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  TINTIGNY 22/08/1914

 

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TINTIGNY 22/08/1914

n°88802
popol
Posté le 22-08-2011 à 18:03:12  profilanswer
 

Bonsoir à Toutes & Tous
 
-  A l’occasion de la commémoration du 22 août 1914, j’aimerais débuter un nouveau fil relatif aux combats en Belgique du 2e CA et de la 3e DIC à Rossignol, Tintigny, Breuvannes,  Saint-Vincent et Bellefontaine. Vos témoignages, remarques et réactions seront les bienvenus. Cela contribuera certainement aux recherches de notre ami Ren sur cette journée sanglante !
 
-  Un ami gaumais du forum m’a ainsi adressé un extrait d’un témoignage allemand sur ces combats. Gerhard SIEGERT était canonnier-pointeur au 1er groupe / 1ère batterie / 2e pièce du 6e Fuss AR, appartenant à la brigade d’artillerie de la 11e division d’infanterie (11e ID). Son carnet de guerre a été publié en 1923. Je vais donc vous livrer régulièrement - si l'intérêt se manifeste - une traduction, encore imparfaite et fort littérale, de cet extrait (« Kriegstagebuch eines Richtkanoniers » - éditions KOEHLER – Leipzig 1923 p. 30 et s.) ;
 
- Au préalable, voici un petit résumé de la situation, extrait de l’ouvrage du colonel A. GRASSET sur Rossignol :
 
Le 18 août au matin, la IVe armée allemande (colonel général duc Albert de Wurtemberg) est en mouvement :
- Son aile droite, le VIIIe AK, marche sur Bastogne et Saint-Hubert, à la recherche de l’aile gauche de la IIIe armée qui file vers le nord-ouest ;
- Son VIIIe RAK marche sur Maissin ;
- Son XVIIIe AK sur Libramont ;
- Son VIe AK sur Attert.
 
Le 21 août, la Ve armée demeurant immobile, après avoir atteint la Semois, et la IIIe armée continuant à marcher, la IVe armée doit, pour remplir sa mission, s’étirer encore vers l’ouest, et le VIIIe AK vient dans la région de Nassogne. Le XVIIIe AK se concentre dans la région Recogne – Libramont ; le VIe AK, dans la région Léglise – Thibessart. Le XVIIIe RAK est en deuxième ligne, dans la région Lescheret – Jusseret – Anlier, à cheval sur la route de Martelange à Neufchâteau.
 
Le VIe AK compte deux divisions (11e et 12e ID), fortes, chacune, de deux brigades d’infanterie, d’une brigade d’artillerie, d’un régiment de cavalerie et de deux compagnies de pionniers. Le régiment d’artillerie de campagne compte deux groupes de trois batteries à 6 pièces de 77mm.
Comme éléments non endivisionnés, le VIe AK dispose encore d’un bataillon de chasseurs, un détachement de mitrailleuses, un régiment d’artillerie lourde, un bataillon de pionniers et un bataillon du train.
 
La 11e ID (général von WEBERN) compte les 21e IB (10e Grenadiers + 38e IR) et 22e IB (11e Grenadiers + 51e IR), une brigade d’artillerie composée du 6e Fuss AR (colonel von ZGLINICKI) et 42e FAR (lieutenant-colonel von HEIMBURG), le 11e chasseurs à cheval, deux compagnies de pionniers (du 6e PR), la brigade divisionnaire du train, la 3e compagnie sanitaire.
 
Le 21 août 1914, la 21e IB et le 6e Fuss AR sont à Mellier, en couverture du VIe AK. Le 11e chasseurs à cheval, chargée de la sûreté éloignée, patrouille devant tout le front du corps d’armée vers Aubry, Herbeumont, Izel et Rossignol
 
- Donnons maintenant la parole à Gerhard SIEGERT :
 
« (…) A la première pièce (1. Geschütz), un réserviste se trouvait comme unique (canonnier-) pointeur, qui avait desservi jadis la même pièce à la 1ère batterie (1. Batterie) et avait demandé d’être reclassé à nouveau auprès de son vieux canon. Trois caporaux d’active desservaient la 2e jusqu’à la 4e pièce, moi y compris ; les deux meilleurs amis des plus jeunes années se trouvaient aux canons 5 et 6. Les desservants restants des canons uniques se connaissaient déjà maintenant, après que nous ayons exercé abondamment ensemble chemin faisant. Nous étions, à notre 2e pièce, cinq vigoureux gaillards qui pouvaient saisir habilement les roues en cas de nécessité. Notre chef de pièce wurtembergeois pouvait être absolument content et se consacrer ainsi à l’essentiel des conducteurs et des chevaux. Mais nous connaissions aussi notre attelage, il se composait essentiellement de chevaux de batterie actifs : si bien nous pouvions être tranquilles à tout égard.
 
Lorsque la tête de la colonne de marche atteignit le village de Thibésart dans l’après-midi du 20 août (1914), un long à-coup se produisit : un capitaine (de cavalerie) de nos chasseurs à cheval (Ndlr : le 11e) avait été blessé par un coup de fusil de francs-tireurs, comme il s’infiltrait en arrière, des otages furent arrêtés à l’instant même avec la remarque formelle qu’ils seraient immédiatement libérés dès que l’auteur des faits serait découvert ou se serait présenté volontairement (*). Plus tard, nous avançâmes à nouveau lentement et nous nous trouvâmes à environ 17h (heure allemande) au milieu du village. Ma pièce s’arrêta directement devant un petit café (Estaminet), auquel une affaire de produits coloniaux faisait partie. Des civils défilaient devant nous sans interruption : des hommes, des femmes et des enfants chargés de fagots, de valises et de paquets s’enfuyaient du village. Quelques vaches étaient traînées, à la suite une femme portait en pleurant un canari.
 
(*) Ndlr : voir témoignages n°s 773, 774, 775, 776 (Nieuwland VII p. 40 et s.) : arrivée à Thibésart vers 8h du matin par le chemin de Behême de la cavalerie d’avant-garde du VIe corps. Vers midi, Nicolas LEBOEUF, François BIEUVELET et son fils Joseph BIEUVELET furent fusillés à environ 100m de la dernière maison sur le sentier de Léglise. Voir déclaration du lieutenant von LINDELNER du 6e Fuss AR (p. 42).  
 
L’infanterie traînait cependant, agitée et remplie de rage à cause des tirs d’embuscade pour la première fois, non pas des maisons mais de l’extérieur, et repérait que le village était presque vide. Sur cela, ils (les soldats) commençaient à chercher des moyens de subsistance. Beaucoup d’artilleurs se joignirent graduellement à eux. Nos gens ne s’écartèrent d’abord pas des pièces. Alors, ensuite, la plupart courut dans l’estaminet et acheta là contre paiement en Mark ce qu’ils pouvaient recevoir. Lorsque je vis mes camarades sortir du café avec de la saucisse, du lard, des cigarettes et du tabac – j’étais jusque là resté seul sur l’affût, stupide et dégoûté – j’allai lentement de même dans le magasin et dégottai encore un morceau de lard et quelques mauvaises cigarettes. Le volet (la persienne) était baissé au magasin ; l’entrée se faisait par le café duquel on pouvait pénétrer dans le magasin par une porte ouverte. Ici se trouvaient 20-30 artilleurs qui exhibaient leur argent pour de la marchandise. L’aubergiste et sa femme servaient en dégoulinant de sueur. Ils étaient dépassés de servir d’un seul coup beaucoup d’acheteurs. Je vis la peur folle du mari. La femme se mit soudain à pleurer. De hauts commandements retentirent d’un coup dehors : On se met en marche ! En avant marche ! A ce moment, l’homme empoigna le tiroir caisse et s’enfuit horrifié avec sa femme, en laissant tout, par une porte arrière de la maison. J’éprouvai de la brûlante compassion envers ces pauvres gens qui se croyaient à chaque instant, en conscience d’une certaine complicité, abandonné à la vengeance d’un ennemi haineux, que je retournai à la rue et à la pièce. Lorsque je vins de la maison, mes camarades de pièce amenaient justement quelques poules et pigeons qui furent placés dans le caisson. Je m’assis indifférent sur l’affût, tout me dégoûtait.
 
Comment ces gens si calmes, si honnêtes jusque là, pouvaient-ils ainsi changer soudainement ? Ebranlé, je posai la question aux camarades : On nous a donc permis de réquisitionner ? Ils m’apostrophèrent excités : …, tu le regrettes encore, que nous avons pris des poules et des pigeons ; avons-nous fait peut-être du mal à quelqu’un ? Comment cela serait-il passé si tu avais été soudain perfidement blessé (abattu) au cours de la marche ? Je me tus. Ils avaient raison ! Ils étaient contaminés par l’excitation générale sur la blessure perfide du capitaine de cavalerie. La mollesse et la sentimentalité n’étaient plus ici de mise. L’instinct de conservation de soi-même, l’incertitude des heures prochaines et le souci de l’avenir devaient graduellement devenir plus forts que toute la morale et l’amour du prochain dans lesquels on avait grandi jusqu’à présent.
 
Notre batterie alla, vers 18 heures, en position sur une petite hauteur allongée au sud du village, où nous élevâmes le premier retranchement de campagne (Geschützverschanzung) des pièces. La hauteur courait parallèle au village, éloignée à peine à quelque cent mètres. Entre nous et les métairies, le bétail angoissé courait autour dans les jardins, des vaches hurlaient après leurs veaux, des cochons braillaient lamentablement, des moutons bêlaient.
 
L’infanterie, pas du tout rassurée, attrapa son « souper » (Abendbrot) : agitées, des poules caquetaient en désordre ; des cris entremêlés d’oies et de canards jusqu’à ce que l’obscurité tomba et commanda l’arrêt à tout ceci.
 
Lorsque le soleil se coucha, nous observâmes de nos emplacements de pièce l’événement suivant: en dehors du village dans la prolongation de la rue du village, à l’écart de la chaussée, se trouvait un petit bosquet au milieu du champ. A côté de celui-ci, plusieurs civils avaient été fusillés tout à l’heure par la cour martiale. Avec les yeux fixes, je regardais de loin cette scène et je ne l’oublierai jamais de toute ma vie.
 
C’étaient des villageois chez qui, malgré l’interdiction annoncée, des armes à feu avaient été trouvées. Le tireur perfide n’avait pas pu être découvert. Honte éternelle du gouvernement ennemi et des agitateurs qui avaient excité le pauvre peuple, et qui savaient de quelle manière il adviendrait des francs-tireurs. Pour les meurtriers isolés, les habitants innocents et souvent complètement inoffensifs devaient en pâtir. Cela amena avec soi la sévérité des lois de la guerre, que la troupe avait besoin pour sa propre sécurité.
 
Je ne mangeai rien de la volaille cuite auprès de notre pièce, j’engouffrai un peu de pain de munition avec du lard. Je ne pouvais pas dormir de toute façon, car j’étais à nouveau de garde à la pièce. Après l’irruption de l’obscurité complète et après que la batterie soit installée à 2300m d’une forêt se trouvant devant nous, tout le monde se coucha au calme sur des gerbes de céréales à côté des pièces. Les caissons avec l’attelage se trouvaient directement sur le côté, derrière la position.
 
J’étais assis sur l’affût, troublé au plus profond de moi-même, et me préparais à toujours plus  d’insensibilités et de brutalités, lesquelles devaient automatiquement devenir au sentiment du devoir. Alors le capitaine, qui était dans la voiture d’observation à l’aile droite de la batterie, s’adressa à la batterie endormie : Qui est de garde ? Immédiatement à moi ! Je trébuchai avec précaution vers la droite et me présentai. Bien, dit-il, marchez à environ 1000 jusque 1200m devant la batterie et cherchez l’infanterie. Un poste de surveillance doit bien se trouver devant nous dans le terrain. Transmettez à celui-ci qu’un agent de liaison doit me donner immédiatement la nouvelle dès la moindre chose se produisant devant l’infanterie. Soyez cependant prudent car c’est très sombre !
 
Je répondis : Oui, Monsieur le capitaine ! et demandai encore, de ne pas laisser tirer le plus tôt possible, avant que je sois de retour, puisque je pourrais marcher encore dans la ligne de tir.  
Après que j’aie conféré ma garde (à autrui), je marchai perpendiculairement à la batterie. Dans les ténèbres, je perdis bientôt toute orientation puisque je devais aller par les (champs de) céréales à hauteur d’homme. Quand j’arrivai tout à fait mouillé après 15 à 20 minutes dans un champ de pommes de terre, je commençai à appeler : Hé, infanterie ! Pas de réponse. Je continuai à marcher prudemment et hurlai à nouveau : Garde ! Poste de surveillance (Feldwache : petit poste) ! Quelqu’un répondit finalement plus loin : Oui, ici ! Je marchai un peu et appelai. Là retentit à nouveau : Ici ! Halte, qui est là ? Je répondis clairement et distinctement dans le silence sépulcral : Agent de liaison de l’artillerie ! Où est le petit poste ? Là, il y eut un frôlement et quelqu’un sauta vers moi : Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
 
L’œil s’était progressivement habitué à l’obscurité à force d’épier. Je reconnus devant moi une rangée d’arbres : pâturages ! Quelqu’un alla à ma rencontre et j’appelai en m’arrêtant : Qui êtes-vous ? Sergent-major HOCH du IIe bataillon du 63e régiment d’infanterie (II/63e IR) assurant la garde du petit poste ! Je dis après cela avec précipitation, l’adjudant croyait avoir un officier devant lui : C’est ici le caporal SIEGERT de la 1ère batterie du 6e FAR, mon capitaine fait demander de lui donner immédiatement l’information par agent de liaison, au cas seulement où le moindre petit fait remarquable se produirait devant vous.
 
Le sergent-major, qui s’était progressivement rapproché tout près de moi, me tâta, saisit mes boutons de caporal et me demanda méfiant des poux dans la tête (Löcher in den Kopf). Alors il s’informa, en conclusion, après que j’ai du lui donner presque tous les noms des commandants de la garnison de Breslau : Où se trouve alors votre Batterie ?
 
Lorsque je lui répondis immédiatement après cela : Exactement derrière vous ! il dit en riant : Et bien, vous êtes bien venus cependant de la direction, mon cher caporal. Aucune batterie ne se trouve exactement derrière nous ; mais je sais par hasard qu’une batterie du 6e FAR se trouve vers le côté derrière nous. Votre chance : vous avez appelé fortement. Mes gens sont passablement très nerveux : ils tirent sur chaque lièvre ! Après cela, il me raccompagna jusqu’à je puisse crier : Hallo 1ère batterie ! alors, seulement, il s’en retourna. Je fis immédiatement rapport à mon capitaine, après mon retour, que l’ordre serait exécuté.
 
Après minuit plusieurs incendies éclatèrent derrière nous au village, si bien que le ciel fut couvert de nuages sombres et que nos emplacements de pièce furent vivement éclairés. Nous eûmes fortement froid. A part quelques coups de fusil devant ou derrière nous, le reste de la nuit se passa calmement. Les camarades dormirent épuisés sur le sol à côté de leurs véhicules. De temps en temps l’un toussait. Entre-temps certains sursautaient, que le froid avait réveillé. On conversait silencieusement. (…) »
 
- Je vous souhaite donc une bonne lecture attentive et critique. Une bonne soirée (bien tourmentée et pluvieuse …) de Bruxelles !  
 
 
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°88867
popol
Posté le 28-08-2011 à 11:13:54  profilanswer
 

Bonjour à Toutes & Tous
 
- Nous poursuivons la traduction (encore maladroite et fort littérale) du récit de Gerhard SIEGERT. Le soleil se lève, nous sommes le vendredi 21 août 1914, la veille du 22 août sanglant ... :
 
 
«  (…) Lorsque le matin (21 août 1914) commença à poindre, on se réveilla. La forêt se trouvant devant nous n’était pas encore correctement discernable. Les avant-trains s’approchèrent et nous nous mîmes en mouvement à environ 2 km sur le côté, où nous nous réunîmes avec les cinq autres batteries de notre régiment (6e Fuss AR) dans un grand champs d’avoine. Les avant-trains ne furent pas démontés, malgré que notre infanterie tire continuellement – bien qu’isolée - dans l’avant-terrain pour la première fois. Nous entendîmes également des tirs lointains d’artillerie (Ndlr : le bombardement de Longwy a commencé), ce qui augmenta encore la tension générale. Avec calme extérieur, mais avec grande gravité nous nous attendions à chaque moment (à recevoir) l’ordre d’attaquer. Cependant, ce n’était pas encore si proche. A la surprise générale, nous allâmes encore dans la matinée en bivouaque sur un champ de chaume entre des poupées (gerbes) de blé (Getreidepuppen). On nous annonça ici que quelques corps allemands d’armée avaient triomphé en Lorraine (Ndlr : Bataille de Sarrebourg du 20 août 1914) de l’adversaire plus fort de quelque deux corps d’armée. Nous répondîmes à cette nouvelle par trois hourras et, de partout, les hourras de notre infanterie parvinrent jusqu’à nous.
 
Des tentes furent montées le soir. Le ciel s’était couvert à nouveau et un très fort orage, accompagné de pluie torrentielle, s’abattit sur nous. Les petites tentes voguèrent presque plus loin de nous. Une partie des Zeltbahnen (toiles de tente ?) étaient suspendues aux chevaux pour que ceux-ci ne gèlent pas trop la nuit. Malgré la tempête, on dormit comme (des) morts. (...)"
 
- Pour mémoire (Rossignol, p. 63 / A. GRASSET) :
 
L’ordre du AK est parvenu à la 11e ID à 03h50. Le point initial (PI), atteint vers 05h45, indiqué était le point 410 à 2km au Nord de Marbehan, carrefour des routes de Mellier et de Thibessart. L’avant-garde : 11e GR, 1er groupe du 6e FAR, un escadron du 11e chasseurs à cheval, est sous le commandement du colonel von KLEINSCHMIDT, commandant la 22e IB.
Le gros, suivant l’avant-garde à 1 km, est constitué par le II/38e IR, le 2e groupe du 6e FAR, le 42e FAR. Entre chacun des groupes d’artillerie est intercalée une compagnie du 38e IR. La 22e IB suit, puis la 1ère compagnie du 6e Pionniers, le 3e groupe du 6e FAR, la 3e compagnie sanitaire. Les trains et convois restaient jusqu’à nouvel ordre, sur les emplacements des bivouacs. (…)
 
 
 
" (...) Le matin suivant – le 22 août (1914) – qui promettait de devenir un jour magnifique, nous fûmes alertés à 3h30 (heure allemande). On se mit en marche sans « déjeuner ». En montant à cheval, chacun avait le ferme sentiment : aujourd’hui, c’est vraiment parti ! Précisément avant la marche en avant, le courrier de la maison – attendu avec impatience – nous était parvenu : pour certains, ce fut le dernier ! D’abord, cela alla longtemps sur une bonne chaussée par la forêt profonde et silencieuse. En chemin on s’arrêtait plus fréquemment que naguère encore. L’infanterie nous dépassait avec précipitation manifeste et chacun pressentait que quelque chose hors du commun était imminente. Nos officiers furent appelés à l’avant. La conversation était à la fois paresseuse et nerveuse. Aujourd’hui, les badinages habituels et taquineries insouciantes avec les camarades et l’infanterie, qui caractérisent la vie du soldat, sonnaient remarquablement raffinés. Celui qui disait de mauvaises plaisanteries, était considéré comme sec et audacieux ; celui qui était calme et sérieux comme timide et lâche.
 
Le temps passait. Le soleil s’élevait plus haut. Personne ne faisait attention à l’air pur et savoureux de la forêt après l’orage d’hier. Les chevaux étaient inquiets parce qu’ils étaient beaucoup importunés par des mouches et des insectes et ne souffraient pas comme nous des songes et des idées.
 
Combien cette marche était pourtant abrutissante ! Pourquoi ruminions-nous autant aujourd’hui ? L’air semblait, par la propre excitation intérieure, comme chargé d’électricité.
 
