Bonsoir à Toutes & Tous
- A l’occasion de la commémoration du 22 août 1914, j’aimerais débuter un nouveau fil relatif aux combats en Belgique du 2e CA et de la 3e DIC à Rossignol, Tintigny, Breuvannes, Saint-Vincent et Bellefontaine. Vos témoignages, remarques et réactions seront les bienvenus. Cela contribuera certainement aux recherches de notre ami Ren sur cette journée sanglante !
- Un ami gaumais du forum m’a ainsi adressé un extrait d’un témoignage allemand sur ces combats. Gerhard SIEGERT était canonnier-pointeur au 1er groupe / 1ère batterie / 2e pièce du 6e Fuss AR, appartenant à la brigade d’artillerie de la 11e division d’infanterie (11e ID). Son carnet de guerre a été publié en 1923. Je vais donc vous livrer régulièrement - si l'intérêt se manifeste - une traduction, encore imparfaite et fort littérale, de cet extrait (« Kriegstagebuch eines Richtkanoniers » - éditions KOEHLER – Leipzig 1923 p. 30 et s.) ;
- Au préalable, voici un petit résumé de la situation, extrait de l’ouvrage du colonel A. GRASSET sur Rossignol :
Le 18 août au matin, la IVe armée allemande (colonel général duc Albert de Wurtemberg) est en mouvement :
- Son aile droite, le VIIIe AK, marche sur Bastogne et Saint-Hubert, à la recherche de l’aile gauche de la IIIe armée qui file vers le nord-ouest ;
- Son VIIIe RAK marche sur Maissin ;
- Son XVIIIe AK sur Libramont ;
- Son VIe AK sur Attert.
Le 21 août, la Ve armée demeurant immobile, après avoir atteint la Semois, et la IIIe armée continuant à marcher, la IVe armée doit, pour remplir sa mission, s’étirer encore vers l’ouest, et le VIIIe AK vient dans la région de Nassogne. Le XVIIIe AK se concentre dans la région Recogne – Libramont ; le VIe AK, dans la région Léglise – Thibessart. Le XVIIIe RAK est en deuxième ligne, dans la région Lescheret – Jusseret – Anlier, à cheval sur la route de Martelange à Neufchâteau.
Le VIe AK compte deux divisions (11e et 12e ID), fortes, chacune, de deux brigades d’infanterie, d’une brigade d’artillerie, d’un régiment de cavalerie et de deux compagnies de pionniers. Le régiment d’artillerie de campagne compte deux groupes de trois batteries à 6 pièces de 77mm.
Comme éléments non endivisionnés, le VIe AK dispose encore d’un bataillon de chasseurs, un détachement de mitrailleuses, un régiment d’artillerie lourde, un bataillon de pionniers et un bataillon du train.
La 11e ID (général von WEBERN) compte les 21e IB (10e Grenadiers + 38e IR) et 22e IB (11e Grenadiers + 51e IR), une brigade d’artillerie composée du 6e Fuss AR (colonel von ZGLINICKI) et 42e FAR (lieutenant-colonel von HEIMBURG), le 11e chasseurs à cheval, deux compagnies de pionniers (du 6e PR), la brigade divisionnaire du train, la 3e compagnie sanitaire.
