Bonsoir,
Bravo Sophie pour cette identification rapide de l'auteur !
Voici le chapitre suivant :
AVANT-CHAPITRE
(SUITE)
A la caserne, je trouve une animation toute particulière. Les mesures préparatoires de la mobilisation ont été prises, tous les permissionnaires sont rentrés ; les collections de guerre ont déjà quitté les magasins et sont distribuées. Sous les hangars s'alignent les piles de bidons, de musettes, de cartouchières, de ceinturons. Partout les voitures, les autos, les vélos, les chevaux sont recensés. La majorité de la population ne croit cependant pas à la guerre. Et pourtant les dépêches que la foule va lire devant l'Ouest-Eclair montrent la gravité de l'heure ; la tension diplomatique augmente de plus en plus.
Le vendredi 31 juillet, on se rend très bien compte que la guerre est presque inévitable et d'un moment à l'autre, on s'attend à l'ordre de mobilisation. Ce jour-là, nous faisons la dernière marche manœuvre « pour rire » : partis à 2 heures du matin, en pleine nuit, par le faubourg de Fougères, la route de la Mi-Forêt, nous rejoignons Cesson où doit se passer la manœuvre. Une batterie d'artillerie nous soutient ; nous attaquons au-dessus de Cesson, vers Chantepie.
Le général Bonnier, le nouveau divisionnaire, vient assister à la manœuvre. Nous sommes tous vivement frappés par l'expression de sa physionomie : le teint est jaunâtre, pale, la face complètement rasée ; l'œil perçant vous fixe d'une façon toute particulière, comme s'il voulait lire jusqu'au fond de votre âme. Quand on le salue, il vous regarde longuement, vous prend du regard, puis vous rend votre salut d'un air paternel et bienveillant. C'est un colonial, nous le savons ; avec un tel général ça doit bien marcher.
Au retour en ville, le régiment tout entier défile dans les rues de Rennes, parcourt le boulevard de la Liberté encombré par la foule du marché du vendredi. Son allure magnifique soulève des acclamations unanimes ; les compagnies sont toutes à 250 hommes ; tout le monde est présent. On sent qu'en ce moment où la guerre nous menace, le pays tout entier met sa confiance dans son armée.
Le samedi 1er août, tous les préliminaires de la mobilisation sont terminés ; les dossiers sont tous prêts. - La nervosité se manifeste de plus en plus ; on apprend avec stupéfaction l'ultimatum de l'Allemagne à la Belgique. Déjà le bruit court en ville que la mobilisation est chose faite.
Vers trois heures et demie de l'après-midi, je rentrais à la caserne lorsqu'un camarade me dit d'aller voir il la poste où il y a du nouveau. Là, je trouve affiché un petit télégramme sur papier jaune :
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
TELEGRAMMES OFFICIELS
La mobilisation générale est ordonnée :
le premier jour de mobilisation sera le
dimanche 2 août.
Poincaré. 15 h. 25
Je suis un des premiers à lire le télégramme, mais la nouvelle n'est pas longue à se propager.
Au même instant, la grosse cloche, le bourdon de l'Hôtel de Ville, résonne lugubrement ; les coups tombent un à un dans le silence de la foule qui encombre la place. Tout le monde se regarde ; c'est un moment extraordinaire où toute cette foule semble se recueillir. Les yeux des femmes se mouillent, les mouchoirs sortent des poches, mais, soudain, un grand cri s'élève de toutes les poitrines, réveillant les échos de la grande place :
« Vive l'armée ! Vive la France »
Le maire. M. Janvier, apparaît au balcon de l'Hôtel de Ville, et, en quelques phrases brèves, mais bien senties, il rappelle nos défaites de 1870, la douleur de tous les Français d'alors, et crie sa confiance en l'heure présente, la confiance de la France en elle-même. Son discours est accueilli par des applaudissements frénétiques ; les quelques rares soldats qui sont sur la place sont portés en triomphe. Avant que j'aie eu le temps de me reconnaître, je suis empoigné par les quatre membres, enlevé de terre et transporté à travers mille secousses aux cris de : « Vive l'armée ! ». Je
réussis cependant à me dégager. J'aperçois mes frères, René et Maurice, accompagnant ma mère qui arrive sur la place. Son émotion parait bien vive ; déjà elle s'imagine que je vais partir dans quelques heures ; je la détrompe : nous ne partons que le 4e jour de la mobilisation.
