les munitions ont commencé à tuer nos artilleurs.
Je faisais remarquer au général Bach, quelques temps avant sa disparition, et sur une question de Justice militaire, que la démarche scientifique de l'historien devait s'accompagner de l'utilisation d'un vocabulaire sans ambiguïté et l’élimination de toutes formules à " interprétations molles ".  
C'est la raison pour laquelle il me semble nécessaire de creuser un peu cette dramatique affaire.  
De la date de signature des marchés aux premiers tirs, il y a toute une chaîne de décisions à reconstruire.
De la mise en fabrication aux incidents mortels bien des gens sont intervenus. Je passe sur la fourniture des matières premières qu'il sera difficile de remonter.  
 
Bien cordialement,
CC


Message édité par chanteloube le 29-10-2017 à 15:09:53

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