Lorsque nous avançâmes à nouveau après une longue halte, la tension se relâcha enfin. Tout à fait loin devant nous pétaradait le feu d’infanterie et des coups de canon isolés retentissaient dans le silence matinal. Des gens du bureau de l’état-major ainsi que des cavaliers mystérieux de patrouille de notre cavalerie de reconnaissance répondaient laconiquement à nos questions provoquées par ce qui se passait : Vous verrez bientôt ! Après une avancée étonnamment lente par la forêt, la batterie atteignit vers 9h du matin la petite ville de Marbehan qui était complètement évacuée par la population. Nous fîmes un (dé)tour autour d’une voie ferrée et de la gare sise à l’extérieur de la localité et cherchions la sortie ultérieure de la ville par une rue secondaire. La gare même était comme balayée. Des wagons et tout le matériel avaient été transportés, pas une seule vis ne se trouvait entre les rails.
 
Vers 9h30, la batterie alla dans une position de surveillance, avec quatre canons, derrière la ville dans le jardin potager de la dernière ferme tout près de la route de marche. Les deux autres pièces devaient rester près des caissons sur la route ; il n’y avait pas assez de place dans le petit jardin. Avec une certaine excitation, des « retranchements » furent érigés à hauteur d’homme à l’aide de gerbes de blé, à gauche et à droite des pièces. Les tubes étaient dirigés en direction sud-ouest vers Han / Tintigny. On ne  tira pas. Les autres batteries de notre régiment (6e Fuss AR) passèrent à fond de train devant nous sur la chaussée. Il n’y avait rien à voir quant à l’infanterie. Perdu dans les pensées, tout le monde s’accroupit derrière les pièces. Le paysage, paisible et immobile se trouvait devant nous, avec les champs de blé trop mûr, éclairé trop vivement par le soleil du matin. Les batteries s’éloignèrent de plus en plus, la chaussée fut plus vide. Nous étions seuls.
 
Là, notre infanterie invisible ouvrit vers 10h, à moitié à droite devant nous, un fort feu de protection, qui augmenta de minute en minute. C’était enfin comme une délivrance à notre engourdissement.
 
Le roulement (Räderasseln) de la batterie devenait de plus en plus faible, le combat d’infanterie de plus en plus fort. Tous étaient silencieux, à leurs places, dans l’attente fiévreuse : le rideau de fer de la plus grande tragédie de l’histoire universelle montait !
 
Après un moment, notre capitaine dit gravement : La batterie, écoutez ! Notre infanterie est tombée tout à l’heure sur l’ennemi et se trouve déjà au combat. Dès que les autres batteries sont en position, nous suivons. Ayez confiance en moi. Faites ce qui vous est commandé, ce que vous avez appris : alors aucune erreur n’arrivera. Et maintenant : Dieu ordonne ! Halt – Batterie halt ! Remettez les avant-trains !
 
Après que ceci se soit fait presque silencieusement, nous allâmes à fond de train sur la chaussée derrière les autres batteries. Dans le village suivant, Harinsart, dont un moulin à eau brûlait à la sortie, nous nous incurvâmes à droite. A ce moment, le tir complet des autres batteries tonnaient devant nous : notre régiment s’était installé dans sa première position de tir devant l’ennemi !
 
Le dernier espoir au grand miracle secrètement désiré était passé : la tournure vers une issue pacifique … des contraires très difficilement à comprendre entre les peuples et les nations. Les diablotins et les lutins, qui nous avaient accompagnés jusqu’à présent, disparaissaient en riant d’un air moqueur comme des ombres à tous les vents. Les personnes désabusées devaient se soumettre au passage vers une réalité cruelle. Une nouvelle page de l’existence commençait. Avec hésitation, en se dressant progressivement, on cherchait à lire dans l’expression du visage du voisin : comment comprend-il cela, comment celui-là le supporte ? Si nous avions été tous jetés dans la guerre, portés par l’enthousiasme unanime de toute l’Allemagne, il s’agissait pourtant de surmonter en ces instants l’élan naturel à la vie, de devenir mûr et tranquille pour la dernière plus grande offrande : la mort volontaire pour la Patrie.
 
Les sous-officiers d’active souriaient l’un à l’autre de manière significative; ils n’étaient cependant aucune échelle (référence). La batterie tout entière, comme partie vivante de la troupe, ne se souciait pas à ce moment de la vie intérieure de ses membres isolés. Elle n’était seulement qu’un outil. Mais combien l’action combinée de ses parties dépendait de chaque (membre) séparé. L’excitation et l’incertitude n’avaient jamais été encore aussi grandes qu’à cet instant.
 
Comment avaient pourtant répondu les cavaliers des patrouilles ce matin à nos questions curieuses ? Vous le verrez bientôt ! Ce n’était certes aucun renseignement clair, c’était une indication que l’on pouvait interpréter comme on voulait. Mais à cet instant la réponse à toutes nos questions faisait défaut.
 
Comme les roues follement en marche des canons, ainsi tournait irrésistiblement la grande Roue de l’Histoire universelle. Avec le dernier mal du pays accroché au cœur, nos yeux brillants cherchaient l’appui de nos chevaux qui tiraient inconsciemment les hommes sur les canons, les véhicules à travers des pays étrangers.
 
Et maintenant faisons fi de toute sentimentalité !
 
Les pensées se tendaient dans le souvenir du serment de fidélité au drapeau et du devoir affirmé par serment  pour le roi et la patrie. Levons encore une fois les yeux ! Et alors la batterie galopait en grondant au son du tonnerre du canon. Les chevaux jouaient et tricotaient encore une fois comme à la parade tant que nous allions sur la chaussée lisse. Lorsque nous quittâmes celle-ci et nous nous dirigeâmes à droite à travers un champ (labouré) mou vers une petite croupe, ils devinrent également plus calmes et s’appliquèrent énergiquement dans les cordes (in die Taue / brides ?). La dernière pensée au jeu était passée.  
 
Nous montâmes, à côté de la 2e batterie, à l’aile gauche de notre régiment (6e Fuss AR) tirant fiévreusement. Le corps était chaud devant l’excitation ! Le bruit assourdissant des cinq autres batteries nous frappait. Commandements sur commandements ! Appel : Munition ! Schrapnells, Schrapnells ! Le tir furieux du devant nous harcelait de notre côté. La première fièvre du combat ! Le feu ennemi d’artillerie tardait à venir, ce qui était cependant le plus attendu avec excitation intérieure. Les avant-trains furent ramenés en toute hâte à 300m en arrière dans une prairie basse. Pendant que nous, canonniers-pointeurs, nous préparions à tirer, les autres canonniers édifiaient à nouveau des « retranchements » ridicules, à hauteur d’homme, à l’aide de gerbes de blé, à gauche et à droite des pièces. Nous ne venions alors pas à la pensée, qu’avec cela, un tel déguisement des pièces d’artillerie était projeté.
Pendant que le capitaine s’orientait, je regardai de l’autre côté vers les autres batteries : 6 batteries, 36 pièces les unes à côté des autres, derrière 6 échelles d’observation des chefs de batterie. Nous avons eu ce tableau à voir seulement quelques fois durant la guerre entière. Devant nous, dans le lointain, les petits nuages de nos schrapnells crépitant, que le vent faible poussait doucement devant eux, campaient sur le paysage d’été scintillant.
 
Alors notre capitaine commanda dans le bruit des autres batteries : Schrapnell, fusée, mittlerer Zug (trait moyen ?) ! Des colonnes ennemies marchant tout droit (devant nous) ! 3000, Feu ! Quoique j’appartienne avec mon deuxième canon à la section (Zug) de gauche, notre pièce s’était trouvée, par la montée, située au milieu pour quelque raison ; je tirai donc avec. Le capitaine organisait la fourchette : 3400, feu ! Les deux tirs étaient à peine partis, que notre commandant de régiment galopa soudain de l’arrière dans la position et interpella le capitaine : Amenez immédiatement les avant-trains. Votre batterie se joint au 51e régiment (51e IR), qui marche là derrière – il montra ici nos avant-trains avec la main vers l’arrière – sur la chaussée vers Tintigny et allez en position dans la zone d’action du 42e FAR !
 
Pendant que nous nous préparions à amener les avant-trains et que les caissons arrivèrent, je regardai autour de moi : derrière nous sur la chaussée, une compagnie d’infanterie marchait de l’endroit où nous nous étions écartés. C’était la 9/51e IR. Elle était encore éloignée à environ 1000m du village de Tintigny couché dans le fond devant nous – dont nous entendions, à ce moment, pour la première fois dans notre vie le nom plein de signification. Derrière ce village, les batteries en action du 42e FAR se trouvaient sur une longue croupe analogue. Les pièces nous paraissaient aussi grandes dans l’éclairage parfaitement bon que des portails de grange. Lors de la remise des avant-trains, des schrapnells ennemis éclatèrent au-dessus de notre régiment et amenèrent les premières pertes. (Ndlr: batterie française à identifier!)
 
En quelques minutes nous avions atteint la queue de la 9/51e IR dont la pointe était encore à environ 500m devant l’entrée du village. Notre colonne légère de munition s’arrêta sur la chaussée. Tintigny se trouvait paisiblement devant nous. La chaussée s’incurva vivement devant l’entrée vers la gauche dans le village. (…) »
 
- Vos remarques sont donc toujours les bienvenues, car je ne maîtrise pas encore tous les commandements d’artillerie… !
 
- Bonne lecture et bon appétit! Un bon dimanche (le soleil est fort timide ...) de Bruxelles !
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°88870
terrasson
Vai i mesme pas paur
Posté le 28-08-2011 à 17:23:47  profilanswer
 

Bonjour a tous Bonjour Paul
Merci pour ce travail de memoire.La journée du 22 aout 14 a ete une dure journée pour nos armées aussi bien en Belgique qu en France.Le plus regretable c est que bien des civils ont eux aussi  "degustés" c est le lot regretable de toutes les guerres des gens innocents qui n ont rien demandés en patissent et rien a changé...
Merci Paul pour ces recits
allez un petit coucou du var avec plein de soleil et chaleur  qui vous sont dediés
adischats :hello:  
Christian terrasson


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soldat forcat a pas jamai portat plan lo sac.Es pas l'ome que gana  es lo temps
n°88962
popol
Posté le 03-09-2011 à 19:08:13  profilanswer
 

Bonjour à Toutes & Tous,
Bonjour Christian,
 
- Christian: un grand merci pour le petit cou-cou du Var !
 
- Gerhard SIEGERT poursuit son récit. Sa batterie est sur le point d’atteindre le village de Tintigny … :
 
« (…) A gauche de la rue se trouvait une longue haie vive d’environ 300m qui délimitait une prairie un peu plus profondément située de la rue. Un ruisseau coulait à travers celle-ci, passait sous un pont peu avant l’entrée du village puis s’incurvait à droite vers Le Mesnil-sur-Semois (Ndlr : Breuvanne). De l’autre côté de la prairie, un peu surélevée, se trouvait l’église du village. A l’instant où la 9/51e IR marchait sans pressentiment sur le pont, une grêle de feu s’abattit sur toute la compagnie à partir de tous les volets des fenêtres. Un terrible désordre en résulta devant l’entrée du village. L’infanterie, libre sur la route, se trouva d’abord embarrassée, sans couverture face à cette ruse. D’abord seulement un instant de choc, ensuite elle se défendit, désespérée, et tenta d’attaquer les portes barricadées. Mais l’adversaire perfide n’était pas seulement devant. Cela pétaradait de n’importe où, de tous les côtés et en particulier dans le dos de l’infanterie : Tack, Tack, Tack !
 
La pointe de notre batterie était encore à environ 250m de l’entrée du village. Le capitaine chevaucha à l’avant, tout près derrière le 51e (IR). Il tourna son cheval à la vitesse de l’éclair et cria à la batterie suivante : Les deux premières pièces en bas dans la prairie !
 
Ma pièce en faisait partie.
 
Mais la haie vive gêna l’accès à la prairie. Nous nous précipitâmes avec l’affût contre la haie, mais elle résista. Alors nous retirâmes les baïonnettes du fourreau et taillâmes désespérément dans les branches. Nos conducteurs achevant de manger, les sous-officiers et tous ceux qui étaient sous la main décrochèrent les bêches et frappèrent dans la haie.  
 
Enfin une brèche. Ma pièce dévala la première sur la petite pente.
 
Le capitaine, encore à cheval, m’appela deux fois et dit : Le clocher, le clocher, 300 – feu ! Comme sidéré, je regardai fixement des secondes durant la mêlée devant l’entrée du village : je mesurai alors l’église et la tour. Comme j’étais d’abord assis derrière le bouclier, je devins un peu plus calme. Le canonnier n° 3 tira fortement la queue de l’affût à droite : j’avais la grande direction latérale (Seitenrichtung).
 
Le commandement avait été imparfait, mais le capitaine nous connaissait ! Je chuchotai aux canonniers de la pièce : Schrapnell Aufschlag! Ne pas retirer plus tôt jusqu’à ce que je le dise !
 
Suivant une inspiration soudaine, où je vis réellement des petits nuages de fumée d’une mitrailleuse en action entre les volets de la fenêtre la plus élevée de la tour ? Maintenant feu ! criai-je au canonnier n° 1 : le coup enfonça profondément la queue de l’affût dans le gazon. Les planchettes du volet de la fenêtre supérieure de la tour se dispersèrent : la mitrailleuse était disparue. (L’obus devait avoir complètement rencontré la mitrailleuse.)
 
Les conducteurs et les gens de la colonne légère (de munition) hurlèrent sur la route « Hourra » de joie ! Au même moment, la pièce n°3 – qui s’était amenée entre-temps à côté de nous - tira son premier coup dans le toit de l’église. Un moment, cent paires yeux attendirent un retour de flamme (Stichflamme) ou de la fumée.
 
Je plaçai le second coup à quelques mètres plus profondément dans un pilier. Dans quel but ? Probablement, je voulais le replacer sur la tour comme c’était ordonné. Quel naïf ! L’obus pesait 13 livres. Mais nous n’avions encore jamais appris à connaître la propre puissance (fonctionnement) du projectile sur une telle courte distance !
Le troisième coup porta encore une fois dans le toit ou dans une fenêtre. Peu de gens l’avaient observé.
 
Entre-temps, la batterie toute entière s’était amenée près de nous dans la prairie. La « colonne légère » s’arrêta sur la route vers l’arrière. Là, la capitaine – cette fois à pied – m’appela à nouveau par mon nom : Halte, la maison rose en face derrière le pont ; même distance ! Tenir plus haut (Höher halten!) ! Attention à notre propre infanterie !
 
Devant l’entrée du village, de nombreux fantassins roulèrent sur le sol. Un feu rapide frappa les boucliers. Les canonniers amenèrent l’affût vers la droite : Feu ! criai-je au canonnier n°1. Le coup alla dans le talus de la rue ; quelques fantassins volèrent par terre, par la pression de l’air. Le capitaine me cria fortement : Tenir plus haut, nom de d… ! (Höher halten, zum Teufel) ! Le sous-officier de tir hurla : Si vous mettiez mieux le pointeur (Richtmittel) ! Mon conducteur de pièce wurtembergeois chanta (comme le coq : krähte) : Faites donc attention, tonnerre ! Humilié et désespéré je préparai le Dachrand (bord du toit). Je voulais porter sur le premier étage de la maison d’où on tirait encore obstinément des fenêtres. Et correctement : le coup porta exactement dans une fenêtre. Les protections disparurent en un moment. Avant le tir court malheureux, j’ai du manipuler d’un tour le tambour supérieur (Teiltrommel) du télescope panoramique, de telle sorte que celui-ci l’ait stimulé (sich verstellen ?). Cela ne pouvait pas être autrement, car le deux premiers tirs sur la tour avaient pourtant été placés correctement. Encore une fois et toujours, je tirai à nouveau dans les premières maisons jusqu’à ce que le capitaine commanda : Halte, répartissez le feu de la batterie entière sur le village ! L’infanterie ennemie se retire dans le village. Et derrière de village, les batteries de notre 42e FAR se trouvaient sur des hauteurs de l’autre côté !
Toutes les six pièces tiraient fiévreusement dans la localité. Sans discernement les obus volaient dans l’arrière du village. Avec appréhension, nous ne perdions toujours pas de vue le cimetière surélevé dans notre flanc gauche, dans le cas où l’infanterie surgirait peut-être avec des mitrailleuses.
 
Nous étions vers ce côté complètement découverts. Le bruit faiblissait progressivement. Avec frayeur soudaine, tous regardaient fixement le village. Là-bas montait, en de nombreux endroits, une épaisse fumée. Ici et là, des flammes claires montaient vers le ciel. Elles augmentaient si rapidement que toute la localité ressemblait bientôt à un immense foyer d’incendie. Nous avions le frisson. Nous ne voulions pas cela ! Un agent de liaison du 51e IR arriva alors en courant à la batterie, nous devions cesser le feu et le capitaine ordonna immédiatement : Arrêtez le feu (Feuerpause) !
 
L’infanterie se rassembla devant l’entrée du village et commença l’assaut. Oui, peuvent-ils donc (entrer) là dedans ? demandait excité l’un à l’autre. Le cœur battant, nous vîmes le 51e IR disparaître dans le village par bonds, en de petites colonnes. Avec la respiration coupée, nous étions aux écoutes de leurs « Hourras » et de leurs coups de feu isolés. Les bœufs mugissaient fortement, les chiens aboyaient et gémissaient. Alors tout devint calme. Plus tard, à nouveau, le craquement sourd des murs et des maisons s’écroulant jaillissaient du village. La fumée s’épaissit, les flammes se tordaient de plus en plus haut. (*) Les canonniers, préoccupés, toussaient : Nous devons peut-être suivre ici l’infanterie ? Ah, c’est absurde, nous ne pouvons pourtant pas aller dans le village avec des chevaux ! Et à nouveau, ce fut le calme dans la batterie. D’où les autres batteries se trouvaient, un furieux tir rapide s’éleva soudain. Comme nous l’apprîmes plus tard, la 2e batterie avait détruit un régiment d’artillerie tout entier, qui se trouvait encore partiellement rassemblé et qui était partiellement sur le point d’aller en position. A ce moment, nous n’avions encore aucun pressentiment que notre adversaire le plus dangereux avait déjà, pour la plupart, été prématurément mis hors de combat."
 
(*) Ndlr : voir le témoignage n° 782 (Nieuwland VII p. 91 et s.) 15h : L’incendie était tellement intense qu’on pouvait à peine respirer. La circulation est très difficile, car les troupes et les convois encombrent le village et l’on n’ose trop approcher des maisons qui flambent et qui menacent à tout instant de s’effondrer. A travers la fumée et le feu on aperçoit de temps en temps des cadavres d’habitants fusillés en pleine rue.
 
"L’épouvantable incertitude sur le feu adverse d’artillerie à attendre s’étouffa plutôt dans la gorge (im Halse).
 
Il pouvait être environ ½ 12h (11h30) lorsque le capitaine ordonna : Halte ! Batterie halte ! Remettez les avant-trains ! Durant des minutes, la batterie se trouvait « im Stillgesessen ! » (assise au repos) sur la prairie. J’étais assis sur l’affût avec le canonnier n° 1, avec le visage dirigé vers le village en feu. Nous conversions silencieusement et parlions excités sans bouger les lèvres. Avec cela, je gravai pour toujours, solidement dans ma mémoire, mes projets actuels. Juste à côté de la batterie, de l’autre côté de la chaussée (route), se trouvait une maison isolée. Je louchai par hasard une fois par-là. Soudain un coup isolé claqua de la maison. La balle frappa  5cm devant ma main droite sur le tube et alla en sifflant dans l’herbe. Je retirai effrayé la main et sautai, malgré le « Stillgesessen », comme une belette derrière le bouclier ! Et les canonniers de toute la batterie suivirent aussi vite, en un tournemain, mon exemple « héroïque ». Les conducteurs restèrent assis sur les chevaux, ils se tournèrent étonnés cependant à l’instant, comme s’ils avaient fait la sourde oreille au commandement de mettre pied à terre. Le capitaine tourna le dos à la batterie. Il parlait précisément avec un officier de l’état-major. Cependant au bruit, il se tourna également, eût un moment de surprise et cria, le visage en feu : Oui, que se passe-t-il donc ? Qui a donc commandé « Abgesessen » (la mise pied à terre) ? Mon canonnier n° 1 répondit : Mon capitaine, quelqu’un a tiré sur nous, là de l’autre côté, de cette maison isolée.  Cependant il répondit sévèrement: (Nu, wenn schon, deswegen wird noch lange nicht ausgerissen). Montez à cheval immédiatement (Aufgesessen) ! Quelqu’un appela de l’aile gauche, comme pour s’excuser : Mon capitaine, le deuxième canon a d’abord sauté (de cheval). Mais celui-ci lui fit la sourde oreille ou ne voulait pas l’entendre. (…) »
 
- Bonne lecture et un bon samedi (ensoleillé et très chaud > gare aux orages ...!) de Bruxelles!
 
