Bonsoir à tous, bonsoir Pierre,
je prends le relais de Dany Hermand et vous communique la suite du récit de son aïeule Léonie Gillet.
Ayant les textes en word dans le PC, cela lui facilite la tâche.
22 Août 1914.
Mon frère célèbre la messe à l'heure prévue ; de nombreuses communions y sont distribuées . Vers huit heures du matin passent de très nombreux cyclistes qui , on l'a su par après , vont se poster au Bati-du-Foi .
Vers onze heures , je vais au jardin de la propriété de mon frère Camille et j'en reviens bien vite très effrayée en entendant la fusillade du côté de la Voie-du-Sart , de Maissin et de Jéhonville . J'en fais part à mon frère qui est lui aussi fort impressionné . Après la messe du matin il avait voulu faire une course du côté de Maissin et avait demandé à deux hommes de l'accompagner pour lui prêter leurs oreilles , avait-il dit ; c'était Joseph Gérouville et Zéphirin Ponsart ; arrivés sur la hauteur et continuant vers le bas , ils durent bien vite rebrousser chemin tant les balles sifflaient à leurs oreilles , venant de toutes les directions ; l'engagement avait commencé à Maissin qui devait brûler quelques heures plus tard.
Et nous en arrivons maintenant à cette terrible et inoubliable après-midi du samedi 22 août . Après le repas de midi , mon frère se rend dans les jardins de la Vaux d'où l'on perçoit les lueurs de l'incendie qui ravage Maissin ; il passe en même temps chez Emile Gérard pour lui remettre une médaille de Saint Benoit ; il rentre ensuite et monte dans sa chambre .
Quelque chose de grave se prépare , on le sent très bien ; vers 13h30, des troupes arrivent en masse de la Vaux et du Burnaumont; elles affluent aussi de la ruelle voisine de notre maison avec canons , mitrailleuses , camions et chevaux; tout cela passe devant chez nous dans un fracas qui fait trembler les murs; et en même temps , une bande de chevaux montés ou désarçonnés venant de la Voie-du-Sart reflue devant la maison. Les troupes défilent et beaucoup nous regardent derrière les fenêtres, en particulier mon frère debout à la fenêtre du haut: nous voyons bien tous les regards des soldats tournés vers lui.
A un moment donné deux soldats entrent , revolver au poing et somment mon gendre Camille d'aller en haut chercher "le Pastor" ; mon frère descend et sort avec eux quelques instants; il leur demande de le prévenir s'il y a des blessés et des mourants mais il ne parvient pas à se faire comprendre, nous dit-il ; nous lui demandons de fermer sa fenêtre et de ne plus se montrer . "Mais , pourquoi ? nous demande-t-il . "Mais pour me faire plaisir" lui dis-je , "vous voyez bien que nous mourons d'inquiétude". "Bah , je puis bien regarder le ciel et le Bon Dieu aussi" est sa réponse puis il remonte dans sa chambre en nous disant comme toutes dernières paroles :"Dieu protège nos maisons".
Louise, sa petite Anne-Marie et moi-même, nous nous réfugions dans la chambre derrière , nous cachant dans l'encoignure des fenêtres car c'est maintenant le fracas des coups de feu venant de toutes les directions ; mon frère descend pour nous rejoindre mais il n'a pas le temps de s'unir à notre récitation du chapelet que l'on entre à nouveau . "Mon oncle , on vient encore vous chercher" dit Louise . Il se présente à deux soldats qui le précèdent puis l'encadrent , traverse la route et dit à une voisine , Florence: "On vient me chercher pour soigner des blessés et des mourants"; il paraît calme et heureux . Ce sont des détails que j'ai appris par après de la bouche de cette voisine ; elle l'a suivi des yeux depuis sa fenêtre , marchant entre les deux soldats qui se tenaient à une certaine distance de lui ; puis elle l'a vu s'écrouler vis à vis de la porte d'entrée des Maillard , touché par une balle tirée par un soldat qui le guettait à quelques dizaines de mètres devant lui .
Pendant ce temps , nous avions continué la récitation du chapelet et bien que la pensée ne me soit pas venue un instant qu'on était venu le chercher pour le tuer , entendant tout à coup ces coups de feu qui se répètent devant notre maison , je dis à Louise machinalement: "Ah mon Dieu , voilà déjà qu'on le tue". Ce n'était hélas que trop vrai !
