13 novembre 1915
J’ai procédé le 12 novembre à une enquête sur les faits indiqués dans une carte de dénonciation concernant le Lt colonel Doctaire, commandant d’Etapes de Dormans. Les résultats de mon enquête sont les suivants :
1°) Enquête à Condé-en-Brie. Le Lt colonel Doctaire vient fréquemment à Condé-en-Brie en automobile, il s’arrête généralement pendant une heure ou une heure et demie dans une maison amie, chez Mr Dard, ancien adjoint au maire de Condé-en-Brie (70 ans environ). Mr Dard est très bien considéré, c’est un bourgeois aisé, habitant une maison confortablement installée. Il a une domestique qui loge chez lui depuis le commencement de la guerre, sa nièce, mademoiselle Revel Camille.
Mademoiselle Revel est très honorablement connue à Condé-en-Brie, elle y vient depuis treize ans faire des séjours assez longs, notamment pendant la période estivale, elle est alors accompagnée de son frère, ingénieur, aujourd’hui mobilisé.
La résidence normale de mademoiselle Revel et de son frère est Paris.
Dans un bourg de 600 habitants, les faits et gestes de chacun sont épiés et commentés; les visites du Lt colonel Doctaire sont connues, jamais elles n’ont été interprétées défavorablement, mademoiselle Revel a dépassé la quarantaine, elle a les cheveux grisonnants, sa conduite est à l’abri de tout soupçon.
2°) Enquête à Dormans.
A : Chevaux du Lt colonel Doctaire. Le Lt colonel Doctaire a deux chevaux, il les monte rarement, ce sont des chevaux provenant de la réquisition, leur dressage est imparfait et on éprouve peu d’agrément à les monter. Le Lt colonel Doctaire les a cependant toujours employés lorsqu’il y a été obligé, notamment au début de la campagne pendant la retraite.
Les déplacements que le Lt colonel Doctaire est appelé à faire pour le service ne peuvent, sur leur longueur, être faits qu’en utilisant l’automobile.
B : chauffeurs du Lt colonel Doctaire. Le Lt colonel Doctaire possède un chauffeur et non deux. Son automobile (12/16 HP Renault) ne doit comporter qu’un chauffeur et jamais il n’a existé d’autre chauffeur que celui indiqué dans la situation des cinq jours fourni....
C: relations féminines.
Le Lt colonel Doctaire a connu à Dormans, où elle était venue avec son frère, mademoiselle Revel Camille.
Mr Revel, ingénieur, mobilisé, est un camarade d’école du Lt colonel Doctaire (école des arts et métiers de Angers). Ayant fait la connaissance de mademoiselle Revel, le Lt colonel Doctaire a continué à lui faire des visites lorsqu’il avait l’occasion de se rendre à Condé-en-Brie, notamment lors du règlement de certaines questions de circulation avec le brigadier de gendarmerie. Ces faits m’ont été confirmés à Condé-en-Brie.
Ayant la surveillance des dépôts d’éclopés de Crézancy et de Provins, le Lt colonel Doctaire, au retour de ses inspections à Crézancy, faisait un retour par Condé-en-Brie et allait voir Mr Dard et mademoiselle Revel. En outre étant en service à Château-Thierry, le Lt colonel Doctaire y a rencontré deux fois, tout à fait par hasard, affirme t’il, mademoiselle Revel qui y était venue pour des achats. Ils ont déjeuné ensemble à l’hôtel du Cygne, dans la grande salle à manger commune, la deuxième fois mademoiselle Revel était en compagnie d’une dame, une de ses amies.
Vers 15 heures, chaque fois, le Lt colonel Doctaire a pris congé de mademoiselle Revel et est rentré à Dormans.
Les relations d’amitié qui existaient entre lui et le frère de mademoiselle Revel ont créé des relations de sympathie entre lui et mademoiselle Revel, mais, affirme t’il, il serait o Dieu, abominable, d’y voir autre chose.
L’examen du permis rouge de l’auto du Lt colonel Doctaire indique du 1er au 8 novembre les déplacements suivants :
1er novembre : Port à Binson, Cerseuil, Oeuilly, Boursault, Epernay.
2 novembre : Crézancy
4 novembre : Château-Thierry
5 novembre : Crézancy
8 novembre : Crézancy.
Les 2 et 8 novembre, le Lt colonel Doctaire est revenu de Crézancy par Condé-en-Brie où il s’est arrêté pour rendre visite à Mr Dard et mademoiselle Revel.
Conclusion: les résultats de mon enquête me permettent de conclure que le Lt colonel Doctaire a pu donner lieu à la critique en se rendant très souvent à Condé-en-Brie mais que les motifs que l’on prête à ses visites à mademoiselle Revel sont calomnieux et immérités. Lorsque le Lt colonel Doctaire porte sur le permis rouge itinéraire Crézancy, il devrait au retour rentrer directement et non passer par Condé-en-brie pour convenances personnelles qui n’ont rien à voir avec le service.
Dans tous les cas, il faudrait, pour rester dans la régulation porter sur le permis : itinéraire Crézancy, Condé-en-Brie, Dormans.
Le détour fait chaque fois par le Lt colonel Doctaire a comme conséquence une dépense d’essence, une usure des pneus qui constituent un des abus que le commandement a interdits. Il semble d’ailleurs que la nouvelle délimitation des commandements d’étapes ( note n° 1669, 3° bureau DES. du 29 octobre 1916) ne permet plus la justification de déplacements ultérieurs du Lt colonel Doctaire à Condé-en-Brie qui dépend du commandement d’étapes de Château-Thierry. Par extension, l’inspection du dépôt d’éclopés de Crézancy semble devoir incomber au commandement d’étapes de Château-Thierry. Quant au dépôt de Provins, il est si éloigné que son inspection par le Lt colonel Doctaire doit coûter cher à l’Etat. Le Lt colonel Doctaire reconnaît d’ailleurs n’avoir vu ce dépôt que très rarement par raison d’économie. Ces renseignements sont donnés à toutes fins utiles, j’ai cru devoir les donner bien qu’ils n’aient qu’un rapport éloigné avec la mission qui m’était confiée.
Auteur présumé de la dénonciation anonyme ou instigateur de la dénonciation.
Madame Leclère, domiciliée à Dormans et propriétaire à Condé-en-Brie. Cette dame allait fréquemment à Condé-en-Brie en auto, conduite par un Belge qui avait un permis bleu délivré à tort par la région. Le DES. a refusé de délivrer un permis bleu à ce Belge, madame Leclère attribue ce refus aux renseignements fournis par le Lt colonel Doctaire. Elle lui garde rancune aussi de ce qu’il l’a obligée à loger des officiers et des militaires dans ses immeubles de Dormans, alors qu’elle voulait se soustraire à cette réquisition.