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°89092
popol
Posté le 10-09-2011 à 15:52:46  profilanswer
 

Bonjour à Toutes & Tous,
 
- Voici la suite de la traduction du récit du canonnier Gerhard SIEGERT du 6e Fuss AR. Sa batterie change encore de position
 
 
« (…) Nous nous levâmes vite fait. Irrité, je chuchotai au canonnier n°1 : "Toi, le gars qui m’avait visé auf mich abgeseh’n, qui a justement observé quelle pièce a tiré d’abord sur la tour (de l’église)". Tous regardèrent vivement la maison isolée de l’autre côté, mais ne pouvaient rien découvrir. Le capitaine laissa, apparemment intentionnellement, attendre la batterie encore cinq minutes. Il alla à cheval, contrôlant et critiquant en détail sans sourciller, autour des véhicules séparés. C’était le calme complet dans la batterie ; nous étions assis comme des idoles (Ölgötzen). Seulement le bruit étouffé du combat retentissait du village, souvent couvert par le crépitement des flammes et le craquement sourd des toits et des maisons s’écroulant (*). »
 
(*) Ndlr : 106 maisons sur 147 ont été incendiées à Tintigny !  
 
« Il pouvait être environ midi lorsque nous nous mîmes en marche. Tout le monde respira car le fait d’être resté assis tranquille, comme cible imaginaire, était épouvantable. Le canonnier n°1 me dit : "Faites attention, lorsque notre pièce se met en route, si le porc tire à nouveau. Pourquoi le capitaine ne fait-il pas fouiller la maison ?" Mais la crainte n’était pas fondée. Il ne se passa rien. Peut-être de nombreuses paires d’yeux se tournèrent vers la maison.
 
La batterie passa seulement sur la chaussée devant un petit groupe de hauts pins, tout près à côté de la maison isolée, et alla en position derrière son potager sur la prairie. Maintenant la direction de tir était presque opposée et passait à gauche devant le village Le Mesnil (Ndlr : Breuvanne). Seulement quelques coups furent tirés sur l’infanterie ennemie que nous – canonniers-pointeurs - ne pouvions pas voir. Là, notre commandant de groupe – le major von MELLENTHIN – arriva par la droite dans la prairie à la batterie et demanda au capitaine de venir avec sa batterie. Nous allâmes au galop à environ 1000m sur Le Mesnil par les prairies et nous plaçâmes à côté des 2e et 3e batteries avancées entre-temps. Monter, retirer les avant-trains et tirer ne firent qu’un.
 
Maintenant, Le Mesnil se trouvait encore à environ 2000m devant nous dans toute sa largeur. Il s’agissait de faire attention car, dans le propre vacarme, les appels de commandement et les départs se mêlaient auprès des 2e et 3e batteries. Le terrain tombait trop légèrement vers le village. A l’endroit le plus profond coulait la Semois, venant à gauche de Tintigny, en deçà de Mesnil. Derrière elle courrait parallèlement une chaussée dans le village. Là derrière se trouvait une petite hauteur allongée sur laquelle se trouvait une grande métairie. Plusieurs pâturages s’étendaient devant les batteries, partagés par des clôtures de fil de fer, dans lesquels le gros bétail broutait. Entre la Semois et les pâturages se trouvaient plusieurs lignes de tirailleurs de notre 11e IR (Grenadiers). Celles-ci bondissaient à plusieurs reprises, couraient un peu en avant et se jetaient à nouveau par terre. Le bétail s’enfuyait craintivement en beuglant sur les clôtures.
 
"Fusée schrapnell, toute la batterie, tout droit sur l’infanterie ennemie reculant sur la hauteur ! commanda le capitaine : 2400 tirez ! pointage direct ! Regardez pourtant comme les gars qui courent. "
 
Nous tirions avec fièvre, d’abord un peu nerveusement, ensuite plus calmement et plus sûrement. Nerveusement : parce que nous nous trouvions complètement libres et à découvert sur la prairie et nous nous attendions à chaque instant à un feu d’artillerie. Les pièces des 2e et 3e batteries tonnaient à côté de nous. Le major avait réuni son groupe. "2200, 2250, 2300!" hurlait le capitaine, pour se faire comprendre dans le vacarme. "Les canonniers-pointeurs font attention ! Prenez la métairie derrière le village sur la hauteur comme repère principal : plus haut 2 ; distribuer le feu ! Ne voyez-vous pas les gars en pantalon rouge ?"
 
Les canonniers travaillaient baignés de sueur. Tous ceux qui n’avaient rien à faire aux pièces acheminaient des munitions : officiers, sous-officiers, téléphonistes, cavaliers de liaison. Entre-temps, les canonniers-servants réclamaient toujours des munitions. Des signaleurs allaient chercher avec leurs drapeaux la « colonne légère de munitions » (LMK). Quatre, six voitures couraient de l’arrière dans la batterie. Les gens sortaient prestement les paniers, emballaient les vides, et s’élançaient à nouveau (vers les pièces). Le conducteur annonça – comme il l’avait appris – précipitamment quelque chose au capitaine. Celui-ci refusa ; cela lui était égal, ce que le sous-officier lui annonça. Il ne regardait fixement que le fonctionnement de la batterie. La fièvre du combat l’avait également saisie.
 
Tout près, derrière le groupe, se trouvait le major qui surveillait les batteries. Les pièces isolées s’en donnaient. On tirait avec des cris. Les canonniers-pointeurs ne faisaient plus attention aux commandements. On avait son objectif, on avait des munitions ; maintenant ne plus quitter l’adversaire du télescope et tendre rapidement (le tir) : c’était l’essentiel. Les canonniers faisaient tourner mille fois autant leurs manivelles. Le canonnier n°4 mettait les détonateurs que la sueur lui descendait, le canonnier n°5 l’aidait. Les artilleurs de la voiture à munitions traînaient les obus, retiraient les goupilles, préparaient. Le conducteur de notre voiture à munitions était le sous-officier à munitions de la batterie. Il courait de pièce en pièce en distribuant les munitions, maintes fois avec deux lourds paniers dans chaque main qu’il jetait à la pièce isolée. Une pièce tirait plus que les autres selon que le canonnier-pointeur observait son objectif. Mon œil ne quitta pas le télescope, satisfait je riais parfois de manière non naturelle lorsque les Français couraient vers la métairie, rapides comme des chevreuils entre les poupées de céréale (gerbes), courbés et maintenant leur képi sur la tête. Parfois j’arrêtai de respirer lorsque des obus éclataient de plus en plus à côté d’eux, tout près devant eux ou derrière eux.  
 
Le capitaine sautait de pièce en pièce : il encourageait et commandait. Par moment, on ne comprenait pas ses propres mots. Entre-temps, je criai toujours une fois au canonnier n°1 : "Plutôt ne pas décharger (abziehen) jusqu’à ce que je le dise !" J’avais peur pour mon oeil lors du tir rapide que (…) lors du retrait prématuré des coups d’oculaire du télescope panoramique. Le vacarme assourdissant dura une demie heure, peut-être aussi encore plus longtemps. Aucun n’avait mesuré le temps.  
 
L’infanterie se collait cependant sur le gazon. Le pauvre bétail se tenait aux clôtures de fil de fer. Des regards de compassion infinie les rencontraient. Le commandement Halte – Arrêt du feu ! vint finalement à la batterie. L’un devait voir (lire) l’autre sur la bouche pour le comprendre. Cela bourdonnait et tintait dans les oreilles. On semblait avoir perdu l’ouïe mais cela s’arrangea bientôt. La respiration profonde suivait. On avait nettoyé passablement le terrain devant nous et procuré de l’air à notre infanterie. Bientôt, d’un air satisfait, les visages souriant se montraient à nouveau. Oui, même les plaisanteries recommençaient. Tout s’était bien passé jusqu’à présent, et il ne semblait pas y avoir de l’artillerie « en face ».
 
Plusieurs voitures de la « colonne légère » revinrent de l’arrière avec un train d’enfer vers la batterie, avec des munitions. Les visages agités et timides des gens de la colonne semblaient d’un seul coup comiques. Entre-temps, nous étions devenus nous-mêmes presque arrogants et raillions leur précipitation : "Oui, oui, gaillards, chez nous c’est la guerre ; vous vivez là derrière assurément plus à l’abri (scheener= sicher)! " criait quelqu’un de la pièce voisine à un conducteur de la colonne qu’il connaissait. Ils souriaient pourtant, mal assurés, échangeaient précipitamment les paniers et s’éclipsaient. Nous à la pièce devions involontairement rire de l’acclamation.  
 
Le capitaine écoutait tacitement la taquinerie ; une telle humeur lui convenait bien. Seul notre chef de pièce disait sévèrement : "Quatsche Sie nicht so viel, passe Sie lieber aaf ! (Ne dites pas tant de sottises, faites mieux attention !)". Le dialecte « süddeutsch » tellement différent de notre chef de pièce excitait toujours nos zigomatiques (muscles du rire), nous percevions pourtant dans cette réprimande la teinte d’une certaine crainte. Un chef de pièce avait justement un tas d’obligations, et il était parfois tout à fait bon lorsqu’il replaçait ses hommes dans leurs limites. Peut-être que le « Süddeutsche » froissait à ce moment aussi la manière un peu outrecuidante des silésiens ? Malgré le rapport ordinairement bon avec notre chef de pièce, cela devint soudain calme à la pièce. Je traînais un peu, bien que je n’aie pas participé moi-même à la taquinerie, à regarder par le télescope. Les autres triaient des munitions. Faisant diversion, l’un dit : "Enfants, j’ai une de ces soifs ! Oui, moi aussi. Moi aussi." On pensait pour la première fois à soi. La soif tourmentait beaucoup, la faim moins, bien qu’on ait plus rien mangé depuis hier soir. Le peu de café d’hier du bidon avait été bu de bonne heure au cours de la marche. Il était environ ½ 2 h (13h30) de l’après-midi. Nous nous assîmes à la pièce et somnolâmes. A la dérobée, plusieurs saisissaient de temps en temps de la musette un morceau de biscuit de l’inviolable « ration en fer ». D’autres les imitaient.  
 
Pour ne pas m’endormir, je regardai par le télescope. C’était singulièrement calme dans toute la ligne de combat. Sous la protection du bouclier, le chef de pièce tenait également sans interruption ses jumelles aux yeux. Les canonniers-pointeurs reçurent l’ordre d’observer continuellement l’avant-terrain. La métairie tantôt bombardée se trouvait comme abandonnée dans l’air d’été tremblant. Des Français isolés y couraient parfois encore. Cela ne valait pas la peine de tirer sur ceux-ci. (…) »
 
- Bonne lecture et un bon samedi (bien chaud et orageux ...) de Bruxelles!
 
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°89220
popol
Posté le 17-09-2011 à 15:46:49  profilanswer
 

Bonjour à Toutes & Tous,
 
- En espérant ne pas vous lasser avec le récit de Gerhard SIEGERT, voici la suite des événements:
 
 
« (…) Les lignes de tirailleurs devant nous se dessinaient comme de sombres traits sur le gazon. Les gens dormaient-ils ou étaient-ils peut-être morts ? Le bétail errait en cherchant une issue d’une clôture à l’autre. Quelques bêtes se trouvaient étendues d’elles-mêmes sur le sol. Des fantassins blessés rampaient ou boitillaient lentement vers notre position. Des lignes de tirailleurs se détachaient des gens isolés : des infirmiers ! Ils poursuivaient les blessés. Leurs brassards blancs avec la croix rouge s’éclairaient au soleil. Oui, d’où viennent donc les blessés ? Qui a donc tué les vaches ? Avions-nous également reçu tantôt le feu sans le remarquer dans le vacarme ? La batterie n’avait encore aucune perte jusqu’à maintenant.
 
Là, tout d’un coup, un grand nombre de civils se déplaça devant nous sur la chaussée vers Le Mesnil, provenant de Tintigny. Ils étaient chargés de paquets, de lits et poussaient devant eux des vaches, des veaux et des chèvres. Des chiens couraient à l’avant. Soudainement éveillée, la batterie regardait fixement, avec les yeux écarquillés, vers les pauvres gens, qui voulaient se mettre entre les deux lignes de feu. Nous entendions les cris des femmes et des enfants. Nos cœurs se contractaient ensemble : Si nous pouvions pourtant les aider ou, tout au moins, les mettre en garde ! Lorsqu’ils furent exactement devant nous aux lignes des tirailleurs, des mitrailleuses ennemies cachées cliquetèrent subitement. Le défilé des civils s’arrêta plusieurs minutes, embarrassé ; ensuite il rampa plus loin. Je pouvais voir exactement par le télescope chaque geste de la main. Plusieurs fois je fermai les yeux et dis aux camarades, en me soulevant: "C’est vraiment terrible ; les pauvres gens courent directement au feu !" Notre infanterie s’élança bruyamment, courut en avant et se jeta à nouveau là, ne donna cependant pas un coup de feu. Il nous sembla, comme si elle voulut chasser les civils vers l’arrière. Cet événement mérite d’être souligné en particulièrement :
 
Il y a eu 368 personnes civiles tuées ce jour dans l’espace de notre corps d’armée dans les villages de Tintigny, Le Mesnil et Rossignol, comme il m’a été raconté sur place par la population (?). Cela m’a été expliqué plus loin de manière catégorique qu’une attaque contre des personnes civiles n’a été effectuée nulle part – du côté allemand!
 
Les civils s’enfuyaient en criant dans les fossés de la chaussée, se débarrassaient des paquets et poussaient en bas le bétail. Après des minutes, ils se levaient à nouveau et couraient en arrière précipitamment sur la chaussée vers Tintigny. Leur clameur nous parvenait  lamentablement de notre côté.
 
"Tous à couvert !" cria le capitaine. Nous nous abaissâmes tout près du bouclier (des pièces). Mon œil collait formellement au télescope. Le cœur battant, je n’observais que les civils et devins seulement plus calme lorsqu’ils disparurent derrière un bosquet vers Tintigny.
 
Des balles volaient contre notre bouclier. Des centaines de balles sifflaient dans l’herbe. Tant que nous n’avions pas besoin de tirer, il n’y avait aucun danger, car les balles françaises ne perforaient pas nos boucliers de protection.  
 
Le commandant de groupe (major) se baladait (stelzte) calmement et tranquillement en dehors de chaque couverture 50m derrière nos pièces de haut en bas. Il avait ses jumelles  continuellement devant les yeux et cherchait apparemment les mitrailleuses ennemies. Nous l’observions en dehors de la couverture : Pourquoi ne se mettait-il pas à couvert ? Une fois il leva pensivement un pan de son manteau et le considéra attentivement : une balle l’avait transpercée. Venant de l’arrière, un sous-officier de notre batterie lui apporta un message. Le sous-officier parlait à voix haute et avec cela il lui donna du café du bidon qui avait été frappé tout à l’heure par une autre balle.  
Le commandant de groupe (major) l’envoya immédiatement à couvert et courut lui-même lentement à la 2e batterie. Tous l’avaient observé et le poursuivaient soucieux. La confiance au commandement venait également aux derniers sceptiques.
 
Nous restâmes dans le feu de l’infanterie durant une heure entière. La chaleur du soleil nous opprimait ; on luttait avec le sommeil. Soudain, deux schrapnells crépitèrent par-dessus la batterie. Nous nous levâmes avec précipitation. Toute la fatigue disparaissait : maintenant, c’est parti !
 
Le commandant du groupe (major), qui avait interrompu sa course seulement pour un court instant, se trouvait justement derrière nos pièces. Il leva ses jumelles et cria à la batterie : "Attention ! Artillerie ennemie ! Faites attention où elle se trouve !" Il ne tomba que six coups ; ensuite cela redevint calme. N’était-ce pas remarquable ? L’adversaire avait peut-être réglé le tir mais il ne passa pas au tir d’efficacité. Nous devions constituer pour les Français une cible tout simplement idéale. De même, le tir des mitrailleuses avait cessé. On se hasarda à nouveau derrière les boucliers pour bouger les membres devenus raides.
 
Il devait être environ ½ 4h (15h30) lorsque vint du régiment l’ordre : nous devons bombarder le village Le Mesnil (Ndlr : Breuvanne ?) se trouvant devant nous et que l’infanterie voulait prendre d’assaut.
 
La vie revint à nouveau à la batterie : "Schrapnell Aufschlag, feu échelonné pour toute la batterie, commencez avec 1800 de l’aile gauche, feu !" commanda le capitaine. Je pris comme objectif une grosse maison d’un étage avec 19-2000 et tirai 4 à 6 coups dessus l’un après l’autre. Le vacarme devint à nouveau assourdissant, comme les 2e et 3e batteries tiraient avec.
 
Mon premier coup alla dans le jardin, le deuxième dans le mur de la maison. Le dernier devait être placé dans le toit. La maison semblait disparue. Une telle compassion énigmatique me saisit à nouveau à cet instant, que je pointai à gauche à côté de la maison : le coup vola à travers les arbres fruitiers sur la rue du village. Irrités, les canonniers de la pièce crièrent : "Tu n’atteins donc pas la maison ?"
 
Je dis contrarié : "Laissez-moi tranquille, je vois cela autrement !"  Mon tir suivant alla à droite de la maison dans le village. Le chef de pièce cria fâché : "Sie schiesse ja scho wieder danäbe ! (Vous tirez encore à côté !)". Entêté, je criai : "Monsieur le sous-officier, j’ai observé quelque chose sur la rue du village." (Personne ne pouvait me contrôler au tir des armes). Mais au même moment plusieurs coups frappèrent dans le toit de « ma » maison : une fumée épaisse s’éleva. Je me tournai tristement vers les desservants : "Dommage, dommage !" La maison n’est pas encore vieille, je voulais volontiers la ménager. A mes mots, le capitaine commanda : "Halte, cessez le feu !" Les 2e et 3e batteries entendirent également l’arrêt du tir.
 
Les lignes de tirailleurs devant nous se levèrent immédiatement et passèrent à l’assaut. Elles se précipitèrent vers le village, passèrent à gué la Semois peu profonde, franchirent avec de forts "Hourras" les clôtures et disparurent dans les jardins. Nous poursuivîmes comme prostrés leurs assauts vers l’avant. S’ils tombaient sur de la résistance ? Si le village était occupé aussi perfidement que celui de Tintigny ? C’était le premier assaut préparé par nous et c’était pour nous quelque chose de nouveau. Tous voulaient voir au télescope. Je les repoussai ainsi que le sous-officier. La progression dura 10, 15, 20 minutes. De temps en temps le tapage du combat de l’infanterie cessait. Nous fûmes soucieux : "Préparez les obus !" A la fin ils se sont trouvés dans une embuscade ! Mais comme des "Hourras" retentirent à nouveau. Aucun bruit n’était entendu dans la batterie. Les canonniers retinrent leur respiration.
 
Le commandant de groupe (major) se trouvait derrière ma pièce. Il tenait avec application ses jumelles devant les yeux et suivait l’assaut aussi tendu que nous.  
 
Le village (*) s’étendait dans toute sa largeur devant nous. La sortie de droite se profilait sur le côté. A 150m de là, la route menait sur un pont blanc lumineux par-dessus la Semois. Tout près derrière le pont, la chaussée s’incurvait vers la gauche en un fort coude vers Rossignol.
 