Au même moment , des soldats viennent ordonner à mon gendre d'aller ouvrir les portes de la maison de campagne de mon frère Camille ; il s'y rend et revient très vite à travers les balles qui sifflent à ses oreilles ; en passant , il voit qu'on est en train de placer des mitrailleuses et un canon devant la grange de la maison d'en face .
Louise et moi sommes plus mortes que vives. Un soldat entre; je sors de la chambre; "Madame , vite dans le souterrain, je viendrai vous avertir s'il y a du danger". Nous descendons dans la cave avec la petite sans rien prendre, ni provisions ni vêtements . A peine y sommes nous de quelques minutes que le soldat nous amène Odile, Julie et Joseph Barras qui viennent de voir leur père tomber mortellement blessé , sur la place, à quelques pas d'ici. Ils disent à Louise que le Révérend Père est aussi tué : ils sont passés à côté de lui étendu au milieu du chemin . Louise ne me dit rien de cette tragique nouvelle . "Notre dernière heure est arrivée" s'écrient-ils ! Nous prions de tout notre coeur , nous préparant à la mort quand nous arrivent encore Joseph Dauby , sa femme et leur nièce avec ses cinq enfants ; ils ont été poussés par un soldat devant la porte de la cave après avoir dû quitter en hâte leur maison qui commençait à brûler . Plus tard sont encore arrivés Ernestine Poncelet et son mari ; celui-ci a été retenu prisonnier près de chez Joseph Barras ; il a ensuite retrouvé sa femme et tous deux ont été conduits chez nous par un soldat ; c'est encore un soldat qui nous amène enfin la veuve d'Auguste Ponsart avec les deux enfants de Nestor Maillard ; ce dernier , nous dit-elle , vient d'être tué entre ses deux enfants au moment où il quittait sa maison en feu ; un soldat allemand lui a jeté dans les bras les deux orphelins tout éperdus et les a poussés jusque chez nous ; elle ajoute que viennent aussi d'être tués en se sauvant par les jardins , Jules Barras et Omer Poncelet .
Tout cela dans le fracas des balles qui sifflent sans interruption , du bruit des canons et de la fusillade qu'on entend au loin ! Quel tapage et quelle horreur durant tout cet après-midi du 22 août !
Ensemble dans la cave , nous prions tous les Saints du Paradis de venir à notre secours . Mon gendre Camille , lui , est à la cuisine faisant du feu , mettant de l'eau à chauffer , ouvrant fenêtres et portes suivant les ordres qui lui sont brutalement donnés ; mais dans quel état d'esprit car il voit l'incendie se propager de maison en maison dans toute la rue et s'approcher jusque chez Tolet et Godenir ! A un moment donné , la maison tout entière tremble , les fenêtres de devant volent en éclats : une bombe venant de la direction de Jéhonville est entrée par le grenier et a traversé et brisé tout sur son passage ; la chambre au dessus de la cuisine et le grenier sont fracassés , les poutrelles coupées ; la bombe est ensuite descendue à la cuisine pour y éclater : quel bruit , quel fracas ! Nous pensons à tout moment entendre la maison s'écrouler !
Vers le soir , la fusillade semble se calmer ; on entend soudain le retour des troupes qui viennent briser portes et fenêtres au presbytère , vider la cave , transporter partout des bouteilles , rentrer chez nous en masse , piller le magasin, vider les armoires de toutes les places , monter à l'étage , redescendre et fouiller partout . Nous sommes toujours à la cave avec de la lumière et Camille se trouve seul en haut avec des soldats partout ! Plus tard , vers une heure du matin ,il doit quitter la maison et partir à Glaireuse pour indiquer le chemin à un groupe de soldats .Quatre fois pendant cette nuit , des groupes de deux soldats descendent dans la cave , revolver au poing : chaque fois je vais au devant d'eux, lumière en main , en leur disant que nous ne sommes que des femmes , des vieillards et des enfants ; ils inspectent les lieux puis remontent en plaignant les enfants !
Je l'ai déjà dit , nous étions descendus à la cave sans aucune provision, sans un bout de pain ni un morceau de sucre et tous à moitié habillés ; nous découvrons heureusement des oeufs mis en conserve dans un bain de chaux et chacun peut de la sorte se restaurer quelque peu .
NB : dans le récit de Léonie, elle cite : Odile, Julie et Joseph Barras....... Odile Barras est ma grand-mère.
la suite au prochain n° ....
Bonne lecture à tous
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Marie Thérèse