Partout on colle les grandes affiches blanches de mobilisation et d'ordre de réquisition.
A la caserne, tout le monde est en l'air. Il reste encore cinq ou six heures avant la « première heure » de la mobilisation : on en profite pour avancer le travail.
Ce soir, je reste à la maison : c'est la dernière fois que j'y couche pour longtemps. L'appétit ne marche pas beaucoup au repas du soir. Tout le monde est énervé, le départ
est proche, quoique la guerre ne soit pas encore déclarée.
Dimanche 2 août
C'est le 1er jour de la mobilisation. Les gardes des voies et communications sont tous appelés; ils revêtent le bourgeron et le pantalon de treillis, partent armés de fusils Gras pour garder les ponts, les viaducs, les passages à niveau, les postes d'aiguillages, les ouvrages d'art de toutes natures. Leur rôle, si modeste d'apparence, a une importance considérable.
La mobilisation, si compliquée, commence immédiatement. Le dossier ou plan 17, qui vient d'être mis au point, est ouvert : heure par heure, il fixe chaque corvée, le nom de chacun des soldats qui devra l'effectuer ; un tel doit à telle heure aller chercher la voiture à quatre roues de l'usine à gaz et la conduire pour telle heure dans la cour de tel bâtiment. Tel autre ira ramener le camion de tel marchand de bois; une équipe part préparer toutes les salles du Lycée pour recevoir telle ou telle compagnie ; on dévisse les bancs et les tables, on apporte de la paille. Les petites voitures à
bras emportent des charges de bidons, de capotes, de guêtres. Le képi rouge a disparu subitement sous un manchon bleu qui donne tout de suite un air guerrier ; la tenue de campagne, pans de la capote relevés, est de rigueur. Dans toute la ville l'activité est fiévreuse ; les corvées sillonnent les rues ; malheureusement, l'alcool ne perd pas ses clients et plus d'un louvoie dans les rues. On ferme plus ou moins les yeux : d'ici peu on aura besoin de tout le monde, car devant l'Ouest-Eclair, la foule qui stationne, vient de lire la nouvelle de la déclaration de guerre de l'Allemagne à la
France.
Le travail de la journée s'effectue d'une façon remarquable ; quand la nuit arrive, tous les véhicules du 41e sont mobilisés et les trois classes 1911, 1912, 1913, actuellement sous les drapeaux, sont complètement équipées en guerre.
De son côté, l'artillerie n'a pas flané : le 7e et le 50e ont pris leurs nouveaux cantonnements dans les petits villages des environs ; en un jour, tous les hommes sous les drapeaux sont équipés ; ils attendent dans leurs cantonnements l'arrivée des réserves.
Lundi 3 août
Dès 3 heures du matin, certaines compagnies du 41e quittent leurs casernements, et vont occuper le Lycée, le Grand Séminaire, le hangar Métayer, tous les bâtiments qui ont été préparés hier pour les recevoir ; chaque compagnie en effet sera doublée par les classes 1908, 1909 et 1910. D'ailleurs, déjà de nombreux réservistes sont arrivés hier, devançant le moment légal de leur arrivée et, depuis ce matin, la porte de la caserne est franchie par une multitude de réservistes : les campagnards dans leur blouse du dimanche, leur journée de vivres dans le panier, les citadins dans leurs vêtements distingués, une petite valise élégante à la main. Une heure après, tous sont confondus sous l'uniforme du soldat français. Ils arrivent tout joyeux ; beaucoup retrouvent des camarades actuellement sous les drapeaux. Chaque homme est immédiatement équipé ; on les dirige ensuite par petits groupes sous la conduite d'un gradé vers leur compagnie, au Lycée ou ailleurs.
Le travail s'effectue sans heurt ; quelques-uns, qui sont malades, passent à la visite. Ils veulent presque tous partir, d'ailleurs ; un ancien adjudant cassé de son grade court d'une compagnie à l'autre, suppliant les capitaines de le prendre chez eux ; naturellement, il est très difficile de l'accepter ainsi de but en blanc ; mais sans rien dire, il s'occupe de s'équiper à droite et à gauche, trouvant des guêtres ici, des souliers là. Une fois en route, on s'aperçoit qu'il est dans le train.