(*) Ndlr : il s’agit donc bien de Breuvannes et non Le Mesnil !  
 
D’un seul coup le silence fut brusquement interrompu : le canonnier-pointeur de notre 4e pièce – le caporal MARTIN – commanda tout à coup à son canonnier 3 : "REICHERT, faites attention ! A droite de la sortie du village : Stab ! 2300 !"  Les canonniers obtempérèrent, ils font feu. Furieusement, le capitaine courut de la voiture d’observation à la pièce n°4 : "Qu’est ce qui se passe ? Qu’est-ce qui vient donc à l’esprit ? Autant que je suis déjà ici, mes canonniers font-ils ce qu’ils veulent ?" Il ne vint pas jusqu’à la pièce. Le commandant de groupe (major), qui avait tout observé, cria de manière perçante: "Attention, artillerie ennemie entre le village et le pont ! 2300, tir rapide !" La batterie tira presque au même moment, les 2e et 3e batteries suivirent.
 
J’étais d’abord quelque peu embrouillé. Le petit nuage du premier tir de notre pièce n°4 campait entre la sortie du village et le pont. Cela grouillait là-bas. Sans reconnaître quelque chose de précis, je pointai le pont dans la première excitation. 18 pièces placèrent leur tir en même temps devant, dessus, derrière (le pont). Le vent écartait les nombreux petits nuages. Sans commandement, une pause de feu de 6 à 8 secondes s’établit ; alors le triple groupe le plus proche roula. Une pause respiratoire angoissante s’installa à nouveau. Et quand le vent eut chassé la fumée, nous vîmes devant et sur le pont une image effroyable : des gens boitillaient hors du désordre, des véhicules roulaient en bas de la pente, des timons s’élevaient haut. Des chevaux de selle galopaient traînant leurs cavaliers à l’étrier. Les chevaux de trait attelés, qui ne pouvaient pas se détacher, ruaient, sautaient sur des timons, s’enferraient dans les cordes, hennissaient de manière perçante. Pêle-mêle, caché par moment par la vapeur de la poudre, le pelage d’un cheval blanc (Ndlr : cheval appartenant normalement à un officier !) scintillait au soleil. En hennissant fortement, il jeta la tête de notre côté. (…) »
 
- Cette action décissive du 6e Fuss AR rend le pont sur la Semois impraticable au point qu'on l'a cru détruit. La 3e DI coloniale fut alors coupée en deux tronçons qui ne se rejoignirent jamais, en même temps que les troupes combattant au nord de la Semois furent privées de munitions (A. GRASSET p. 199)!
 
- Bonne lecture et un bon samedi (bien gris ...) de Bruxelles!
 
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°89316
popol
Posté le 24-09-2011 à 18:39:20  profilanswer
 

Bonsoir à Toutes & Tous,
 
- Le bombardement du pont de Breuvannes par le 6e Fuss AR se poursuit:
 
« (…) Le commandant de groupe (major), qui se trouvait derrière ma pièce avec le haut du corps penché à l’avant, criait enroué, plus pour lui-même : "Aach, aach, aach ! Encore un groupe !"
 
2300 (de hausse)  convenait le mieux. La fumée se retira, le cheval blanc se trouvait debout. Il grattait (le sol) nerveusement avec les sabots.
 
"Mal pointé !" disait avec dérision le commandant de groupe. "Le cheval blanc est encore debout ! Encore un, encore deux groupes !"
 
Les mains tremblantes, la mâchoire inférieure claqua. Avec une compassion machinale profonde, avec des regards rapides vers les camarades, fouillés jusqu’aux replis les plus cachés du cœur (bis ins Innerst aufgewühlte), tous les canonniers-pointeurs ne s’arrêtèrent encore que sur le cheval blanc. Des yeux anxieux regardèrent vers l’endroit où s’était trouvé l’animal encore tout à l’heure, et attendirent jusqu’à ce que la fumée fut dissipée. Mais était-ce possible ? Le hennissement du pauvre animal ressemblait au cri d’une personne qui se trouve dans la plus haute nécessité.  
 
Alors le commandant du groupe cria avec une voix voilée : "Halte ! Cessez le feu !" se tourna ému et s’en alla.
 
Des regards reconnaissants le suivirent, nous suivîmes bien volontiers l’ordre. Mais, ensuite, nos regards agités cherchèrent à nouveau la batterie tirant ensemble. Le cheval blanc se trouvait indemne au milieu d’un terrible chaos. Il avait supporté quelque 200 coups. Le hennissement nous parvenait plus faiblement et se mêla dans les Hourras de plus en plus forts de notre infanterie, qui nettoyait le village.
 
La « colonne légère » revint à la batterie avec un train d’enfer afin de compléter les munitions. Tous les canonniers sautèrent vers (eux), moins pour les aider : On voulait parler ensemble, gesticuler, crier : "Comment cela est-il donc possible ? Les Français sont-ils devenus fous. Nous nous trouvons déjà ici toute l’après-midi et n’avons pas été bombardé !"
 
"Jeses, schreit doch nich so, helft lieber a wing, doass ber wieder furt kumm! (Ne criez pas, …)" ainsi pestaient nerveusement les gens de la colonne. Il y avait toujours des gens nouveaux qui venaient à la ligne de feu : l’excitation resta par conséquent la même.
 
Le capitaine s’était entre-temps rendu à la 4e pièce pour demander des comptes au canonnier-pointeur. Celui-ci avait vu, pendant que nous observions tous l’infanterie montant à l’assaut, à la droite de la sortie du village des cavaliers suspects : ce n’était pas, sans aucune doute, un état-major, mais la pointe d’une batterie française. Martin avait estimé correctement tout de suite la distance et notre premier groupe tapa dans l’attelage le plus avant. Le capitaine alla alors informer le commandant du groupe.
 
Les canonniers ne pouvaient pas du tout se calmer. Si cette batterie (ennemie) s’était échappée, alors nous aurions peut-être été, une demie heure plus tard, méchamment bombardés.
 
Au bout d’un moment, le capitaine revint et dit littéralement avec une voix élastique : "Batterie écoutez donc! Le capitaine de cette batterie française a pris continuellement, tout le temps, sous son tir les maisons de la rue du village de Mesnil (Breuvannes) sans nous contre-battre: nous qui nous trouvions ici libres (à découvert) dans la prairie. Lorsque notre infanterie a pris d’assaut le village, il essaya de mettre en sûreté au lieu du village, de l’autre côté, sous la protection des buissons et des blés, les pièces et avant tout ses hommes par un galop exagérément énergique pour atteindre la route de Rossignol par le pont !" La voix du capitaine devint plus excitée : "Comment cela n’a pas réussi pour lui, vous l’avez vu ! En avait-il en outre l’ordre, alors il ne fit que son devoir ! A-t-il cependant agi sur son propre chef, alors il a sa batterie sur la conscience, alors il ne vaut pas qu’il soit tombé avec. Ici vous voyez une fois la différence dans le commandement ! "
 
Nous avions écouté la respiration coupée. L’explication était compréhensible pour tous. Avec sympathie sincère, tous regardaient toujours de l’autre côté vers la batterie bombardée où des hommes et des chevaux blessés essayaient sans force de se lever du sol. Le cheval blanc se trouvait au milieu du chaos, regardait continuellement de notre côté en hennissant et en grattant le sol. Il n’était même pas blessé !
 
 
Lorsque je visitai la région sur ordre du régiment, après 2 ans et un quart, avec un officier et un photographe, je vis dans le pont 13 points d’impact. De l’autre côté du pont, à côté de la chaussée vers Rossignol, se trouvait sur une fosse commune une simple croix de bois avec l’inscription : « Ici reposent 53 officiers, sous-officiers et hommes de troupe d’une batterie française ». Sur l’autre côté de la chaussée se trouvait sur un long et grand tertre un tableau avec l’inscription : « Ici se trouvent 62 chevaux d’une batterie française ».  
Malgré le froid excessif, j’avais retiré – impressionné - mon calot et j’ai descendu lentement la pente, marchant alors, tour à tour, du tertre à chevaux vers les autres. Et lorsque je fus sur le retour déjà presque dans le village, je fis encore demi-tour avec ma tête découverte, me suis agenouillé à côté de la croix de bois et je me suis dit, accablé par le moment du souvenir, avec les larmes aux yeux : "Dormez bien, vous les héros ! Il s’est beaucoup passé durant les deux dernières années et si cela avait été déterminé par le destin : je me trouverais peut-être couché là avec beaucoup d’autres, de l’autre côté de la prairie ! "
 
 
Nous avions une accalmie du feu. Les esprits étaient encore beaucoup excités. Tout le monde criait en désordre et gesticulait. "Un peu de calme !" crièrent les chefs de section ; "on ne comprend aucun commandement !"
 
Et lorsque les Français eurent observé le bombardement collectif de leurs camarades, les mitrailleuses ennemies tirèrent sauvagement dans la batterie. "Tout le monde à couvert, à couvert !" A nouveau, nous rampâmes tout près du bouclier. Méfiants, les uns ouvrirent de grands yeux sur les autres effarés. Jusqu’à maintenant, la batterie n’avait encore aucune perte.
 
Le Mesnil (Ndlr : Breuvannes) fumait ; il n’en sortait aucune voix humaine. A gauche, derrière nous, brûlait au-delà le village longtemps oublié de Tintigny. La vue ne faisait déjà plus aucune impression. On ne regardait parfois de l’autre côté que tristement. Que pouvaient être bien devenus les civils ? Heureusement, qu’ils s’en soient retournés. Dans Le Mesnil, ils auraient atteint leur destin.
 
Le soleil brûlait ; les gorges devinrent de plus en plus sèches. Le biscuit ne faisait qu’augmenter la soif. Aucune goutte d’humidité ne se trouvait dans l’herbe ou dans les feuilles. On offrait des cigarettes pour une gorgée de café. Personne ne troquait. La chaleur rendait complètement idiot dans la tête (!). Le casque collait au front.
 
Epuisé, incapable de penser, tout le monde somnolait derrière les boucliers. Les yeux recherchaient, purement mécaniquement, toujours l’image de la batterie abattue devant nous. Qu’est-ce qui était destiné à nous-mêmes ? On respirait profondément : s’il y a bientôt conclusion. Oui, pourtant si cela continue ainsi, il devra y avoir bientôt une conclusion ! D’une manière ou d’une autre !
 
Là, l’ordre de changement de position nous frappa dans les rêveries vaporeuses. En observant d’une manière soupçonneuse, en guettant d’autres commandements suivants, on remit les avant-trains contre attente. Malgré l’excitation interne, chacun exécuta mécaniquement sa fonction.
 
Au trot nous reprîmes l’ancien chemin à travers les prairies jusqu’à la chaussée et fléchîmes à droite, à la maison isolée, vers Tintigny ! Le pouls alla soudain encore plus vite. Notre commandant de groupe chevauchait en avant avec une partie de son état-major. Nous ne le savions pas.
 
A quelques mètres devant le village en feu, le capitaine commanda : "Canonniers, sortez les revolvers ! Le village est encore occupé !" Nous croyions qu’il était devenu fou. Mais il cria encore : "Vous conducteur, faites bien attention à ce qu’aucun cheval ne me bute ! Nous devons aller par le village ; cela presse!" Nous sortîmes nos revolvers (de leur étui), nous les tinrent bien haut à la main droite, la gauche énergiquement au garde-fou. L’air chaud brûlant se rabattait sur nous. Nous mettions nos mouchoirs sales devant la bouche pour pouvoir respirer. Les chevaux se cabraient, ils refusaient de marcher. Des flammes frappaient, poussées ici et là par le vent, sur la rue du village. Les conducteurs se couchaient sur le cou de leurs chevaux, tiraient le casque de la tête et en couvraient les yeux des chevaux ; et les animaux, stimulés extrêmement par les éperons, se reposaient par bonds. Ne pas s’arrêter, ne pas regarder à droite et à gauche, uniquement traverser ! Le capitaine, avec son état-major, chassait devant soi les véhicules. Il était à nouveau toujours masqué par des javelles (Schwaden) de fumée. Les pièces tinrent les distances. Aucun cheval ne se renversa, aucun ne posa le pied dans la peur sur les cordes. Les chefs de section et les chefs de pièces criaient soucieux confusément.
 
Je n’étais pas assis, mais plutôt debout sur l’affût et me retournais dans la direction de la marche : voir ce qui se passait et où on allait. En me mouchant, je tenais le mouchoir entre les dents et luttais dans la respiration. Les véhicules évitaient d’un coup des barricades et des monceaux de ruines : "tenez bon, ne relâchez pas !"
 
On ne voyait plus la lumière du jour ! C’était comme si nous nous dirigions par une nuit claire éclairée avec le revolver tenu ridiculement vers le haut Des deux côtés de la rue, tout était en feu. Devant les maisons se trouvaient des corps, paraissant humains, nus – brûlés – noir bleutés. Un cheval se trouvait en travers de la rue du village. La mâchoire inférieure sanglante, à moitié fracassée, pendait librement en bas ; un gros filet de sang s’étendait jusque dans le sol.
 
Notre cavalier de limon (perche) fixait vers l’arrière avec un visage grimaçant : il essaya de se ranger. Trop tard ! La roue de l’affût heurta le cheval, elle s’enfonça sur l’Hinterhand. La pièce suivante passa dessus. Dans un nuage de fumée, l’image horrible disparut : seul les cris atroce du pauvre animal jaillissaient. Pleins d’angoisse, nous regardions la pièce suivante : si ses chevaux tombaient, il y aurait un rebondissement et la marche folle serait finie. Là, la pièce se reposa à nouveau tout près derrière nous.
 
Après des minutes oppressantes, nous étions en dehors des flammes et de la fumée. Le soleil éclairait à nouveau, derrière nous, le chaos. La batterie fut réunie. Nous allâmes à fond de train à l’autre sortie du village. La rue devint plus large. Les mouchoirs mouillés volèrent hors de la bouche. Avidement, nos poumons se remplirent d’air frais.
 
A gauche de la rue, se trouvaient devant une maison trois piles immenses de pans de lard (Speckseiten). Quelques sous-officiers, qui chevauchaient en haletant derrière les véhicules, y galopèrent ensuite, enlevèrent chacun un pan, le jetèrent sur le cheval et coururent à la batterie.
 
La rue s’incurva à droite, selon toute apparence vers Mesnil. Lorsque nous atteignîmes la sortie du village, la batterie roula un train d’enfer. Les chevaux ne couraient pas, ils volaient presque. La dernière métairie à droite était entourée par un haut mur. Derrière le mur, 50-60-70 habitants du village étaient accroupis (agenouillés) sur la prairie et, au milieu, le curé avec son livre de prières levé (aufgeschlagen). Lorsque nous passâmes près d’eux, comme des furies, hors du village réduit en cendres, les femmes crièrent de manière perçante. Les enfants se blottirent dans l’angoisse de la mort derrière les mères et les vieillards. Seul le prêtre se leva tranquillement, leva lentement en pleurant les deux bras, regarda fixement vers le ciel et sembla prier. Mais déjà nous étions passés. Je regardai ébranlé de côté. (…) »
 
- Bonne lecture et un bon samedi (bien beau et chaud ... comme le 22/08/1914) de Bruxelles!
 
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°89321
terrasson
Vai i mesme pas paur
Posté le 24-09-2011 à 21:03:18  profilanswer
 

Bonsoir Paul
merci pour ces recits :jap:  
bien bonne soirée a vous :hello:  
adischats
bien cordialement Christian Terrasson


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soldat forcat a pas jamai portat plan lo sac.Es pas l'ome que gana  es lo temps
n°89452
popol
Posté le 01-10-2011 à 12:40:22  profilanswer
 

Bonsoir à Toutes & Tous,
 
- Voici la suite de la traduction du témoignage de Gerhard SIEGERT, le 22 août 1914 est une longue journée ...:
 
« (…) A environ 200-300m derrière la dernière métairie était une fourchette de chemins, là se trouvait une effigie de saint. La rue se trouvait ici plus haute que notre position précédente. Alors que vous voulions justement dételer les avant-trains, notre commandant de groupe (major) chevaucha à notre rencontre et cria agité au capitaine : "Pour l’Amour de Dieu, ne dételez pas ; retournez immédiatement, il est déjà trop tard ; la batterie ennemie a déjà gravi la pente !"  Nous avions perdu l’orientation lors de la traversée mouvementée du village et nous ne comprenions pas ce dont il s’agissait. Mais après les derniers mots du commandant (major), nous pressentions que, tout à l’heure, une course avait eu lieu avec l’artillerie ennemie dans l’unique but : celui des deux parties qui serait d’abord en position, viendrait le premier à tirer.
 
Des regards reconnaissants s’accrochaient à notre commandant (major). Nous sentions instinctivement qu’il avait tout exploré lui-même avant qu’il nous suive. Dans le terrain suivant, un destin semblable nous attendait ici comme celui de la batterie française tantôt sur le pont. Là, il cria à nouveau : "Ne prenez pas le même chemin pour retourner, mais la première rue transversale qui s’incurve à droite et, derrière le village, allez en position derrière l’église !"  
 
Nous passâmes à nouveau près des civils. Ils étaient étroitement assis l’un près de l’autre, le curé priait à haute voix. Les pans de lard restèrent inaperçus. La peur, qu’ils pourraient être empoisonnés, avait étouffé tout avidité. Encore une fois, on passa près de quelques maisons incendiées, alors la batterie courut essoufflée à droite, atteignit une sortie latérale de village en direction de Han, et prit un rythme plus calme.
 
Nous descendions, tapotions et calmions les chevaux tremblant et dégoulinant de sueur et attendions que le capitaine ait choisi pour nous une nouvelle position derrière l’église de Tintigny. Les gorges étaient parfaitement sèches. L’haleine chaude venait en sifflant des poumons.
 
Un relâchement nous surprit, comme nous n’avions jamais appris à connaître jusqu’ à maintenant. Tout le monde toussait et crachait. Les voies respiratoires étaient encombrées de fumée. Tout le monde criait pour de l’eau. Les chevaux laissaient suspendre les langues. Si on les caressait et tapait, ils frottaient leurs têtes avec reconnaissance à nos bras et à nos corps. Tous les canonniers étaient avec les chevaux. Une reconnaissance immense pour les animaux magnifiques s’élevait en nous : un sentiment indescriptible de l’amitié sincère. Toutes les chicanes étaient oubliées, celles données en garnison, et plus d’un - qui à la maison avait maudit le culte avec les animaux - reconnaissait maintenant seulement la valeur des chevaux soignés.
 
On se regardait avec curiosité mutuelle, on se réjouissait sur chaque visage connu, on fermait les yeux sur les gradés, on était heureux d’être encore indemne ensemble.  
 
L’excitation intérieure tombant pudiquement, l’un fit du bruit avec arrogance en défiant : "Pourquoi le commandant de groupe (major) est-il continuellement chez nous et laisse ses deux autres batteries seules ? Doass is wull ane Schikane vum Regiment." Le chef de section, un officier de réserve, avait saisi cette remarque et répondit en apaisant et en informant : "Non, mes enfants, cela je ne crois pas. Monsieur le major a apparemment des tâches spéciales et a de plus observé votre batterie. Non seulement à cause du matériel chevalin magnifique, il avait aussi compté sur vous. Je suis fier d’être à la 1ère batterie !"  Nous les actifs étions dédommagés et en même temps récompensés. Je dis vivement au conducteur du canon et au canonnier n°1 : "Ainsi vous l’entendez, maintenant plus aucun mot défavorable !"
 
Entre-temps l’artillerie tira que l’air s’en fut ébranlé. Des fusils et des mitrailleuses crépitaient sans interruption. Nous nous trouvions même à l’instant à l’écart du point central de la bataille.
 