Le 21 août 1914, la 21e IB et le 6e Fuss AR sont à Mellier, en couverture du VIe AK. Le 11e chasseurs à cheval, chargée de la sûreté éloignée, patrouille devant tout le front du corps d’armée vers Aubry, Herbeumont, Izel et Rossignol
- Donnons maintenant la parole à Gerhard SIEGERT :
« (…) A la première pièce (1. Geschütz), un réserviste se trouvait comme unique (canonnier-) pointeur, qui avait desservi jadis la même pièce à la 1ère batterie (1. Batterie) et avait demandé d’être reclassé à nouveau auprès de son vieux canon. Trois caporaux d’active desservaient la 2e jusqu’à la 4e pièce, moi y compris ; les deux meilleurs amis des plus jeunes années se trouvaient aux canons 5 et 6. Les desservants restants des canons uniques se connaissaient déjà maintenant, après que nous ayons exercé abondamment ensemble chemin faisant. Nous étions, à notre 2e pièce, cinq vigoureux gaillards qui pouvaient saisir habilement les roues en cas de nécessité. Notre chef de pièce wurtembergeois pouvait être absolument content et se consacrer ainsi à l’essentiel des conducteurs et des chevaux. Mais nous connaissions aussi notre attelage, il se composait essentiellement de chevaux de batterie actifs : si bien nous pouvions être tranquilles à tout égard.
Lorsque la tête de la colonne de marche atteignit le village de Thibésart dans l’après-midi du 20 août (1914), un long à-coup se produisit : un capitaine (de cavalerie) de nos chasseurs à cheval (Ndlr : le 11e) avait été blessé par un coup de fusil de francs-tireurs, comme il s’infiltrait en arrière, des otages furent arrêtés à l’instant même avec la remarque formelle qu’ils seraient immédiatement libérés dès que l’auteur des faits serait découvert ou se serait présenté volontairement (*). Plus tard, nous avançâmes à nouveau lentement et nous nous trouvâmes à environ 17h (heure allemande) au milieu du village. Ma pièce s’arrêta directement devant un petit café (Estaminet), auquel une affaire de produits coloniaux faisait partie. Des civils défilaient devant nous sans interruption : des hommes, des femmes et des enfants chargés de fagots, de valises et de paquets s’enfuyaient du village. Quelques vaches étaient traînées, à la suite une femme portait en pleurant un canari.
(*) Ndlr : voir témoignages n°s 773, 774, 775, 776 (Nieuwland VII p. 40 et s.) : arrivée à Thibésart vers 8h du matin par le chemin de Behême de la cavalerie d’avant-garde du VIe corps. Vers midi, Nicolas LEBOEUF, François BIEUVELET et son fils Joseph BIEUVELET furent fusillés à environ 100m de la dernière maison sur le sentier de Léglise. Voir déclaration du lieutenant von LINDELNER du 6e Fuss AR (p. 42).
L’infanterie traînait cependant, agitée et remplie de rage à cause des tirs d’embuscade pour la première fois, non pas des maisons mais de l’extérieur, et repérait que le village était presque vide. Sur cela, ils (les soldats) commençaient à chercher des moyens de subsistance. Beaucoup d’artilleurs se joignirent graduellement à eux. Nos gens ne s’écartèrent d’abord pas des pièces. Alors, ensuite, la plupart courut dans l’estaminet et acheta là contre paiement en Mark ce qu’ils pouvaient recevoir. Lorsque je vis mes camarades sortir du café avec de la saucisse, du lard, des cigarettes et du tabac – j’étais jusque là resté seul sur l’affût, stupide et dégoûté – j’allai lentement de même dans le magasin et dégottai encore un morceau de lard et quelques mauvaises cigarettes. Le volet (la persienne) était baissé au magasin ; l’entrée se faisait par le café duquel on pouvait pénétrer dans le magasin par une porte ouverte. Ici se trouvaient 20-30 artilleurs qui exhibaient leur argent pour de la marchandise. L’aubergiste et sa femme servaient en dégoulinant de sueur. Ils étaient dépassés de servir d’un seul coup beaucoup d’acheteurs. Je vis la peur folle du mari. La femme se mit soudain à pleurer. De hauts commandements retentirent d’un coup dehors : On se met en marche ! En avant marche ! A ce moment, l’homme empoigna le tiroir caisse et s’enfuit horrifié avec sa femme, en laissant tout, par une porte arrière de la maison. J’éprouvai de la brûlante compassion envers ces pauvres gens qui se croyaient à chaque instant, en conscience d’une certaine complicité, abandonné à la vengeance d’un ennemi haineux, que je retournai à la rue et à la pièce. Lorsque je vins de la maison, mes camarades de pièce amenaient justement quelques poules et pigeons qui furent placés dans le caisson. Je m’assis indifférent sur l’affût, tout me dégoûtait.