Les magasins de compagnies sont transformés en salons d'habillement.
Je m'informe de mon sort : personne ne sait ce que je deviens en cas de mobilisation. L'interne des Hôpitaux de Paris Le Gac, qui est dans le même cas que moi, rentre dans sa compagnie et s'imagine qu'il va partir comme soldat de 2e classe. Je vais à la Direction du Service de santé : dans l'antichambre se pressent une nuée de médecins, chirurgiens et pharmaciens.
Ce soir, pour la première fois, je couche tout habillé pour m'habituer à cette nouvelle façon de dormir.
Mardi 4 août
La mobilisation s'avance à merveille, tout se passe régulièrement : il n'y a pas une minute de retard.
Au Lycée cantonne une partie du 2e bataillon. La physionomie de l'établissement est toute changée par cet envahissement inattendu ; dans tous les couloirs ce ne
sont que civils échangeant fébrilement leurs effets contre les collections de guerre. Dans un coin, l'adjudant Mauxion habille les hommes avec une célérité toute particulière. C'est notre adjudant de bataillon à la caserne et je sais qu'il déteste les Allemands. Il s'empare des hommes au fur et à mesure de leur arrivée, en deux tours de main leur donne ce qu'il faut comme tenue, trouvant un mot pour rire pour chacun ; il crie sans arrêt, mais c'est à ces sales Boches qu'il en veut. « Ah ! ils vont voir de quel bois se chauffent les Bretons ! »
Notre journée est remplie par la visite médicale de tous les réservistes souffrants. On remarque un grand enthousiasme parmi eux : tous veulent partir avec le régiment et protestent contre les décisions que prennent les médecins, lorsqu'on les désigne pour rester au dépôt.
La mobilisation de la 10e section d'infirmiers se poursuit aussi avec activité. Les prêtres arrivent de partout ; leur soutane noire est vite remplacée par l'uniforme. On remarque l'entrée sensationnelle de cinquante capucins qui reviennent volontairement d'Espagne s'engager au service de leur patrie. Quand ils sortent du magasin, avec leurs grandes robes, les pieds nus dans des sandales, leurs uniformes sous le bras, leurs sacs sur le dos, une ovation leur est faite, aussi chaleureuse que méritée.
Pendant que j'examine un homme qui vient d'être pris d'une crise d'épilepsie, on me fait demander au poste : c'est mon père qui arrive à pied de Saint-Médard ; il a fait rapidement les 30 kilomètres qui le séparaient de Rennes. Je suis vivement impressionné en remarquant l'émotion qui l'étreint. On sent qu'il a eu peur d'arriver trop tard : il est couvert de poussière et de sueur ; jamais je n'avais compris si bien son affection pour nous qu'au moment où il me serre la main chaleureusement, avec l'allure carrée qui le caractérise lorsqu'il cherche à cacher son émotion. Il voudrait que je sorte en ville avec lui, mais c'est impossible ; il y a encore plus de 150 hommes à examiner. On se reverra ce soir : ce sera court, car demain nous partons.
Personne ne veut encore m'habiller : nous sommes à la veille du départ. C'est le moment d'agir, car je vais rester ici, si je ne me débrouille pas. Plusieurs camarades de Vitré, de Saint-Malo, dans le même cas que moi, sont rentrés à la 10e section d'infirmiers. Je veux pourtant partir avec mon régiment, suivre mes camarades, mes amis, dans cette vie nouvelle et terrible où il sera si nécessaire de se sentir les coudes.
Je passe dans les différents magasins, barbote ici une capote, là une veste ; je prends les chaussures toutes neuves du sergent-major de ma compagnie qui refusait de m'en donner et qui chausse par bonheur la même pointure que moi ; enfin je réussis à m'équiper avant le soir. Je passe une soirée agréable, mais si fiévreuse à la maison.
Demain, en effet, nous partons dans la matinée. A 10 heures du soir, on distribue les vivres de réserve et les cartouches. On s'endort pour la dernière fois à Rennes.
DOCTEUR V...
Message édité par Yv' le 09-03-2011 à 23:15:43