Soucieux, nous entendions, de la direction de notre position précédente, notre régiment tirer vivement. Dans l’intervalle, du front de l’infanterie, parvenaient étouffés les Hourras et encore quelque chose de nouveau : des sonneries de clairon ! Les Français montaient-ils aussi à l’attaque ? Brusquement la conversation s’interrompit. Une nouvelle crainte pénétrait dans les esprits oppressés. Le vacarme augmenta. Des obus crépitant, allemands ou français, éclatèrent dans l’intervalle. Nous ne pouvions rien voir. Le village fumant de Tintigny masquait le terrain du combat. Ah si on avait eu pourtant la certitude, comment cela allait! Le soleil s’inclinait à l’horizon. L’air devenait plus clair et visible, le vacarme du combat plus fort.
 
Alors le capitaine revint et ordonna : "Soyez prêts pour monter en selle !"
 
Lorsque nous filâmes à fond de train hors du village, nous dépassâmes des blessés qui s’en allèrent en boitillant vers l’arrière. Un chasseur à cheval blessé nous atteignit lorsque nous nous arrêtâmes. Il avait retiré une manche de sa tunique, le bras pendait dans les bretelles. Nous lui demandâmes : "Es-tu blessé ?" Il répondit faiblement et très relâché : "Oui, j’ai un sale coup de côté. Ne pouvez-vous pas m’emporter ? Je ne sais pas où il y a un poste de secours (Verbandsplatz)". Au même moment, le capitaine commanda : "Batterie en selle !"  Le chasseur prit ma place sur l’affût, et je me mis sur le tube. Il souffrait beaucoup des chocs et coups de la course. Et quand nous allions par le fossé profond de la chaussée sur un champ, de la sueur de faiblesse vint sur son front et ses joues. Je l’observais compatissant : "Mets-toi sur la pointe des pieds, camarade ; creuse ton dos afin que la croix ne soit pas (blaugeschlagen) à toi. "Il était trop faible en plus. Lorsqu’il saisit en gémissant sa blessure, la main en revint ensanglantée.
 
Avant le village de Han, nous nous étions incurvés vers la gauche. L’église de Tintigny restait à peu près dans notre flanc gauche. Nous pouvions voir au-delà du village à droite. A mi-hauteur, la batterie alla en position dans un champ de pommes de terre. Elle régla son tir mais n’effectua pas de tir d’efficacité. Le cerveau ne travaillait que mécaniquement. Nous scrutions sans intérêt l’avant-terrain : la Semois coulait profondément devant nous. Derrière, sur la chaussée se trouvait la maison isolée à partir de laquelle on avait tiré sur nous aujourd’hui dans la matinée. La chaussée même était vide. Plus loin, en arrière, sur les prairies de notre  position précédente se trouvaient encore des batteries de notre régiment (6e FAR). Le commandant de groupe (major) y chevauchait justement avec son état-major.
 
Le chasseur à cheval s’assit tout le temps silencieux sur des paniers à obus à côté de la pièce. Nous disions avec compassion : "Camarade, nous ne pouvons pas t’offrir un peu d’eau, nos bidons sont vides." Nous mourions même bientôt de soif. Fatigué, il refusait et répondait faiblement, déjà avec les yeux vitreux : "Cela ne fait rien ; laissez-moi seulement auprès de vous, sinon je reste couché et succombe."
 
Et à nouveau un changement de position fut ordonné. Fatigués, les chevaux vinrent avec les avant-trains. Nous montions lentement vers l’arrière la petite pente jusque tout près de la chaussée. Celle-ci formait presque le début de la route de village de Han. Le terrain du combat montait plus distinctement devant nous. De l’autre côté de la chaussée se trouvait à nouveau une maison isolée. Nos avant-trains gagnèrent le potager derrière celle-ci. Lorsque nous étions justement avec nos pièces en position, trois obus explosèrent dans la batterie. Nous sautâmes derrière les boucliers. Le chasseur à cheval, qui était assis insensible et blême sur des paniers à obus, remuait à peine.
 
Des troupes et des véhicules passèrent sur la rue derrière nous. Ils devaient se détacher clairement sur les murs blancs de la maison.
 
Nous criâmes fortement : "Vite, continuez à marcher, la hauteur est repérée !" Ils s’en hâtèrent. Un coup isolé de fusil tomba derrière nous. Effrayé, tout le monde se tourna. Devant la maison, un artilleur à pied – qui voulait justement se précipiter - se renversa par un pied heurté au sol. Tous bondirent, voulurent entrer pour fouiller la maison mais le capitaine ordonna : "Tout le monde reste ici ! A part moi, personne ne quitte les pièces !" " Oui, monsieur le capitaine, devons-nous donc nous laisser tirer de l’embuscade ?" Là, il envoya un sous-officier aux avant-trains et fit dire au maréchal des logis qu’il doit faire fouiller la maison.
 
Les conducteurs pénétrèrent dans la maison. Tout fut fouillé : en vain ! Et pourtant quelqu’un devait se trouver dedans. Nous vîmes nos conducteurs sortir à nouveau en gesticulant. Ils voulaient mettre le feu mais le maréchal des logis les en interdit. La maison en feu aurait été une magnifique cible et notre position des pièces vivement éclairée.
 
Le soleil commençait à se coucher. Nos objectifs se trouvaient déjà dans le brouillard, lequel fut épaissit encore par la fumée des tirs crépitant. Le chasseur à cheval, qui avait suivi toute l’émotion de la batterie avec des yeux fiévreux, était devenu tout à fait calme. Avec les rayons  du soleil couchant, les esprits de vie semblaient aussi faiblir en lui. Il scrutait toujours à nouveau des fourgons avec le drapeau de la croix rouge circulant sur la rue du village derrière nous. Ceux-ci circulaient librement du village au front et retour. Lorsque nous avons à nouveau remis les avant-trains, il était disparu. Je ne l’ai plus jamais vu.  
 
Nous nous mîmes en mouvement avec les pièces par la rue pour contourner la maison isolée et allâmes en position, en direction vers l’Ouest, dans un jeune verger. Les avant-trains se trouvaient de l’autre côté de la maison. (…) »
 
- Bonne lecture et un bon samedi (toujours bien beau et chaud ...) de Bruxelles!
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°89543
popol
Posté le 08-10-2011 à 21:04:53  profilanswer
 

Bonsoir à Toutes & Tous,
 
- A mon rythme, je poursuis la traduction ... en espérant ne pas trop vous lasser. L'uniforme feldgrau des soldats allemands se fond dans le paysage, il arrive parfois qu'il n'est même plus visible aux artilleurs allemands ...:
 
« (…) C’était notre septième position de tir de la journée. Le retrait des avant-trains alla lentement und unsagbar müde vor sich. Tous les cinq canonniers devaient saisir l’affût, qui était maintenant trop lourd pour trois. Avec peine, j’ai fixé le télescope. Si quelqu’un avait bu maintenant à sa gourde, nous l’aurions arraché.
 
Mais encore une fois, tout se mit en excitation : un champ de seigle touchait à notre aile gauche. Soudain, cela bougea dans les hautes céréales. Une forme grise verdâtre sortit couverte de sueur et de saleté : un officier représentant du 38e IR (Fusiliers) chancela à la 1ère pièce et s’affala. "Où est votre chef de batterie ?" balbutia-t-il. Nous appelâmes le capitaine. "Gens, que faites-vous seulement, pourquoi donc tirez-vous continuellement sur nous ? Nous nous trouvons depuis l’après-midi avec notre bataillon ici à l’avant d’un bosquet : nous ne pouvons pas aller de l’avant, ni de l’arrière. Nous ne pouvons pas aller en avant parce que nous recevons un fort tir de mitrailleuses, et lorsque nous voulons revenir en arrière, nous sommes bombardés par notre propre artillerie. Mon bataillon a une perte d’environ 80 hommes, dont la plupart à cause de vous !" Nous écoutions sans mot dire et embarrassés. "Nous avons essayé toute l’après-midi", continuait l’adjudant épuisé, "de vous en informer en levant avec des fusils des casques, des mouchoirs, et même des tuniques : mais c’était en vain." Le capitaine, qui s’était vite approché entre-temps, écoutait ébranlé le compte-rendu. "Cela me fait infiniment pitié, cher ami", disait-il, "mais moi ainsi que tout notre régiment n’avons certainement pas tiré sur vous ; nous tirions déjà la journée entière dans une autre direction. Nous nous trouvons seulement maintenant ici que par hasard ; demandez à mes gens."
 
C’était le revers de la couleur protectrice de nos nouveaux uniformes de campagne !
 
Le champ de bataille comme tout le terrain en général scintillait si fort, que nos troupes en feldgrau n’étaient plus reconnaissables à 2-3km. Le soleil brillait brûlant et chaud sur la terre. La vapeur montante ne révélait aucune image claire. Les céréales mûrissantes et ondoyantes coloraient l’air. Le paysage ressemblait à une masse bouillonnante jaune-brune. Les uniformes feldgrau ne se dessinaient plus sur le terrain.
 
Si l’infanterie avait porté les carrés de toile rouge que chacun connaissait ici des manœuvres, alors ces incidents poignants ne se seraient pas passés. L’artillerie n’avait commis aucune faute, et pour nous en particulier.
 
Le soleil s’était couché, rouge-sang. Le brouillard et la fumée masquaient le terrain du combat profondément situé, en particulier derrière Tintigny, sur les prairies de la Semois près de Mesnil (Ndlr : Breuvanne). Des troupes, des cuisines roulantes, des fourgons à munitions et à bagages circulaient sur la rue, près de nous. Le capitaine était allé vers l’arrière avec l’officier-délégué (-stellvertreter). Peut-être se trouvait-il là un quelconque état-major auquel le rapport devait être fait. Nous nous assîmes à nouveau, indifférents et épuisés, auprès des pièces. Subitement les colonnes firent demi-tour sur la rue et crièrent de manière perçante : "Attention, cavalerie ennemie ! Artillerie, faites attention ! Vous êtes attaqués !"
 
Nous rebondîmes, cela nous concernait !
 
Le chef de section le plus ancien cria au même moment : "La batterie à mon commandement ! Schrapnell fusée, en position d’allumage la plus courte ! Dès que l’ennemi est à 300m, tir rapide ! – ensuite boîtes à mitrailles !"
 
"Nous n’avons pas de boîtes à mitrailles !" répondit excitée la moitié de la batterie.
 
"Alors mettez des détonateurs sur des munitions !"
 
Le capitaine revint en courant à la batterie. Un sous-officier se précipita derrière la maison vers les avant-trains en criant déjà de loin : "Conducteurs, sortez les revolvers ! Nous sommes attaqués !"
 
Nous canonniers étions assis ou debout à la pièce, tremblant d’émotion. Les yeux scrutaient brûlant le champ étroit devant nous que la cavalerie devait traverser. Le sang martelait jusque dans le cou, la poitrine menaçait d’éclater, les gorges sèches râlaient.  
 
Des fantassins bondirent de la rue entre les pièces, le fusil à la main, et serrèrent les canonniers.
 
Je m’assis sur la chaise de pointage, les deux machines de pointage dans les mains et regardai fixement avec des yeux mouillés et exorbités à travers le télescope. L’excitation fiévreuse amena devant les yeux une forme imaginaire. La différence entre l’imagination et la réalité se mélangeait, était effacée : une douzaine de cavaliers – cent chevaux foncent sur moi. Halte sur les chevaux ! Non, tirez sur les cavaliers les plus avancés ! Non pas, tirez devant les chevaux !
 
Mon canonnier n°1 se trouvait, avec les lèvres serrées, raidi à la pièce, la poignée de détente (Abzugsgriff) dans la main - l’obus placé dans le tube - prêt pour le retrait (mise à feu).
 
L’excitation formidable tiraillait chaque nerf. Cinquante hommes regardaient fixement dans une direction, paralysés, embrouillés. Des voix dans l’air chuchotaient sarcastiquement aux oreilles : "le décompte vient maintenant – la vengeance !" L’air fumait. Cela grésillait dans les oreilles. Mon Dieu, un destin cruel devrait-il pourtant encore nous atteindre ici, très loin de nos camarades ? Les secondes devenaient des heures, chacune était égale à un dernier moment de grâce.
 
Mais le destin passa encore une fois, clément, devant nous : à côté de nous, des colonnes hésitantes s’avancèrent soudain plus loin. Quelques cavaliers de notre cavalerie de reconnaissance vinrent de Tintigny sur la chaussée en un trot fatigué.
 
Ils annoncèrent que l’un de leurs escadrons était revenu tout à l’heure au galop à travers champ du front d’infanterie. C’était la prétendue cavalerie française à l’attaque !
 
Notre tension immense retomba. Une profonde respiration saccadées parcourut la batterie. Certains éclatèrent de rire de manière factice et artificielle.
 
Les lueurs rouges du couchant palissaient, le crépuscule augmentait. Il était environ 9h (du soir). Personne ne parlait plus à la pièce. Aucun ne voulait plus être approché par la parole. L’un prit l’autre en considération.
 
Des étoiles isolées brillaient amicalement au firmament. Les canonniers se levèrent après une tache journalière gigantesque aux pièces et prêtèrent l’oreille calmement et sans mot dire dans le beau soir. Des « Hourras » étendus nous parvenaient encore par ici tout à fait faiblement. L’oreille bourdonnante ne pouvait plus distinguer la direction. Les « Hourras » étaient l’échelle graduée pour nos perspectives de victoire.
 
Pour la dernière fois, les cœurs éclataient : "Fantassins, jugez ce qui a été obtenu, jugez ! Nous ne voyons plus rien, nous ne pouvons plus aider !" – « Monsieur le capitaine, l’avons-nous fait correctement, êtes-vous content de la batterie ? » voulaient crier les actifs dans une jubilation intérieure soudainement montante, qui était le mélange de la joie débordante, de la reconnaissance envers le destin favorable et l’espérance. – Timidité et pudeur niaise l’empêchaient. Seulement peu de nous devraient pouvoir encore poser cette question dans dix ans à notre ancien capitaine.
 
Et d’un seul coup les corps fiévreux, desséchés s’écroulèrent : "De l’eau ! Donnez-nous pourtant à boire !" cria la batterie toute entière. Le capitaine ordonna sévèrement : "Tout le monde reste aux pièces, supportez encore un petit peu ! Je ferai mon possible pour vous procurer à boire et à manger !
Personne ne doit se rendre secrètement dans le village, les puits sont empoisonnés ! En conclusion, je ne veux pas perdre l’un de vous même par une bêtise !"  (…) »  
 
- Je commence à avoir soif ... une bonne soirée (bien fraîche ...) de Bruxelles!
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°89661
popol
Posté le 15-10-2011 à 09:59:00  profilanswer
 

Bonjour à Toutes et Tous,
 
- Le 22 août 1914 s'achève: c'est la décompression nerveuse après une journée épuisante de combat!
 
« (…) Obéissants, accroupis sur le sol, tous attendirent à nouveau. J’étais moi-même déjà si faible pour pouvoir m’intéresser à l’appel de l’eau. La dernière émotion, celle avec la cavalerie, m’avait passablement épuisée. J’étais assis indifférent avec les yeux fixes et la bouche palpitante sur mon siège de pointeur, la tête appuyée au télescope et j’étais aux écoutes. J’attendais quelque chose.
 
Ce n’étaient pas à ce moment des envies de manger et de boire, c’étaient plutôt en moi un acompte sourd et une touche musicale, une quête d’une réponse satisfaisante à une centaine de questions secrètes qui martyrisaient mon cerveau. Nous avions accomplis des actes (réalisations) qui seraient peut-être une fois reconnus après des années. Le fait que j’avais rendu inoffensif la mitrailleuse dans le clocher de l’église, était à attribuer, finalement, en premier lieu à l’attention du capitaine. Le destin favorable avait ainsi tenu la main au bon moment à beaucoup de fantassins du 51e IR. Peut-être sont-ils tous tombés l’après-midi ceux qui ont été préservés de la chute dans la matinée ? Seul Dieu le sait. Nous étions redevables du bombardement collectif de la batterie ennemie sur le pont près de Mesnil (Ndlr : Breuvanne) à l’attention du canonnier-pointeur de notre 4e pièce. Quel dégât cette batterie aurait-elle peut-être pu occasionner à notre division toute entière si elle avait pu s’en échapper ? Et le galop à travers Tintigny en feu ! N’était-il pas un chef d’œuvre de l’aptitude à conduire ? La batterie peut être fière de cela. Chapeau bas à nos conducteurs et à leurs pupilles: les chevaux ! Toutes les courses de chars de l’Antiquité pâlirent devant cette course.
 
Ces expériences et impressions, pas encore ternies ou altérées, tourbillonnaient dans ma tête. Elles ne me laissaient pas considérer mon palais sec. Et après tous les dangers, la batterie n’avait aucune perte ! Etait-ce donc possible ?
 
Là, j’éprouvai pour la première fois dans ma vie un savoir, qui se grava si profondément: tout est détermination dans la vie. Chacun a son chemin de vie prédestiné, isolément. Aujourd’hui, la mission était revenue à notre batterie d’être séparée de la troupe par des circonstances singulières, pour lutter seule, afin qu’elle devienne (comme) beaucoup d’autres, selon la sentence de leur destin, sous la protection ou sous la fatalité.  
 
Je regrettai à l’instant que l’un de nous, qui était encore plus frais, commença à chanter : « Maintenant remercions tous Dieu ! ». D’une telle disposition, les gens devaient avoir chanté, avec la dernière force, cette chanson lors de batailles précédentes. N’y avait-il plus aujourd’hui un peu de cela (etwas) ? Etions-nous simplement trop fatigués ou dérangés par les appels et les commandements des troupes marchant sur la rue ?
 
Et dans le sentiment, que la nuit doit interrompre toutes les hostilités, que le calme doit se présenter, l’un après l’autre se laissait choir à côté de sa pièce. Dans la respiration profonde et épuisée des camarades, se mêlait ici de la rue le bruit ferraillant des roues de colonnes s’éloignant. A moitié à droite de nous, le ciel s’éclairait sanglant et rouge : de nouvelles flammes s’élevaient toujours par-dessus Tintigny et Mesnil (Ndlr : Breuvanne). Et sur tout, le ciel s’étendait paisiblement : la toute-puissance de Dieu trônait sur nous. Beaucoup d’étoiles, les mêmes que dans la patrie, clignaient à nous en bas amicalement.
Je tombai en bas avec les yeux larmoyants, le casque sur la tête, du siège de pointeur sur le gazon et léchai avidement la rosée sur les herbes.
Les yeux fatigués effleurèrent encore une fois les alentours : "Bonne nuit, camarades !" Aujourd’hui encore sur la terre, demain peut-être déjà sous le gazon vert ? Et tout en oubliant et regardant vers l’Est, les lèvres murmurèrent, inaudibles, en tressaillant : "Bonne nuit, Mère !"
 
Vers 22h, le capitaine attrapa dans la rue une cuisine roulante d’infanterie qui revenait du front, n’ayant pas retrouvé sa compagnie. La nourriture devait être versée en chemin. Mes camarades de pièce tentèrent de me réveiller, mais je ne réussis pas à me réveiller. Ils me laissèrent couché mais remplirent quand même ma gourde avec du café.
 
Quand je me réveillai enfin le matin suivant (23/08/1914) par le secouement, le soleil se trouvait déjà haut dans le ciel. Endormi, je regardai autour de moi. Cela dura plusieurs minutes avant que je comprenne où j’étais à proprement parler. "Los, los, en selle ! Nous continuons à avancer", disait le chef de pièce. "Oui, il n’y a alors rien à manger, Monsieur le lieutenant ?" criai-je auprès du chef de section. Les camarades me tranquillisèrent en montrant mon bidon et me racontèrent le souper d’hier. Ils n’en pouvaient rien que je me sois pas levé, de toute façon cela n’aurait donné à chacun qu’une bagatelle. Je portai avidement le bidon à la bouche et voulus boire. 0n m’en empêcha : "laisse le café pour toi, cours au village : il y a là une ambulance, là tu recevras à boire." Machinalement, je pris la gourde de la bouche et me retournai timidement. J’étais encore endormi et n’avais pas encore compris correctement la situation. Durant des secondes, mes camarades me fixèrent étonnés – alors ils semblèrent découvrir mes pensées, et furent cependant interrompus : le lieutenant, qui avait observé la scène, marcha à la pièce et dit à mi-voix : "courez vite et ne vous laissez pas voir par monsieur le capitaine, car dans un quart d’heure nous nous mettons en marche !" Je me précipitai secrètement hors du jardin.
 