Comment ces gens si calmes, si honnêtes jusque là, pouvaient-ils ainsi changer soudainement ? Ebranlé, je posai la question aux camarades : On nous a donc permis de réquisitionner ? Ils m’apostrophèrent excités : …, tu le regrettes encore, que nous avons pris des poules et des pigeons ; avons-nous fait peut-être du mal à quelqu’un ? Comment cela serait-il passé si tu avais été soudain perfidement blessé (abattu) au cours de la marche ? Je me tus. Ils avaient raison ! Ils étaient contaminés par l’excitation générale sur la blessure perfide du capitaine de cavalerie. La mollesse et la sentimentalité n’étaient plus ici de mise. L’instinct de conservation de soi-même, l’incertitude des heures prochaines et le souci de l’avenir devaient graduellement devenir plus forts que toute la morale et l’amour du prochain dans lesquels on avait grandi jusqu’à présent.
Notre batterie alla, vers 18 heures, en position sur une petite hauteur allongée au sud du village, où nous élevâmes le premier retranchement de campagne (Geschützverschanzung) des pièces. La hauteur courait parallèle au village, éloignée à peine à quelque cent mètres. Entre nous et les métairies, le bétail angoissé courait autour dans les jardins, des vaches hurlaient après leurs veaux, des cochons braillaient lamentablement, des moutons bêlaient.
L’infanterie, pas du tout rassurée, attrapa son « souper » (Abendbrot) : agitées, des poules caquetaient en désordre ; des cris entremêlés d’oies et de canards jusqu’à ce que l’obscurité tomba et commanda l’arrêt à tout ceci.
Lorsque le soleil se coucha, nous observâmes de nos emplacements de pièce l’événement suivant: en dehors du village dans la prolongation de la rue du village, à l’écart de la chaussée, se trouvait un petit bosquet au milieu du champ. A côté de celui-ci, plusieurs civils avaient été fusillés tout à l’heure par la cour martiale. Avec les yeux fixes, je regardais de loin cette scène et je ne l’oublierai jamais de toute ma vie.
C’étaient des villageois chez qui, malgré l’interdiction annoncée, des armes à feu avaient été trouvées. Le tireur perfide n’avait pas pu être découvert. Honte éternelle du gouvernement ennemi et des agitateurs qui avaient excité le pauvre peuple, et qui savaient de quelle manière il adviendrait des francs-tireurs. Pour les meurtriers isolés, les habitants innocents et souvent complètement inoffensifs devaient en pâtir. Cela amena avec soi la sévérité des lois de la guerre, que la troupe avait besoin pour sa propre sécurité.
Je ne mangeai rien de la volaille cuite auprès de notre pièce, j’engouffrai un peu de pain de munition avec du lard. Je ne pouvais pas dormir de toute façon, car j’étais à nouveau de garde à la pièce. Après l’irruption de l’obscurité complète et après que la batterie soit installée à 2300m d’une forêt se trouvant devant nous, tout le monde se coucha au calme sur des gerbes de céréales à côté des pièces. Les caissons avec l’attelage se trouvaient directement sur le côté, derrière la position.
J’étais assis sur l’affût, troublé au plus profond de moi-même, et me préparais à toujours plus d’insensibilités et de brutalités, lesquelles devaient automatiquement devenir au sentiment du devoir. Alors le capitaine, qui était dans la voiture d’observation à l’aile droite de la batterie, s’adressa à la batterie endormie : Qui est de garde ? Immédiatement à moi ! Je trébuchai avec précaution vers la droite et me présentai. Bien, dit-il, marchez à environ 1000 jusque 1200m devant la batterie et cherchez l’infanterie. Un poste de surveillance doit bien se trouver devant nous dans le terrain. Transmettez à celui-ci qu’un agent de liaison doit me donner immédiatement la nouvelle dès la moindre chose se produisant devant l’infanterie. Soyez cependant prudent car c’est très sombre !
