Issu de l'historique du 66ème RI
CHAPITRE XVI
BATAILLE DE LA SOMME (ROUVREL – BOIS SENECAT)
(Avril – mai 1918)
Le train nous débarque dans la Somme.
Le fracas du bombardement est tout proche.
Après avoir passé quelques jours à Gannes, puis à Bacouel, nous arrivons à Chaussoy-Epagny. A
quelques kilomètres en allant vers les lignes, est Ailly sur Noye, où nous avons embarqué jadis pour Verdun.
Là-haut, sur le plateau, en première ligne, est Rouvrel, le joli cantonnement où nous avons vécu des jours
heureux au sortir des marécages de Bouchavesnes.
Sur ces villages qui nous ont laissé le souvenir d'un accueil si hospitalier, l'ennemi s'acharne et ses
gros obus y font comme des végétations éphémères de poussière et de fumée.
A Chaussoy-Epagny, où notre veillée d’armes dure une semaine, nous allons voir les gros canons qui,
près du château, tirent sur Moreuil à 15 kilomètres de là.
Historique du 66ème RI (Sgt Fabien Pineau, Imp. Barrot et Gallon, 1919) numérisé par Jérôme Charraud
Le 17 avril, nous allons dans le Parc de Guyencourt, au bord de la Noye. Et là, parmi les hêtres
centenaires, la Marseillaise est jouée.
Allègre ou mélancolique, la musique est douce à l'ouïe du soldat. Elle ajoute à la chaleur illuminée du
soleil un rayon d'or sonore.
Au soir, nous montons en ligne devant Rouvrel et la ferme de l’Espérance.
Dans quelques heures, il faudra attaquer pour rejeter l’ennemi dans la vallée de l’Avre, sur Moreuil.
Derrière nous, nos canons hurlent, bientôt leur bruit devient assoudissant.
C'est l'heure H, il fait encore noir, et les tanks qui doivent appuyer sont en retard. Ils viennent
lentement, lourdauds et haletants.
Les 1er et 2e bataillons s'élancent à l'assaut dans la nuit. L'adversaire est sur ses gardes. Ses
innombrables mitrailleuses balaient l'immense glacis de la ferme Auchin et il a converti le bois du Gros-Hêtre en
forteresse.
Ses fusées illuminent la plaine et ses feux d'infanterie se déclenchent. Les sinistres crécerelles mêlent
leurs voix grêles. Les tanks manoeuvrant au hasard dans cette obscurité qui les aveugle, ne peuvent intervenir
efficacement.
Et les Poilus, dont certains étaient quand même parvenus au parapet de la tranchée ennemie, sont
fauchés à bout portant.
Les deux tanks qui passent les lignes boches sont mis hors de combat.
Les vagues refluent sous la nappe de balles, mais les officiers se lèvent, debout devant la mitraille, et
les hommes repartent ... on franchit des tranchées pleines de cadavres ennemis déchiquetés par notre artillerie,
mais les mitrailleuses tirent follement, la nappe d'acier de leurs projectiles rase le sol en tous sens et il faut se
coucher sur le glacis, au milieu des morts et des agonisants.
Le 3e bataillon, réserve d'I.D. à Rouvrel, doit courir remplacer un bataillon d'un autre régiment qui s'est
perdu dans la nuit. Devant le bois du Gros-Hêtre, il se heurte, lui aussi à la furieuse défense de l'adversaire. A
sa tête, le commandant BONNIER tombe en héros, une balle en plein front.
Ses hommes le pleurent toujours.
La progression est impossible pour tous.
L'artillerie boche, qui est peu intervenue pendant l'attaque, bombarde Rouvrel et la ferme de
l'Espérance, rendant les communications avec l'arrière très difficiles.
L'ennemi, renouvelant son procédé barbare d'Agny, achève à coups de fusil nos blessés qui, sanglants,
rampent vers nos lignes.
Le grand jour éclaire maintenant le nouveau champ de bataille jonché de petits tas bleu horizon.
Journée où notre vaillance, digne d'un meilleur sort, s'est dépensée sans résultat. Journée de pertes
irréparables.
Le commandant BONNIER, les lieutenants JOLLY, BESOMBES, VIOLLET, VILLERET, THIREAU,
MOTHIRON, DE NESMES et BUSTARET et, avec eux, plus de 120 hommes sont tombés pour toujours dans
cette aube brumeuse ; 5 capitaines, 6 lieutenants et 224 hommes sont blessés.
Cinq jours après, nous allons bivouaquer dans le Parc de Guyencourt et, avec un serrement au coeur,
on songe aux camarades qui, moins d’une semaine avant, pleins de vie, écoutaient dans ce même parc, notre
musique et qui maintenant, ne sont plus...
Le 30 avril, nous montons en ligne entre le Bois-Sénécat et Rouvrel. Il y a peu d'abris, les tranchées ne
sont, par endroits, qu'ebauchées et le Boche marmite ferme. Nous restons vingt-cinq jours. Période pénible. La
nuit surtout, l'ennemi bombarde nos positions. Il emploie force obus à ypérite et il faut vivre dans cet air
empoisonné avec éternellement le masque sur la figure.
Au bois des Rayons, à la cote 117, c'est la débandade des corvées nocturnes prises sous les rafales
d'artillerie.
Enfin, le 25 mai, la 66e division de chasseurs à pied nous relève et les autos nous transportent à
Cempuis et à Granvilliers, où les sinistres oiseaux de nuit viennent lâcher leurs bombes.
Une violente épidémie de grippe se déclare, qui rend plus pénibles les longues marches qui nous
mènent dans l'Oise, devant Estrées Saint Denis, où le Boche prépare une offensive.