Quelques centaines de mètres plus loin devant les premières maisons, à moitié sur la rue du village, des grandes tentes étaient dressées. Je restai debout terrifié. Devant les tentes, se trouvaient de longues tables recouvertes de (drap) blanc sur lesquelles étaient couchés des blessés. De même, sur le tas de fumier desséché et sur une longue couche de paille étaient assis ou couchés des blessés, parmi lesquels beaucoup de Français. Quelques uns étaient recouverts de couvertures et de manteaux, ils avaient cessé de combattre. Je marchai assuré plus près. Une demie douzaine de médecins travaillait fiévreusement. Exactement selon la file, ami ou ennemi, les infirmiers levaient les blessés graves sur la table. Les médecins parlaient avec eux, hélas aussi affectueusement qu’une mère à son fils malade. Combien de fois j’ai pensé plus tard, là où ce n’était plus le cas, aux blessés de Tintigny (Ndlr : de Han).
Le spectacle me rendit d’abord très triste, me prépara cependant simultanément à une nouvelle journée de combat.
 
Un médecin me rudoya : "Que voulez-vous donc ici, êtes-vous blessé ?" Je répondis négligemment énergique : "Monsieur le médecin d’état-major (Stabarzt), je cherche de l’eau et un peu de pain, je n’ai plus rien manger depuis avant-hier." Alors il appela un infirmier : "Donnez au caporal un peu de pain et à boire." Je le remerciai et retournai en vitesse par la rue du village à la batterie. Des impressions recueillies sauvagement par-ci par-là tournoyaient encore dans ma tête.  
 
Chemin faisant, un camarade de batterie vint vers moi en courant. « Mensch kumm ock, die Batterie woart’ uff dich ! Wir rücken ab. Der Hauptmann hoatt schunn soo geschimpft, doass de wegeloofen bist» (Allez, venez. La batterie t’attend. Nous partons. Le capitaine t’a déjà traité de déserteur).
 
La batterie s’était déjà réellement mise en selle. Je courus auprès du capitaine pour me re-annoncer, mais il refusa de loin, attendit jusqu’à ce que je fus assis sur l’affût et commanda :
"Batterie marche !"  Nous passâmes par Tintigny dans la marche. Le village n’était encore qu’un monceau de ruines. Le genre de construction légère des maisons françaises succombait bientôt aux flammes. Des poutres et des tas de fumier couvaient encore par endroits. De minces traînées de fumée s’effilochaient encore. Une odeur horrible empestait l’air. Des cadavres carbonisés se trouvaient devant les maisons. Le spectacle était atroce.  
 
En chemin, on s’arrêta plus souvent. Nous connaissions cela. Des rapports des patrouilles étaient attendus. Nous parlions avec notre infanterie que nous passions. Quelques compagnies, le plus souvent de Haute Silésie, pestaient : « Na, wart ock, ihr Pierons, vous avez tellement tiré sur nous hier ! »
 
- "Ah, c’est absurde, vous êtes détraqués."
 
Les compagnies étaient remarquablement au complet. L’espoir grandissait en nous.
 
De nombreuses conversations provoquées apportèrent des nouvelles de la journée d’hier et, en quelque sorte, de la clarté. Nous avions vaincu complètement. Notre adversaire était le corps colonial, la troupe d’élite de l’armée française. Ce qui nous remplissait cependant, en particulier, d’une satisfaction joyeuse : c’était la nouvelle que, au sein de notre corps (d’armée), nous devrions avoir fait 3000 prisonniers et avoir capturé 39 canons, 101 fourgons à munitions et 6 mitrailleuses. Provoqués, tous discutaient à nouveau le bombardement collectif de la batterie française près de Mesnil (Ndlr : Breuvanne) et pensaient en outre au cheval blanc. (Celui-ci a été d’ailleurs réquisitionné par le Grand Equipage).
 
Nous entendîmes encore beaucoup d’autres nouvelles qui étaient partiellement correctes,  et d’autres qui n’ont jamais été établies partiellement comme vraies. Le village de Tintigny devait encore avoir été occupé par l’infanterie française bien que, derrière le village, une ligne entière de notre artillerie se soit trouvée. (…) »
 
- Bonne lecture et un bon samedi (frais mais ensoleillé) de Bruxelles !
 
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°89694
terrasson
Vai i mesme pas paur
Posté le 16-10-2011 à 20:49:23  profilanswer
 

Bonsoir Paul
passionnant comme d habitude merci pour le travail que vous effectuez
avec mes sinceres amities
dab totas las meas d amistats
christian terrasson


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soldat forcat a pas jamai portat plan lo sac.Es pas l'ome que gana  es lo temps
n°89828
popol
Posté le 22-10-2011 à 10:21:22  profilanswer
 

Bonjour à Toutes & Tous,
Bonjour Christian,
 
- Un grand merci pour vos encouragements car j'ai l'étrange impression que ce fil reste quelque peu dans le vide ...! A moins que nos forumeurs retiennent leur souffle avant de réagir ...!
 
- En ce 23 août 1914, le 6e Fuss AR a repris la route et c'est la découverte émouvante d'une partie du champ de bataille ...:
 
"(…) Les fantassins du 51e IR libérèrent, lors de l’assaut sur Tintigny, une patrouille de cavalerie – se composant d’un officier, d’un sous-officier et de onze hommes – qui étaient enfermés dans une cave. Une indication à ce sujet nous avait d’ailleurs été faite hier par le chasseur à cheval blessé. De plus, à ce qu’on dit, notre division devait avoir combattu avec la division voisine lors du développement du combat. En cela, une batterie devait presque avoir été épuisée (aufgerieben). Un officier d’artillerie, pendant qu’il chevauchait à travers la ligne ennemie, avait établi la liaison avec la division. Chez les Français, cela devait s’être passé de manière analogue.
 
Comme notre état-major d’armée se trouvait à Neufchâteau, le tout s’appela « La Bataille de Neufchâteau ». Pour nous, jusqu’à ce jour, cela restera « La Bataille de Tintigny ».
 
La batterie devait s’arrêter à tous moments. Durant les pauses, les canonniers se rencontraient et discutaient toujours ensemble. Des centaines de questions furent posées : Comment un champ de bataille précité pouvait-il paraître à proprement parler?  Des combats de 1870 et du passé, nous connaissions des images et des descriptions de champs de bataille avec des centaines de morts et de blessés. Avons-nous triomphé comme cela ? Nous ne vîmes aucuns prisonniers ! C’était l’affaire de l’infanterie de les transporter vers l’arrière. Sur le succès, seule l’infanterie pouvait en informer : elle était seule capable d’estimer la moisson.
 
Le soleil brûlait déjà à nouveau bien désagréablement. Plus souvent que nécessaire, on saisissait le bidon. Mais chaque gorgée vivifiait, rendait plus frais.
 
Les alouettes chassées hier chantaient à nouveau comme dans la paix la plus profonde dans la magnifique matinée dominicale de ce 23 août (1914).
 
Aucun coup de feu ne tomba.
 
La région ressemblait à un beau terrain de manœuvres. De tous les côtés, les clochers lointains nous faisaient signe; mais aucune cloche ne sonnait en ce dimanche. Le silence n’était guère naturel.  
 
A nouveau, les canonniers s’opposaient excités les uns aux autres. Ils avaient toujours à nouveau quelque chose de neuf à raconter. Chacun avait parlé avec l’un ou l’autre fantassin ou cavalier.
 
La batterie avançait tous les quarts d’heure de quelques centaines de mètres. On ne se souciait pas vers où cela menait. La confiance en la conduite était depuis hier infiniment grande. On s’entretenait pêle-mêle, sans trahir son intérêt intérieur, en apparence sans soucis ; on ne pouvait pas réprimer cependant un sentiment de fierté : justement, personne n’avait encore éprouvé une journée comme celle d’hier. Maintenant, on semblait être pour la première fois  de véritables soldats en campagne !
 
Les visages paraissent bien sûrs, conscients de soi-même. Un sentiment joyeux de bien-être envahissait le corps. A ce que nous avions participé, rien ne pouvait plus nous être pris. Et celui qui devait être blessé un peu aujourd’hui, pourrait également déjà raconter quelque chose d’une grande bataille, d’un bon esprit, de la camaraderie fidèle, de la discipline, de l’obéissance jusqu’à l’écroulement physique, de la souffrance et de la mort pour le roi et la patrie.
 
La batterie avançait toujours lentement, à en juger selon le soleil, vers le sud-ouest.
 
Notre chemin de traverse menait maintenant à travers une petite forêt de feuillus. Lorsque nous sortîmes du petit bois, une vue si atroce se présenta à nous que tout se figea. La conversation s’interrompit brusquement : le champ de bataille se présenta !
 
Ce n’était qu’une partie de celui-ci, peut-être 500m de large et de même en profondeur : à gauche le champ de pommes de terre, à droite le champ de blé coupé ; le tout cerné d’arbres sur les quatre côtés. Sur le champ : des centaines de formes grises verdâtres (feldgrauer) immobiles se trouvaient dispersées. Notre chemin menait à travers au milieu. La mort avait obtenu ici une récolte horrible.
 
Les canonniers et les conducteurs regardaient fixement les véhicules et les chevaux. Nos gorges se trouvèrent comme ficelées. Le cœur s’arrêta un instant, la respiration s’échappait par saccades des poumons.
 
L’air chantait.
 
Un chant d’orgue retentit dans les oreilles. Devant les yeux voilés, cela flottait ombrageux, l’ange sérieux de la mort des batailles volait de véhicule en véhicule et semblait exhorter : "ne les dérangez pas, les derniers se sont précisément endormis !"  
 
La batterie rampait vers l’avant centimètre par centimètre. Des yeux fiévreux s’égaraient interrogatifs sur le champ : ainsi paraît un champ de bataille ? Si c’est cela, c’est la fin de tout héroïsme ? Et alors ? Et alors vient peut-être bien le grand oubli ?
 
La batterie s’arrêta. Les desservants des pièces avancées devaient descendre, pour porter les dépouilles hors du chemin. L’ordre éliminait, en outre, chaque timidité naturelle du mort ; le travail devenait un service charitable. Seulement, on ne voyait pas dans leur visage parce qu’ils paraissaient si noirs. Au troisième, quatrième, cinquième, le regard s’y habituait déjà. Et puis, c’étaient aussi nos propres gens de la garnison : des grenadiers de Breslau !
 
Mais comme ils étaient couchés : chacun dans une autre position. Avec les bras dépliés, le fusil fixé à la main. Officiers et sergent-major (Feldwebel), l’épée tendue à l’avant, avec le visage sur le sol ; d’autres agenouillés, la tête enfouie dans le champ.
 
Un se trouvait sur le dos dans une ornière, la main droite tenait le fusil, avec la main gauche il s’était arraché la tunique et la chemise dans le spasme de la mort ; la blessure mortelle s’ouvrait béante. Les yeux vitreux étaient entrouverts et avec cela, il souriait mystérieusement – énigmatique – délivré ?
 
Autour d’un officier gisaient 12, 15 formes immobiles, toutes avec le visage tourné vers le sol. C’était comme s’ils s’étaient encore ralliés dans la mort autour de leur chef de section. Et à l’autre côté de la route, entre les gerbes, nombreux étaient couchés en de petites lignes de tirailleurs, épaule contre épaule. L’un voulait justement se retirer, le doigt sur la détente, l’œil gauche serré (eingekniffen), l’autre était ouvert ; il regardait fixement encore dans la mort l’ennemi après que la balle l’ait déjà frappé ; l’autre voulait justement boire encore une fois. Egalement, ici, nous vîmes ce sourire énigmatique autour de la bouche. C’était comme si, sur tous les visages, se trouvait encore le reflet de l’enthousiasme de toute la patrie !
 
(Ndlr : « Heldengräber in Süd-Belgien » à consulter p. 50. La gravure 78 montre une fosse commune de soldats allemands appartenant au 11e GR, dont le sous-officier Robert SCHMIDT, à 900m à l’est de Saint-Vincent en face d’un bois de pin, près de la route vers Tintigny …)
 
Nous rampions de l’un à l’autre en frissonnant, nous cherchions des connaissances. Il était toujours possible que nous en trouvions un. Nous étions tous des compatriotes. On retirait des morts les carnets de solde, on lisait les noms, et les replaçait dans la musette, on cherchait plus loin. Les lèvres murmuraient en tressaillant mécaniquement les noms devant soi, comme si on voulait les apprendre par cœur, et avec cela, les yeux fatigués erraient tristement à la ronde. Les morts se laissaient-ils compter en général ?
 
Une unique comparaison est restée conservée en moi : lorsqu’on fait tomber un morceau de futaie, qu’on déboise les troncs séparés, et qu’on les laisse coucher comme ils sont tombés côte à côte, l’un sur l’autre : alors on a peut-être une image approximative de ce petit bout de champ de bataille. Les mitrailleuses avaient-elles fonctionné ici si horriblement ?
 
Les mains, tremblant doucement, passaient sur les yeux comme si elles voulaient ôter l’image. Le cerveau malmené s’égarait en arrière à la journée d’hier, cherchait des temps, des moments ! Quand cela pouvait-il s’être passé ici ? Que s’est-il donc joué ici ?
 
Pour les derniers, cela devait avoir été terrible, car ils avaient vu mourir les uns après les autres : ils avaient du entendre les cris de mort, le râle et les gémissements des autres.
 
Si l’un à la maison venait à mourir à l’hôpital, il était transporté dans une petite chambrette : là, il était seul avec lui-même, là il ne dérangeait et n’inquiétait personne d’autre. Ici dehors, c’était différent : ici on vivait et mourait ensemble, l’un pour l’autre. Ainsi chacun était comme il lui était destiné. L’un rapidement et facilement, l’autre difficilement.
 
Peut-être il avait été décidé une bienveillante providence de nous montrer cela, déjà dans les premiers jours de combat, ce que la plupart recevrait seulement à voir plus tard. Nous avons vu, au cours de la guerre, infiniment beaucoup de morts, mais ils regardaient presque tous autrement. Là, les pensées sont toujours mélancoliquement ramenées à nos morts de Tintigny.
 
La batterie se trouvait tristement sur le petit cimetière sur lequel, en dehors d’ici, aucun regard étranger ne tombait. Très haut dans l’air, infiniment gracieuses, quelques alouettes chantaient tristement en suscitant le mal du pays. Elles se déplaçaient en poussant des cris d’allégresse dans l’éther bleu vers lequel les appels, les prières, les cris de mort, les âmes des soldats tombés s’en étaient allés avec leur dernier souffle. Du ciel bleu profond, le soleil de midi brûlait vers le bas.
 
Aucun ne parlait. Aucun ne troublait la consécration de ce moment. Les forces intérieures luttaient en chaque isolé, qui pressait à la reconnaissance. Ce n’était pas seulement le frisson (Erschauer) naturel devant sa Majesté la Mort, c’était quelque chose de beaucoup plus grand, beaucoup plus puissant qu’on connaissait sombrement de l’enfance, des récits de mort héroïque sur le champ de bataille pour le pays natal (Heimat) et la Patrie (Vaterland). C’était une reconnaissance des devoirs envers ceux qui étaient restés à la maison. Les morts souriants semblaient vouloir nous dire : "Pensez toujours à nous ! Au moins, ne nous oubliez pas ! Vous devez également mourir une fois. Mais si vous deviez mourir en face de l’ennemi, alors vous aurez fait votre devoir comme nous ; alors pense à la Patrie, à la maison ! "
 
   
Beaucoup de larmes intérieures furent pleurées que le voisin ne voyait pas. Les cœurs juraient : nous gardons la fidélité en vous, et si nous devions revenir, alors nous nous souviendrons toujours de la vôtre !
 
Là, un commandement impitoyable nous arracha soudain de nos mornes rêveries pour nous mettre en selle. De l’avant, une estafette à cheval galopa vers nous. La batterie alla au trot.
 
Le champ de la mort s’évanouit de nos yeux. Nos regards effleurèrent encore une dernière fois les nombreuses formes immobiles : "Dormez bien, vous les camarades en terre étrangère. Nous avons éprouvé (miterleben) votre héroïsme. Nos pensées vous accompagnent jusque vous soyez couchés pour le dernier repos. Nous ne vous oublierons jamais. Le remerciement du pays natal et de la Patrie vous est assuré !"
 
Le chemin rural déboucha dans une route plus profondément située de 2m. La mitrailleuse ennemie s’était trouvée probablement dans le talus et avait inondé nos gens à l’assaut avec une grêle de balles.  
 
La batterie commença à galoper sur la rue très animée. Des colonnes d’infanterie en marche sautèrent précipitamment sur le côté. La hâte soudaine devait signifier quelque chose !
 
Le fil qui nous avait encore lié tout à l’heure à nos camarades morts était rompu. L’événement se trouvait déjà relégué en arrière, hélas, et il était seulement vieux de quelques minutes. Les pensées luttaient : "Ne soyez donc pas si tendre ; la grande misère a seulement débuté, et vous vous êtes déjà laissés attraper (unterkriegen) ?" Mais la discipline était ferme et nos chefs étaient sur leurs gardes. Les commandements aigus arrachaient tous de la disposition (d’esprit) accablée ! C’était bon ! De telles dispositions étaient dangereuses ; elles pouvaient affaiblir, dans ces circonstances, la combativité de la troupe, parce qu’elles faisaient perdre le courage de manière superstitieuse et temporaire. (…) »
 
- Bonne lecture et un bon samedi (bien ensoleillé ... pour un 22 octobre) de Bruxelles!  
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°89832
Piou-Piou
jusqu'au bout
Posté le 22-10-2011 à 18:32:28  profilanswer
 

Bonsoir Popol, à toutes et tous,
 
C'est très bien et oui l'on retiens son souffle, un récit qui nous montre la détresse des hommes dans l'autre camps, mais un ordre est un ordre tel est la marche à suivre du soldat.
Les décideurs n'y ont pas participé à cette boucherie, du moins pas face à la mitraille.
Merçi de nous faire découvrir ce récit.
 
Cordialement.
Phil.


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Phil.
n°89919
popol
Posté le 29-10-2011 à 17:52:24  profilanswer
 

Bonsoir à Toutes & Tous
 
- Voici donc la suite des événements au 6e FAR :
 
« (…) Lorsque nous passâmes l’infanterie et des acclamations s’envolaient çà et là : on se trouvait à nouveau dans la puissance (Gewalt).
 
A peine avions-nous dépassé la colonne, que la pointe de la batterie s’incurva à droite dans le village de Saint-Vincent. A l’église, notre chemin déboucha dans la rue principale.
 
La batterie tourna à gauche sans ralentir son tempo. Au contraire, le galop allait tellement d’un train d’enfer, que les affûts furent jetés dans le virage jusqu’à l’autre côté de la rue. Les chevaux furent emportés pour un instant par le poids.
 
A ce moment, je vis à l’intérieur de l’église ouverte : deux médecins français en blouse blanche avec les manches retroussées, tenant des instruments dans les mains, avaient sauté devant la porte et regardaient bouches bées vers notre batterie surgissant du terrain.
 
"Tenez les distances !" criait-on de manière perçante de l’avant.
 
Cela alla légèrement en descendant.
 
Des deux côtés, de nombreux soldats français blessés étaient assis sur des chaises et des bancs. Horrifiés, ils sautèrent en l’air. Nous passâmes en courant devant. Lorsque nous fûmes au milieu du village, plusieurs schrapnells explosèrent en une fois au-dessus de la batterie. Un cavalier avant fut blessé à l’avant-bras gauche, il prit la balle dans la main droite et conduisit plus loin. Des chevaux furent également blessés. La rue du village était visible d’une hauteur éloignée se trouvant en face du village: de là venait le feu ennemi. Des compagnies du régiment des grenadiers de Schweidnitz se trouvaient rangées, à la sortie du village, le long du côté gauche de la rue. Ils suivaient avec des yeux écarquillés notre ascension. La batterie s’incurva à environ 600m derrière le village, toujours en galopant, vers la droite dans une petite dépression de terrain (combe).
 