Je répondis : Oui, Monsieur le capitaine ! et demandai encore, de ne pas laisser tirer le plus tôt possible, avant que je sois de retour, puisque je pourrais marcher encore dans la ligne de tir.
Après que j’aie conféré ma garde (à autrui), je marchai perpendiculairement à la batterie. Dans les ténèbres, je perdis bientôt toute orientation puisque je devais aller par les (champs de) céréales à hauteur d’homme. Quand j’arrivai tout à fait mouillé après 15 à 20 minutes dans un champ de pommes de terre, je commençai à appeler : Hé, infanterie ! Pas de réponse. Je continuai à marcher prudemment et hurlai à nouveau : Garde ! Poste de surveillance (Feldwache : petit poste) ! Quelqu’un répondit finalement plus loin : Oui, ici ! Je marchai un peu et appelai. Là retentit à nouveau : Ici ! Halte, qui est là ? Je répondis clairement et distinctement dans le silence sépulcral : Agent de liaison de l’artillerie ! Où est le petit poste ? Là, il y eut un frôlement et quelqu’un sauta vers moi : Qui êtes-vous ? Que voulez-vous ?
L’œil s’était progressivement habitué à l’obscurité à force d’épier. Je reconnus devant moi une rangée d’arbres : pâturages ! Quelqu’un alla à ma rencontre et j’appelai en m’arrêtant : Qui êtes-vous ? Sergent-major HOCH du IIe bataillon du 63e régiment d’infanterie (II/63e IR) assurant la garde du petit poste ! Je dis après cela avec précipitation, l’adjudant croyait avoir un officier devant lui : C’est ici le caporal SIEGERT de la 1ère batterie du 6e FAR, mon capitaine fait demander de lui donner immédiatement l’information par agent de liaison, au cas seulement où le moindre petit fait remarquable se produirait devant vous.
Le sergent-major, qui s’était progressivement rapproché tout près de moi, me tâta, saisit mes boutons de caporal et me demanda méfiant des poux dans la tête (Löcher in den Kopf). Alors il s’informa, en conclusion, après que j’ai du lui donner presque tous les noms des commandants de la garnison de Breslau : Où se trouve alors votre Batterie ?
Lorsque je lui répondis immédiatement après cela : Exactement derrière vous ! il dit en riant : Et bien, vous êtes bien venus cependant de la direction, mon cher caporal. Aucune batterie ne se trouve exactement derrière nous ; mais je sais par hasard qu’une batterie du 6e FAR se trouve vers le côté derrière nous. Votre chance : vous avez appelé fortement. Mes gens sont passablement très nerveux : ils tirent sur chaque lièvre ! Après cela, il me raccompagna jusqu’à je puisse crier : Hallo 1ère batterie ! alors, seulement, il s’en retourna. Je fis immédiatement rapport à mon capitaine, après mon retour, que l’ordre serait exécuté.
Après minuit plusieurs incendies éclatèrent derrière nous au village, si bien que le ciel fut couvert de nuages sombres et que nos emplacements de pièce furent vivement éclairés. Nous eûmes fortement froid. A part quelques coups de fusil devant ou derrière nous, le reste de la nuit se passa calmement. Les camarades dormirent épuisés sur le sol à côté de leurs véhicules. De temps en temps l’un toussait. Entre-temps certains sursautaient, que le froid avait réveillé. On conversait silencieusement. (…) »
- Je vous souhaite donc une bonne lecture attentive et critique. Une bonne soirée (bien tourmentée et pluvieuse …) de Bruxelles !
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Bien cordialement
Paul Pastiels