Les trois batteries d’obusiers de notre régiment (6e FAR), les unes à côtés des autres, se trouvaient déjà ici. Elles regardaient comment nous fûmes suivis par les tirs ennemis.
 
« Enlevez les avant-trains ! Evacuez les chevaux ! Couvertures ! » commanda le capitaine.
 
Les schrapnells ennemis étaient bien placés, heureusement le point d’explosion tombait seulement trop haut. L’adversaire avait justement réglé son tir. L’observation devait être brillante pour lui. Quelques coups allèrent en progression directe entre les chevaux. Les animaux se cabrèrent vers le haut, effrayés. Un caisson sauta. L’attelage les traîna avec au loin. Des paniers à munitions, des sacs à dos et des outils restèrent dispersés dans les céréales.
 
Le maréchal des logis conduisit d’abord, le sifflet à roulettes en bouche, les avant-trains hors de la zone de tir, dans laquelle la batterie se trouvait, de retour sur la route, près du village.
 
Des obus tombaient également sans interruption dans la localité. Cela commençait à brûler en différents endroits. Et les blessés français ? Le village en entier en était rempli !
 
Nous, les canonniers, nous nous étions jetés à plat sur le sol près des pièces et attendions ce qui devait venir maintenant. Le recevions-nous donc aujourd’hui ? Comment tout cela était-il devenu si soudain ? Quelques minutes avant sur le champ de bataille d’hier, et maintenant subitement dans une grêle d’obus ?
Là, chacun s’était interrogé pour la première fois !
 
A gauche, à côté de nous, les 2e et 3e batteries s’étaient éveillées sans être importunées, de telle sorte que le régiment complet était ensemble. La desserte (les desservants) des autres batteries regardait avec de longs cous, comment nous nous trouvions dans le feu.
 
Là, les coups tombèrent tout près devant et derrière nos pièces, nous amenâmes à notre pièce, en rampant sur le ventre, les paniers à munitions dispersés aux alentours.
 
J’avais encore vite relevé le bouclier supérieur, mais dans la hâte de couverture, le bouclier inférieur n’avait pas été laissé abaissé et les bêches n’avaient pas été décrochées. De la boue et des pierres crépitaient sur le bouclier. Chaque fois, lorsqu’en face des coups s’abattaient à des distances précises, nous pressions le visage sur le sol. L’angoisse ne valait que pour des coups au but éventuels. Mais, Dieu soit loué, il n’en vint aucun.
 
Les augmentations (Aufschläge) étaient accompagnées par une détonation sourde particulière. Qu’était-ce donc pour des munitions ? Les Français avaient-ils de plus mauvaises munitions que nous ? Cela devait bien être ainsi car, autrement, nos avant-trains ne seraient pas venus de la position pour la plus grande partie.
 
Là, un obus tomba à environ 2m de ma pièce et je poussai un cri violent au même moment. Quelque objet dur avait atteint, en-dessous de la pièce, le dos de ma main gauche : les doigts se plièrent. Les camarades de pièce sursautèrent effrayés : « Es-tu atteint ? » Le sous-officier dit d’un air moqueur : « Regardez, vous n’avez pas laissé abaisser le bouclier inférieur ! » Avec la main droite, j’allai chercher et arrachai la petite bêche hors de la pièce et jetai de la terre au bouclier ; alors je massai la main qui ne saignait pas.
 
L’adversaire ne devait cependant pas savoir exactement où nous nous trouvions : il arrosait. Egalement, le feu se rapprochait des avant-trains. Nous levions de temps en temps la tête, lorsque les obus s’en allaient par-dessus nous.
 
Des avant-trains, plusieurs coups de revolver claquaient périodiquement : le maréchal des logis laissait achever des chevaux blessés. Les canonniers écoutaient inquiets : « Et si ce sont nos chevaux de pièce ? »  
 
Les compagnies du 10e régiment des grenadiers (10e GR) se trouvaient toujours à la sortie du village avec « l’arme au pied ». Soucieuses, elles fixaient notre batterie. Pourquoi n’intervenaient-elles pas ? Avions-nous donc pour nous la protection de l’infanterie ?
 
Nous nous trouvions dans le feu une heure durant. Lorsqu’il diminua progressivement, des commandements fusèrent : le régiment complet tira successivement plusieurs groupes (d’obus : salves ?).
 
Et en une fois, quatre explosions sourdes retentirent loin dernière nous : à environ à la même hauteur avec le village, une batterie de lourds obusiers (15 cm) de campagne se trouvait derrière de hautes broussailles (bosquet), que nous n’avions jamais vue jusqu’à présent. Les gros obus hurlaient par-dessus nos têtes. Dans les mêmes distances que les coups, les points d’impact s’en suivirent avec un craquement immense. Un sentiment joyeux nous envahit, un sentiment d’être en sûreté : nous ne sommes pas seuls ! Malgré cela nous croyions également, encore jusqu’à l’heure, que l’artillerie française nous serait supérieure, nous savions que l’adversaire ne possédait pas d’artillerie lourde rapidement mobile.
 
La batterie lourde tira à nouveau un groupe (d’obus : salve ?) : « Hör och, hör amoll! … Dunner … wetter noch eens, die sitzen der andersch wie unse, woas?! » les canonniers poussaient des cris de joie avec des yeux brillants. Notre régiment tira à nouveau quelques groupes de schrapnells : « Siehste, so is recht, jitze ricken der die Brieder verleicht aus, und wir schissen a wing mot ‘Schrot’ hinter her» disait à nouveau quelqu’un de moqueur et dans un sentiment de supériorité évidente.
 
On était déjà à nouveau présomptueux.
 
Quelques minutes plus tard, quelques cavaliers galopèrent de l’arrière à notre position : notre commandant de régiment chevaucha avec son état-major dans la batterie, appelant déjà de loin : « Je vous exprime ma reconnaissance la plus parfaite. La batterie s’est comportée de manière exemplaire lors de sa progression; notre affaire se présente bien. Votre adversaire ne comporte que trois batteries. L’infanterie ennemie n’est plus devant nous, elle reflue. »  
 
Et il cria la tête retournée : « Messieurs les chefs de batterie prenez moi l’artillerie ennemie sous un feu intensif pour lui rendre pénible son tir ! » (Cela vaut bien plus à notre groupe d’obusiers).
 
Il ne tomba d’en face plus aucun coup. Par contre, notre régiment bombarda durant une heure la position d’artillerie ennemie.
 
Une accalmie du feu intervint environ vers 17h. Les grenadiers, qui avaient contemplé le spectacle l’après-midi, se mirent en marche sur la chaussée. Après une demie heure, une batterie amena les avant-trains les unes après les autres, et nous suivîmes l’infanterie.
 
Qu’était ce pour une jubilation chez eux, lorsque nous dépassions les compagnies. Elles se pressaient aux pièces et nous encourageaient par des paroles : « Etes-vous la batterie qui s’est trouvée sous le feu ? Pierronie, das war aber orndlich ‘Pumper im Druck (*); aber ihr chabt eure Sa’he sein gemacht! Na, wir cha’m scheen Angst gehabbt um euch!“
 
(*)  «Pumper im Druck »  était l’acclamation moqueuse continuelle de l’infanterie quand un fantassin voyait un artilleur (note de l’auteur).
 
Cela nous faisait du bien, parce que c’était simultanément une manière de reconnaissance, que nous ne connaissions pas du tout aux Hauts Silésiens moins sensibles.
 
Après une marche d’environ 2km, nous allâmes dans une prétendue position de surveillance. Entre-temps, les autres batteries suivaient, allaient de leur côté en position de surveillance, sur quoi nous revenions dans le rang. La batterie se trouvant en position couvrait de cette manière la progression de troupes poursuivant les Français. De temps en temps, on tira sur l’ennemi en retraite.
 
Lorsqu’il commença à faire sombre, notre infanterie tout entière passait devant et se disposait à l’avant de notre position comme un verrou. Encore une fois, nous avançâmes de quelques centaines de mètres et nous nous installâmes en bivouaque dans un champ de pommes de terre. (…) »
 
- Bonne lecture et une bonne soirée (bien douce) de Bruxelles !


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°90103
popol
Posté le 06-11-2011 à 18:45:20  profilanswer
 

Bonsoir à Toutes et Tous,
 
- Une nouvelle journée s'achève et il est grand temps de bivouaquer pour le 6e FAR ... :
 
« (…) Il devint progressivement sombre. Non loin de notre aile gauche commençait la forêt. Dernière nous et à droite de nous, des villages en feu éclairaient. Plus il devenait sombre, d’autant plus calme devenait la batterie. Les canonniers suivaient le cours de leurs pensées.
 
Alors, l’ordre arriva : "Dresser l’écurie, apporter de l’eau, faire bouillir !" Le capitaine laissa distribuer aux canons les rations en fer du fourgon d’observation. De chaque véhicule, deux hommes devaient se rendre au village le plus proche, sous la conduite d’un sous-officier avec des sacs pour transporter l’eau. Ils ne revinrent avec l’eau seulement après presque deux heures. Chaque pièce reçut deux chaudrons (marmites) remplis, le reste pour les chevaux. Les conducteurs avaient, dans l’entre-temps, apporté à grand peine des champs avoisinants des gerbes de céréales pour les chevaux, des pommes de terre et nourrissaient les chevaux. Le feu ouvert ne pouvait pas être fait parce que, à côté de nous, des Français devaient se trouver dans la forêt. Cela sembla ridicule à tous : faire bouillir de l’eau, mais ne faire aucun feu ! Nous étions tous assis autour du trou du feu et attendions avidement jusqu’à ce que l’eau devienne à tout le moins chaude. Des manteaux étaient tenus au-dessus pour masquer chaque lueur de feu. Comme on n’avait pas de bois sous la main, on mit le feu avec des céréales. Et comme cela ne brûlait pas avec une flamme claire, on l’avait torsadé comme une saucisse, et cela couvait à découvert. Le « cuisinier » à chaque véhicule essayait à tout instant, si l’eau – dans laquelle les conserves de petits pois étaient déjà versées - était presque chaude et les plus avides étaient d’avis : « Gibb mir amoll a Leffel (donnes-moi une fois une cuillère), du wirscht ja balde vum Kusten soatt sein ! (tu deviendras bientôt …)».
 
Vers minuit (12 Uhr nachts), les conserves de soupe furent finalement suffisamment dissoutes , que nous pûmes manger.
 
Derrière notre pièce d’aile gauche, quelques camarades avaient trouvé un mort et deux artilleurs français dans les rangées de pommes de terre. Ils appartenaient aux batteries, qui nous avaient bombardées aujourd’hui après-midi de manière redoutable. Les deux blessés s’étaient cachés tout le temps dans les rangées de pommes de terre et s’y étaient maintenus sans le moindre bruit. Ah, avec quelle haine les pauvres gars devaient penser de nous ! Ils reçurent la première soupe et on leur fit, au milieu de leurs ennemis, un beau campement comme il faut sur des gerbes de céréales.  
 
Après le repas, chacun rampa sous la pièce ou l’avant-train et s’enveloppa dans son manteau. Le deuxième jour de combat était passé. La tension n’était aujourd’hui pas aussi grande qu’hier. Les yeux ouverts tenaient encore un court dialogue avec les étoiles dans le ciel et adressaient des salutations sincères au pays natal. De temps en temps, un cheval soufflait dans le campement. Par moment, une petite chouette hululait: l’oiseau de la Mort !
 
En frissonnant je tirai le manteau sur les oreilles. Mais cela servait à rien : le souvenir revit. Tintigny : le clocher, la marche à travers le village en feu ! L’attaque de cavalerie imaginaire ! Mesnil (Ndlr : Breuvanne) : les civils criant, les vaches beuglant, la batterie se révélant : 2300, encore un groupe (d’obus), le cheval blanc se tient encore debout ! Les morts près de Saint-Vincent !
 
"Veux-tu enfin rester calmement couché ? Je veux dormir !" grommelait le voisin irrité. Je rampai complètement sous l’affût. Oui, pourtant ; je me suis trouvé si mal ! Et après que le voisin ait réagi sur moi, je devins plus calme. Je savais maintenant à nouveau, que je n’étais pas seul et je m’endormis.
 
Un superbe nouveau matin revint à nouveau (24 août 1914). Comme depuis des millénaires, les étoiles pâlissaient devant le soleil. Les rayons de l’astre éternel tombaient sur quelques douzaines de formes immobiles, qui entouraient de manière curieuse dans un petit tas autour des véhicules. Les chevaux se trouvaient à distances.
 
Entre-temps courait à tour de rôle une forme variable, comme si elle voulait garder le sommeil des autres.
 
Il était déjà presque 7h du matin avant que tout le monde soit éveillé. Automatiquement chacun se préparait à la marche. Les conducteurs voulaient atteler les chevaux, cependant on ordonna que la mise en marche soit différée encore de plusieurs heures, on devait d’abord prendre le « petit déjeuner ». De chaque pièce, deux canonniers devaient à nouveau se rendre au village avec des sacs pour chercher de l’eau pour les chevaux. Avec un camarade d’active des jeunes années, je me joignis à l’ « expédition », avec un sac pour transporter de l’eau.
 
Le village le plus proche avait brûlé le soir d’avant à plusieurs endroits; il devait presque se trouver dans l’espace occupé hier par la division. La localité était presque complètement habitée. Nous allions dans quelques maisons pour prendre peut-être là quelque chose de comestible.
 
Ainsi avec mes camarades, j’entrai dans la première meilleure maison. Lorsque nous ouvrîmes la porte, je restai quelque peu honteux : autour d’une grande table ronde étaient assis un couple d’époux, une jeune femme, trois jeunes filles de 16 à 10 ans et un jeune homme en train de déjeuner. A notre entrée, tous se levèrent craintifs et reculèrent de la table. Je souhaitai très embarrassé : "Bonjour !" et demandai un peu de pain. La femme prit la moitié de la miche de pain de la table et me la remit sans dire un mot. Elle me regardait en outre tellement inquiète et suppliante que je ne pouvais pas me résoudre à prendre tout le pain pour moi. Je coupai pour nous deux un gros morceau, bien que nous n’ayons plus reçu de pain depuis trois jours de notre équipage, et lui donnai l’autre en retour qu’elle reprit à nouveau avec les yeux brillants. Ensuite, elle demanda aimablement : "Voulez-vous un peu de café ?" Je répondis affirmativement. Avec cela, elle nous versa à chacun un grand bol qui nous régala à merveille. Nous ne mangeâmes que la moitié de notre pain.
 
Alors nous allâmes dans une autre maison, dans laquelle un homme barbu était assis à table, qui nous regarda avec de grands yeux pleins de haine. A notre entrée, il resta assis, planta un grand couteau, avec lequel il avait pris apparemment justement le petit déjeuner, sévèrement dans la table et demanda de manière peu amène ce que nous voulions. "Nous voulons du pain !" répondis-je. "Il n’en a plus... ! "
 
J’avais pourtant vu dans le buffet ouvert à pots (Topfschrank = confiturier ?) au mur d’en face, dont la porte se trouvait à demi ouverte, une miche et demie de pain. Sans me soucier de l’homme, je dis à mon camarade : "Restes à la porte et ne quittes pas le gars des yeux !" Il le fit pendant que j’allai de l’autre côté à l’armoire et retirai le demi pain.
 
Le Français (*) avait bondi furieusement, mais mon camarade le tint en échec.
(*) Ndlr : l’auteur se croyait donc déjà en France … !
 
Nous nous sommes fâchés par après que nous n’ayons pas pris tout le pain pour nous. Tantôt la grande famille avait voulu nous remettre volontairement tout ce qui se trouvait sur la table et, ici, l’homme solitaire ne voulut même pas donner un morceau de pain à chacun. Je lui aurais souhaité d’être venu auprès de gens corrects.
 
Cette façon de réquisitionner, que nous étions contraints de pratiquer occasionnellement une fois durant la progression en avant, était due à l’approvisionnement déficient - qui résultait des conditions variables – était aussi pardonnable que sous les circonstances habituelles un pillage de la bouche. Il n’est passé aucun jour, sans que le capitaine n’exhorta  la batterie le matin au départ à ne pas se rendre dans les maisons habitées  et, en aucun cas, de se commettre avec des civils ou, d’une manière quelconque, de s’approprier du plus petit bien que ce soit, aussi quand cela était encore nécessaire. Les chefs de section et les sous-officiers faisaient vivement attention. (…) »
 
- Bonne lecture aux fidèles de ce fil et une bonne soirée dominicale (bien douce...!) de Bruxelles !
 
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°90104
J.Dauge
Posté le 06-11-2011 à 20:49:42  profilanswer
 

Vivement la suite, passionnant récit qui se poursuit jusqu’à la bataille de la Marne ?
 
Cordialement J.D

n°90123
terrasson
Vai i mesme pas paur
Posté le 07-11-2011 à 18:35:05  profilanswer
 

Bonsoir  a tous
bonsoir Popol
encore une belle evocation passionante...a travers ce recit mais quel boulot de traduction ...merci a vous
bien cordialement
Christian Terrasson
adischats


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soldat forcat a pas jamai portat plan lo sac.Es pas l'ome que gana  es lo temps
n°90330
popol
Posté le 13-11-2011 à 17:30:42  profilanswer
 

Bonsoir à Toutes & Tous,
Bonsoir Christian, J.D ,
 
- Pour les assidus, voici la suite du témoignage. Hélas, il va bientôt s'achever car je ne dispose que d'un extrait. Peut-être que cet ouvrage se trouve à la bibliothèque de Vincennes? Si quelqu'un est de passage ... je veux bien alors poursuivre la traduction à mon rythme!
 
« (…) Lorsque nous revînmes avec de l’eau à boire, la batterie était déjà prête pour la marche. Notre chemin menait par un pays boisé magnifique, traversé par une double voie ferrée. La maison de la garde-barrière ainsi que les lignes télégraphiques étaient détruites (Ndlr : passage à niveau à identifier sur la ligne « Bertrix - Virton165 ! ». La région entière était vallonnée et très riche en forêts : elle constituait pour nos chevaux un terrain difficile. Le capitaine n’avait plus besoin de commander de descendre des véhicules et de marcher. Nous le faisions de nous-mêmes car, depuis avant-hier, tous étaient attachés par un amour particulier aux animaux.
 
Les Français s’étaient repliés loin en arrière, et nous marchâmes toute la matinée derrière eux, quelque peu en direction Sud. La montre et la position respective du soleil nous donnaient la direction dans laquelle nous marchions. Vers midi, nous devions conduire en position les pièces et des fourgons à munitions sous des conditions particulièrement difficiles.
 
Les desservants de tous les trains devaient s’aider mutuellement à amener les véhicules sur une petite montagne assez raide. Et quand le tourment s’acheva après une heure et demie, nous pouvions ramener en bas les pièces sans seulement avoir à lâcher un coup de feu. Ici on pesta pour la première contre le capitaine parce qu’il nous ne laissa pas amener les avant-trains à la rencontre.  
 
Après coup, chacun aurait pu manger tout un pain complet de munition.
 
Dans l’intervalle, plusieurs sous-officiers de notre batterie avaient effectué à cheval une patrouille (de reconnaissance), parmi lesquels mon chef de pièce. Ils avaient chevauché tout droit sur la chaussée, de laquelle nous nous étions tantôt écartés, et ils essuyèrent peu de temps après dans la forêt le feu violent de l’infanterie ennemie. Le cheval de notre brigadier fut tué, les autres s’échappèrent et annoncèrent plus tard à la batterie que notre chef de pièce manquait.  
 
A nouveau, toute la batterie fut inquiète :  « Comment venait-il que, peut-être à quelques centaines de mètres devant nous, se trouvaient de l’infanterie ennemie ou des patrouilles, où cependant nos propres gens étaient déjà en train de marcher en avant ? Une erreur était ici, par laquelle nous pouvions deviner une embuscade ? »  Nous semblions être tout seuls sur le terrain. On ne voyait même pas quelqu’un de l’état-major de notre groupe (d’artillerie).  
 
Sans se soucier de notre crainte intérieure et comme si les patrouilles de l’ennemi n’avaient rien vu, le capitaine laissa remettre les avant-trains. Juste comme la batterie était sur le point de se mettre en marche, notre chef de pièce wurtembergeois, considéré comme déjà mort et couvert de sueur, accourut de la chaussée vers nous, sans aucun doute sans cheval : il était resté. Il annonça au capitaine qu’il roula de la route dans le fossé, lorsque le cheval s’écroula sous lui, et qu’il se remit à l’abri. Pendant que nous nous réjouissions beaucoup que rien ne lui soit arrivé, il s’affligeait sur ses paquetages perdus et sur leur contenu.
 
Alors, nous allâmes plus loin sur la chaussée en un vif trot sans être importunés. Après une copieuse demie heure, nous atteignîmes près d’un étang le château de forêt idyllique d’Orval, lequel, comme il nous avait été dit, appartenait à un ancien Allemand. Nous les canonniers n’osions pas quitter les pièces bien que nous nous arrêtions directement devant le château ; mais les officiers et les sous-officiers nous informèrent horrifiés comment cela se présentait à l’intérieur : les meubles comme tout l’équipement intérieur étaient saccagés ; la nausée était stimulée de devoir avoir tolérer cela. Ce que l’un avait établi : les troupes allemandes n’avaient pas causé cette dégradation ; de plus, elles n’auraient pas eu le temps suffisant lors de cette marche en avant urgente. Mais peu d’heures avant, les Français étaient passés par ici et y avaient séjourné ici  et avaient fait des ravages.
 
Tous les états-majors le constatèrent avec intérêt. Nous canonniers, que nous ne discernions peut-être pas la portée de telles constatations, détestions une telle expression d’un pur vandalisme. Nous ne le tenions pas pour possible que des soldats pourraient faire une pareille chose. En outre, nous ne pressentions pas que, à cause de telles et semblables infamies - que nous n’avions jamais faites - nous devions être marqués au fer rouge un jour devant le monde et être déshonorés.
 
Pendant que nous nous arrêtions en attendant devant le château, plusieurs batteries nous suivaient en arrière sur la chaussée, dont également notre 2e batterie. Aucun homme ne savait d’où elle venait d’un seul coup. Soudain, plusieurs obus – d’une distance pas très grande – tombèrent dans l’étang. Avec un craquement sourd, des fontaines d’eau mélangées avec de la vase et des saletés s’élevèrent. Les chevaux devenaient inquiets. Ils savaient déjà maintenant que nous ne nous trouvions plus sur la place d’exercices des troupes.
 
« Aux chevaux ! » commandèrent les chefs de section aux conducteurs.  
 
Les canonniers se mirent à couvert derrière les pièces. Un groupe (d’obus) suivit à nouveau. Même spectacle. Lors du prochain groupe, un coup frappa dans la 2e batterie arrêtée derrière nous et tua / blessa trois hommes et plusieurs chevaux. Pendant que l’excitation compréhensible dominait auprès les batteries se trouvant derrière nous, nous avions calculé, comme de vieux artilleurs plein d’avenir, que notre batterie se trouvait après un angle mort puisque la chaussée formait un coude tout près devant notre pointe. Si nos calculs s’accordaient, il restait non éclairci, bien que nous nous trouvions là jusque dans l’après-midi tardif ; en outre, les Français tiraient relativement peu.
 
Plus tard, nous progressâmes d’environ 3km sans apercevoir notre propre infanterie, ce qui continuait à nous inquiéter ; car le Français avait tiré tantôt approximativement à cette même distance.  
 
Lors de cette marche, nous fûmes garés une fois, pour un court moment, sur le côté droit de la route pour laisser passer des batteries de notre régiment-frère. Lors du passage, je reconnus un ancien camarade d’école à qui je n’avais plus certainement pensé depuis l’enfance. Il me reconnut également tout de suite, bien que je me trouvais au milieu de plusieurs camarades derrière ma pièce et que j’avais comme lui la même disposition de barbe hirsute et sale. Nous nous interpellâmes par nos noms dans la joie impulsive de nous revoir, que les cliquetis des roues dévoraient. Le pays natal plus restreint nous apparut à tous les deux pour quelques secondes et, ensuite, on était à nouveau seul.  
 
Lorsque le soleil s’était déjà couché, la batterie alla en position et tira ici derrière l’ennemi en fuite. Celui-ci se trouvait apparemment à nouveau en retraite car nous commencions à tirer avec 3200 (m de hausse) pour finir à 5000. Alors, plus rien n’était à repérer.
 
Nos avant-trains se trouvaient à quelque 800-1000m derrière nous dans un fond au bord d’un ruisseau. Nous fîmes bouillir ici à nouveau convenablement depuis trois jours : pommes de terre avec sel et des conserves. Nous nous cherchions du bois dans un bosquet se trouvant à côté avec la lanterne de la pièce (d’artillerie) : pendant que l’un tenait la lanterne et qu’un autre cassait les branches sèches des arbres, parce que celles-ci étaient sèches comme de la paille et n’émettant pas de fumée abondante en brûlant. Après le repas du soir, nous devions entourer nos pièces, jusque tard dans la nuit, de remblai de terre, car l’infanterie ennemie devait encore se trouver dans un bosquet à environ 500m devant nous à mi-gauche. La garde du parc ne fut pas établie, pour cela les canonniers devaient veiller à tour de rôle la garde à chaque pièce. (…) »
 
- Bonne lecture et une bonne soirée (assez fraîche ...) de Bruxelles !
 
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°90573
popol
Posté le 19-11-2011 à 17:39:31  profilanswer
 

Bonsoir à Toutes & Tous,
 
- Voici donc la fin de la traduction annoncée du témoignage de Gerhard SIEGERT, canonnier-pointeur du 6e FAR. Hélas, je ne dispose pas des pages suivantes ....! Nous sommes donc le 25/08/1914 :
 
 
« (…) De nouveau, tous remercièrent Dieu pour le troisième jour de combat surmonté de manière heureuse.
 
La nuit se passa calmement et, pourtant, chacun pressentait que l’adversaire se posterait bientôt à nouveau. Nous n’avions pas de cartes à disposition : nous ne savions pas une fois où nous nous trouvions.
 
Un nouveau jour commença (le 25/08/1914). Le silence de la nature nous entourait, et nous nous sentions à nouveau comme à la manœuvre. Notre grand bagage (train) arriva encore également tôt le matin, que nous n’avions plus vu depuis le jour devant Tintigny, et nous apporta des moyens de subsistance et le courrier de campagne. Je fus renversé, par le conducteur du 2e fourgon d’approvisionnement - qui chevauchait un cheval d’artillerie français réquisitionné (de la batterie bombardant sur le pont à Mesnil), et jeté sous le fourgon suivant circulant au trot, tiré par quatre chevaux. J’ai eu la présence d’esprit de me dégager des sabots des chevaux avant que les roues me saisissent. Le capitaine, qui était spectateur de la scène, cria puissamment au sergent : cependant il retint à peine son cheval, parce que la monture française ne comprenait pas l’allemand (sic !). J’échappai encore raisonnablement à quelques ruades vigoureuses et j’étais joyeux qu’aucun des chevaux n’ait marché sur moi. Le bagage avait amené pour chaque véhicule, excepté du pain, des biscottes, du gruau et des conserves de viande et aussi de la viande fraîche de porc. Il revint au moins 1 livre et demie pour chaque homme. Le canonnier n° 1, un réserviste, fit fonction de cuisinier à notre pièce et il attribua à chacun ce qu’il lui revenait. Mais aujourd’hui wurde nichts aus dem Essen ; car comme la viande commençait à devenir tendre, le feu devait être éteint : on avançait déjà à nouveau plus loin. (…)
 
Je proposai au canonnier n° 1 de retirer les morceaux de viande du dessous du chaudron, pour les  essayer en chemin, s’ils étaient déjà assez tendres. Ma proposition trouva le consentement général. Le pain de munition et la viande (Wellfleisch) chaude goûtaient merveilleusement, bien que je ne me sois jamais fait jusque là.
 
Vers midi, nous franchîmes la frontière belgo-française.
 
Au cours de la journée, nous nous heurtâmes alors avec presque tous les régiments de notre division qui s’écoulaient des différents chemins latéraux sur notre route principale et, déjà en fin d’après-midi, toute la division s’étirait en une colonne infiniment longue vers le sud-ouest. A droite et à gauche devant nous, nous entendîmes toute l’après-midi des fusillades violentes, et nous nous attendions à chaque instant d’être utilisé d’autant plus que la marche allait de l’avant presque sans à-coups.
 
Lorsque nous passâmes un des prochains villages (Margny), nous vîmes dans le verger d’une métairie 30 francs-tireurs fusillés en rangs, couchés l’un à côté de l’autre sur le gazon, qui avaient livré à nos gens un combat régulier. Les Français en fuite avaient ameuté la population civile sur l’adversaire poussant de près, pour arrêter temporairement celui-ci.
 
Quelle troupe avait entrepris l’exécution, nous ne le savions pas.
 
Une surprise horrible suivait les autres. On semblait être dans cette guerre de même qu’en l’année 1870.
 
Les Français avaient encore campé ici il y a peu de temps. Les endroits du campement étaient clairement reconnaissables à de nombreux objets usagés, à des objets d’équipement jetés et abandonnés.
 
Ils se trouvaient dans les fossés de la chaussée et sur les emplacements du camp : sacs à dos, fusils (la plupart brisés), sabres, cartouchières, tuniques, toiles de tente, manteaux, képis, dragonnes, courroies, etc … Ils devaient avoir également un approvisionnement plus abondant que nous car toute la route de marche était comme parsemée de restes de repas, de boîtes à conserves vides ou à moitié vides.
 
La marche alla vers Margut par Herbeuval. Vers le soir, la batterie s’écarta latéralement de la route et bombarda un avion, à nouveau sans résultat. Nous pouvions certainement tirer, mais pour une cible aérienne, nos canons étaient cependant mal appropriés.
 
Le ciel s’était chargé de lourds nuages de pluie et il sembla aujourd’hui faire sombre très tôt.
 
Plus loin, nous aperçûmes quelque chose de plus horrible : dans l’accotement droit de la route, un fantassin se trouvait agenouillé, touché au milieu du front, le visage et l’uniforme ensanglanté. Il avait baissé la tête, il levait les mains pliées à hauteur de poitrine, comme en prière.    
 
La batterie passa en trottant devant. Les canonniers s’étonnaient pourquoi nous nous arrêtions pas pour prendre soin du pauvre homme, car derrière nous la route était vide.
 
Nous cherchions en vain, impressionnés, une liaison entre des cavaliers en patrouille et les fantassins. Le sort des cavaliers était absolument compréhensible, mais celui des fantassins était inexplicable. Ils avaient été tous les deux tiraillés dans quelque embuscade, cela était établi. Le fantassin, cependant, n’avait été seul dans aucun piège, et nous nous étonnions qu’on l’ait laissé dans une telle posture.
 
Nous nous promettions de ne plus jamais nous éloigner seul de la batterie et d’aller seul dans les villages pour chercher de l’eau. Car partout guettaient la fatalité et quelque embuscade, bien qu’il n’y avait souvent plus rien à voir des troupes françaises. Dès cet instant, nous regardions les civils avec d’autres yeux et nous nous en méfions.  
 
Il commençait déjà à faire fort sombre, lorsque nous atteignîmes la troupe restante. Après avoir dépassé l’infanterie au trot, nous arrivâmes à la pleine obscurité dans le gros village de La Ferté sur Chiers. Ici nous ne pouvions pas aller plus loin, comme les Français avaient fait sauter le pont sur la petite rivière. Les batteries devaient se mettre en bas de la chaussée et pouvaient camper sur les prés marécageux jusqu’à ce que les sapeurs aient construit un pont provisoire. Entre-temps c’était devenu noir. Nous n’osions pas faire bouillir de l’eau et les chevaux ne furent pas abreuvés parce que l’eau de la petite rivière devait être contaminée (verseucht). Nous mangions seulement de la viande froide en conserve avec un morceau de pain de munition et nous nous assoyions alors en attendant sur la pièce (d’artillerie). L’eau sur les prés marécageux était très froide et nous gelions fortement.
 
A 1h de la nuit, on avança. Les sapeurs éclairaient le pont provisoire achevé entre-temps avec des flambeaux. A environ 1200 jusqu’à 1500m derrière la localité, on s’arrêta à nouveau et nous allâmes vers 3h du matin en bivouaque. J’étais personnellement joyeux que je n’avais pas de garde et que je pouvais dormir d’une traite, car j’étais très fatigué. Les impressions du dernier jour m’avaient fait du fil à retordre.
 
Quand nous nous réveillâmes au petit matin, une journée magnifique nous saluait (26/08/1914). Tout (le monde) bondissait étonné. Les conducteurs donnaient à manger (….?) »  
 
- Nous sommes donc en pleine guerre de mouvement vers la Meuse, vers la Marne... Si un artilleur érudit passe par ici, j'aimerais bien connaître:
 
- la vitesse théorique d'une batterie en marche ;
- la vitesse théorique d'une batterie au trot;
- la capacité en obus d'un caisson, d'un avant-train pour canon allemand de 77.
 
- Merci d'avance!
 
- Bonne lecture, bonne soirée (bien froide ...) de Bruxelles!
                 
 


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Bien cordialement
Paul Pastiels
n°90607
terrasson
Vai i mesme pas paur
Posté le 20-11-2011 à 20:29:10  profilanswer
 

Bonsoir Popol
tout simplement merci pour tous ces récits
bien cordialement
christian terrasson
adischats


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soldat forcat a pas jamai portat plan lo sac.Es pas l'ome que gana  es lo temps
n°90610
bernard be​rthion
Posté le 20-11-2011 à 21:09:47  profilanswer
 

Bonsoir,
              merci pour ces récits des combats de Belgique et maintenant nous arrivons aux combats dans les Ardennes, lors de la retarite .
              Avec l'aide des amis du Forum, j'ai déjà quelques 2000 noms de tués ou disparus et seulement la moitié de tombes .... soit en nécropoles militaires, soit en carrés militaires ou en tombes individuelles dans les cimetières communaux .
               Que de tombes à remettre en état . Le souvenir français fait du bon travail mais il y en a encore beaucoup à faire .... et à faire vite avant l'oubli puis l'abandon ....
                Cordialement   BB
             


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- Le Front de Champagne : de Reims à l'Argonne dans les Ardennes et dans la Marne .
- Les combats d'août 1914 lors de la retraite dans les Ardennes entre Meuse et Aisne .
- L'HOE 13 de 51 Courlandon .
n°91072
Jean-Franc​ois
Posté le 12-12-2011 à 20:39:25  profilanswer
 

Bonjour Paul,
 
encore bravo et merci pour ce travail fastidieux.
 
Je ne pourrai pas vous éclairer et répondre à vos questions mais voici un peu de documentation concernant le 77 allemand.
Ces pages sont issues de "German artillery 1914-1918" de David Nash publié en 1970 chez Almark publications London.
 
 
http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/3136/Krupp7701.jpg
 
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http://images.mesdiscussions.net/pages14-18/mesimages/3136/Krupp7703.jpg
 
Voilà un peu de documentation, je ne connais pas la quantité d'obus mais j'ai lu que lors de la bataille du 22/08, autant pour l'armée allemande que pour l'armée française que les pièces d'artillerie sont tombées à court de munition.
 
Lors de cette bataille décrite par Siegert il y avait aussi des obusiers de 105.
 
Une bonne soirée de Gaume.
 
Jean-François
 

n°91086
Jean-Franc​ois
Posté le 13-12-2011 à 20:50:30  profilanswer
 

Bonjour à toutes et à tous,
Bonjour Paul,
 
je ne vais toujours pas pouvoir répondre à vos question quant à la vitesse de progression d'un train d'artillerie. Sauf que les chevaux utilisés n'ont pas réellement de bonnes capacités de traction, s'ils sont comparés aux chevaux de trait. D'ailleurs à cet effet l'armée allemande doit toujours 8 chevaux de trait ardennais à mon arrière-arrière grand père.
 
Le canon 77 pèse 950 kg, c'est 150 kg de moins que le 75 français
Le caisson pèse 1850 kg, c'est aussi +/- 150 kg de moins que le 75.
Le canon est tiré par 6 chevaux.
 
C'est un poids relativement important quand on pense que ce poids repose sur deux roues d'une dizaine de cm de large. Sur un sol dur, la progression doit être assez "aisée", par contre un sol très boueux, les roues s'enfonce trop facilement et la boue finit par arrêter la progression. Pour le canon, la pression au sol est approximativement de 500 kg/ 10 cm² (en réalité sur cerclage métallique la surface au sol est ramenée à 1 ou 2 cm² par roues) et pour le caisson c'est encore pire car c'est presque le double. Pour les amateurs d'artillerie, à l'époque les roues des canons et  des autres véhicules ont été équipés de plaquettes de bois ou de métal qui augmentaient la surface de contact au sol et qui diminuaient la pression. C'est le principe élémentaire d'action et réaction que nous avons tous appris à 13 ans sur les bancs de l'école. La force résistante du sol doit être plus grande ou égale à la force appliquée par la roue.
 
Cette pression au sol a été fatale au 2eme régiment d'artillerie coloniale qui avait entamé une manoeuvre de demi-tour dans un terrain rendu marécageux par l'orage de la nuit du 21 au 22 aout 1914 à Rossignol, plusieurs pièces ont ainsi été mise hors de combat sans combattre. Mais c'est un autre débat.
 
Le train d'un canon comptait 138 obus emballés par 4 dans des paniers d'osier.
La cadence de tir est de 15 coups minute, maximum, contre 20 pour le 75.
Les obus pèsent 6,85 kg dont 570 g d'acide picrique pour les obus explosifs ou 300 balles de 10 g + poudre fumigène pour les sharpnelles.
 
La colonne légère pouvait aussi fournir 120 obus supplémentaires par pièce.
 
La portée du tir est plus longue que celle du 75. Dans le cadre de la bataille de Tintigny et Rossignol, les artillerie étaient relativement proches et pouvaient se contrebattre, sauf que le terrain ne permettait pas au 75 de canarder les obusiers de 105 alllemands qui étaient à l'abri derrière des butes ou des bois.  
 
L'obusier de 105 pèse avec son avant-train 2000 kg. Il tire des obus de 15,2 kg avec soit 1,5 kg d'explosif, soit 500 balles de 10g en sharpnelle. Son train d'artillerie ne comporte que 86 obus répartis à raison de 54 sharpnelles et 32 explosifs.
 
Le canon Krupp 77 n'était pas équipé d'un aussi bon "système de recul" et la pièce devait encore bouger fortement ce qui nécessitait de règler le tir à chaque fois.
 
Je vais me renseigner pour les capacités d'endurance de ces chevaux.
 
Une bonne soirée de Gaume.
 
Jean-François

n°91088
popol
Posté le 13-12-2011 à 22:32:46  profilanswer
 

Bonsoir à Toutes & Tous
Bonsoir Jean-François
 
- Les nouvelles de ma chère Gaume me font toujours plaisir et ... celles de Tintigny en particulier!  
Un grand merci pour votre gentillesse et le partage de vos recherches pour répondre à mes questions. Je vais donc analyser ces informations relatives au canon 77 allemand.
 
- Pour en savoir plus sur le combat de Rossignol du 22/08/1914, je conseille vivement à nos amis du forum la lecture de l'excellent et incontournable ouvrage de Jean-Claude DELHEZ "Le jour de deuil de l'armée française" (2011) et du chapitre relatif à "Rossignol" (p. 369 et s.): je n'en suis pas encore remis !
 
- Une soirée (bien tourmentée ...) de Bruxelles !


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Bien cordialement
Paul Pastiels

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